Leçon de conduite

Au milieu d'un trafic bien fourni, une petite voiture venue tout droit de l'auto-école circulait entre chaque véhicule à une vitesse oscillant entre le trop rapide et le trop lent, entrecoupée de coups de frein brusques et maladroits. Durant toute l'heure du passage pour le permis, plusieurs erreurs, éliminatoires pour certaines, avaient été mentalement notées par le moniteur : le conducteur avait frappé le trottoir, quelques voitures, trois lampadaires, un radar (en-dessous de la limitation cependant), une bouche à incendie, il avait failli écraser cinq personnes et avait mis un temps fou à se garer. Il s'était cependant bien gardé de faire ses remarques à voix haute, ou même de seulement les écrire, la pointe du couteau contre son flanc lui faisant bien comprendre que ce n'était pas du tout ce qu'il devait faire. De temps à autres, le conducteur, beaucoup trop jeune pour être derrière un volant, réussissait à faire de bonnes choses et il se retrouvait obligé à les noter, à se montrer impressionné quand en réalité, il était plutôt impressionné par la volonté du conducteur à essayer de toucher les pédales du bout des pieds. Il était juste assez grand pour les toucher alors il était à moitié debout pour conduire « convenablement », pestant contre la voiture.

Le moniteur soupira de soulagement quand le conducteur décida enfin de revenir à l'auto-école. Il avait les genoux qui tremblaient et il reniflait, les larmes aux yeux. Il voulait rentrer chez lui et supplier son époux de fuir cette putain d'île de fous où tout le monde trouvait normal que des adolescents sans poils au menton viennent agresser des adultes avec des putains de couteaux aux lames beaucoup trop longues pour douter de leur fonction. Le gamin à côté de lui se rassit enfin, soupirant de soulagement de ne plus avoir à être debout, puis lui adressa un regard sombre alors que le passager étranger à l'arrière avança son visage pour lui sourire. Le moniteur savait que le sourire était un faux, que c'était uniquement de la façade mais il se contenta de sourire à son tour, comme si tout allait bien.

« Alors, como il s'en est sorti, mi niño ?

- T- Très bien, il s'en est très bien sorti.

- J'ai pris des poteaux.

- Oui mais ça arrive même aux conducteurs aguerris.

- J'ai failli rouler sur des gens.

- Mais vous ne l'avez pas fait au final !

- J'ai fait exprès de les éviter. »

Le conducteur n'avait pas la moindre idée de comment il devait répondre à ça.

« Está bien, sí ?

- Si, c'est très bien.

- Donc tu vas lui donner su licencia de conduire.

- Il- Il reste très jeune, tout la monde va deviner tout de suite qu'il- »

La lame appuya un peu plus fort sous ses côtes. Le jeune conducteur continuait de le fixer silencieusement. Est-ce qu'il n'était pas trop jeune pour voir tout ça ? Le moniteur déglutit. Il détestait les gangs qui pourrissaient cette ville, mais il se retenait bien de dire ça aussi, surtout en ce moment, c'était peu avisé. Le gamin leva un sourcil puis soupira.

« Miguel, lâche-le, il va me le donner mon permis, il n'est pas stupide.

- Sí pero je ne lui fais pas confiance.

- Mais si tu peux lui faire confiance, hein señor ? »

Le jeune conducteur posa son bras sur le volant, son regard étant encore plus dur. Le moniteur finit juste par hocher la tête, ne voulant pas mourir.

« Je… Je le mets à quel nom ?

- Ah, bah enfin ! Tu vois Miguel ? Tout est réglé. »

Le couteau s'éloigna enfin de lui et le plus jeune s'approcha de lui.

« Lenny Johnson. Je suis né en 1990. »

Alors qu'il remplissait le permis provisoire, le temps que le vrai permis soit envoyé, le moniteur enragea. Il se faisait vraiment menacer par des gamins, le conducteur n'avait que 11 ans ! Après ça, ils le laissèrent tranquille, le gamin lui refilant même un billet de 20$. Comme si ce serait suffisant pour lui payer une seule séance chez le psychiatre. Il voulait vraiment se barrer de cette ville de fous.

Lenny regarda son permis silencieusement. Il l'avait passé exprès pour faire chier le Jefe qui lui avait dit qu'il n'aurait pas le droit de participer à quoi que ce soit tant qu'il ne l'aurait pas eu. Il ne s'était sûrement pas imaginé qu'il irait chercher Miguel. Son ami faisait partie du gang depuis un moment mais c'était risqué pour lui de faire de la merde car il n'avait pas de papiers, alors il appréciait vraiment qu'il l'ait aidé à passer son permis. Il n'avait même pas hésité.

« Alors, niño, tu es content maintenant ?

- Appelle-moi par mon prénom.

- Sí, niño.

- Putain, tu saoules, Miguel. »

Parfois, Lenny avait l'impression qu'il n'avait pas sa place au sein des Vagos. Il n'avait pas l'accent du tout, il était né ici, dans cette ville, et même ses parents n'avaient pas vraiment l'accent, enfin son père l'avait quand il se mettait en colère donc il faisait tout pour éviter ça. Miguel lui, il avait l'accent et tout, alors ça l'ennuyait encore plus qu'il l'appelle comme ça, il avait l'impression qu'on lui rappelait ses lacunes. Il rangea son permis dans sa poche et se tourna vers son aîné qui était en train de jouer avec son couteau.

« Dis Miguel, je peux faire quoi avec un permis ?

- Tu peux conduire.

- Merci idiot, dis-moi un truc que je ne sais pas déjà.

- Je peux te montrer como démarrer une voiture avec les fils, ? »

Lenny haussa les épaules, comme si ce n'était pas la chose la plus cool que Miguel lui ait proposé depuis longtemps parce que ça voulait dire qu'ils allaient la voler. Son comparse rit, amusé, et le guida jusqu'à un tout petit parking pour une pharmacie où il n'y avait qu'une seule voiture délaissée.

« Je vais te montrer como faire, ? »

Lenny s'approcha et suivit tout avec attention, le regardant et l'écoutant bien faire. De temps à autres, Miguel oubliait de parler français et expliquait en espagnol, ce qui était assez confus mais il hocha la tête tout du long, réussissant à comprendre suffisamment pour pouvoir le faire lui-même peut-être. Miguel tapa dans ses mains et le pointa de l'index.

« À ton tour ! Tu vas trouver une autre voiture et la ramener ici ! Je te laisse une heure.

- Une heure ?

- ! Tu veux être un bandito, niño? Tu dois être rápido! Cours maintenant ! »

Lenny ne sut pas pourquoi il lui obéit mais il le fit et il se mit à courir comme un dératé, descendant la rue si vite qu'il manqua de tomber plusieurs fois, étendant ses jambes trop loin devant lui. Quand il serait plus grand, ce ne serait plus un problème il espérait, parce qu'avec ses chaussures trop grandes et ses gestes malhabiles, ça se voyait de loin qu'il était encore un gamin, un niño, comme aimait un peu trop le dire tout le monde au quartier. Il leur montrerait, un jour il serait grand et puissant et il terrifierait les gens et plus personne ne l'appellerait comme ça, on chuchoterait son nom dans la crainte, comme les plus grands du gang. Il n'avait pas non plus pour vocation d'être Jefe, c'était un titre trop haut pour lui, et ça voudrait dire que tout le monde – que Miguel – aurait disparu parce qu'il était le plus jeune et donc bien le dernier à pouvoir espérer ce titre, et ça le terrifiait. Il voulait de la thune et faire peur, c'était tout, pas être le chef de quoi que ce soit.

Il courut tellement longtemps et si vite qu'il en oublia presque ce qu'il était parti faire. Il s'arrêta brusquement sur un parking et manqua de tomber le nez en avant, ses baskets glissant sur le sol. Il reprit son souffle lentement et regarda autour de lui. Il y avait quelques voitures, c'était le parking d'un immeuble donc rien d'étonnant, et il ne savait pas laquelle prendre. Il se mit à réfléchir rapidement, se rappelant que les membres du gang sifflaient avec intérêt devant quelques véhicules – et les filles mais ça il s'en foutait bien, ça ne l'intéressait pas – alors il chercha quelque chose qui y ressemble mais à Los Santos, les belles bagnoles posées à disposition de tous étaient rarement trouvables n'importe où. Il poussa un soupir énervé et s'approcha de chaque voiture pour voir laquelle serait la plus facile à voler. Tant pis pour impressionner Miguel avec une grosse voiture de riche, il se contenterait de n'importe laquelle.

C'est là qu'il la vit. La voiture qu'il devait voler. Elle n'avait rien d'extraordinaire, elle était cabossée, le noir de la carrosserie s'effaçait pour laisser deviner le gris originel à force d'accidents évidents et sur la plage arrière…

Il explosa la vitre avant et fit de son mieux pour imiter ce qui lui avait été montré plus tôt.

Miguel regarda les voitures passer attentivement, se demandant laquelle son petit Lenny allait lui ramener. Il n'avait encore rien vu qu'il était fier. On lui avait donné la surveillance de l'adolescent déjà trois ans plus tôt et il prenait son job extrêmement au sérieux. Il ne devrait certainement pas s'attacher autant à lui mais c'était déjà trop tard pour ça. Puis, les Vagos se devaient d'être unis ensemble, c'était la meilleure façon de leur assurer la possibilité de devenir importants dans cette ville.

Finalement, une petite voiture noire et grise dans un état déplorable s'approcha de lui et il reconnut vite Lenny qui peinait un peu moins à rouler avec, la taille du véhicule étant vraiment ridicule, même en comparaison de celle de l'auto-école, ce qui n'empêchait pas que la conduite était lente et maladroite. Il s'enfonça dans le petit parking, suivi par la voiture, et applaudit avec fierté la façon dont son petit gars se gara, pile comme il fallait. Lenny sortit de la voiture alors qu'il le rejoignait.

« Bravo, niño ! Tu as réussi ! Un vrai boss ! »

Lenny sourit un peu et croisa les bras.

« Ce n'est pas une si belle voiture que ça.

- Si pero c'est quand même très bon ! Ta première voiture ! C'est comme une première copine, c'est toujours quelque chose.

- Ouais. Peut-être.

- Je vois que tu as cassé la vitre avant ! Pas grave, mais risqué pour s'asseoir después, si. Je crois que tu peux la garder !

- Et ce qu'i l'arrière ?

- À l'arrière ? »

Miguel se pencha en arrière pour regarder par la vitre et le grand sourire qu'il arborait toujours s'effaça immédiatement.

Sur la plage arrière, confortablement installé dans un siège auto, un enfant en bas âge était en train de mordre dans une balle de tennis. Il le fixa tellement longtemps que l'enfant finit par faire de même.

« Puta, Lenny c'est quoi ça ?

- Un enfant.

- Si ! Je le sais que c'est un niño ! Pourquoi il est là ? Tu as enlevé un niño ?

- Il était déjà dans la voiture.

- Si, je peux voir le siège ! Tu ne peux pas enlever un niño comme ça !

- La voiture était fermée à clé.

- Personne ne laisse sa voiture ouverte !

- Les fenêtres étaient toutes fermées. »

Miguel commençait à perdre sa colère complètement. Il comprenait ce que Lenny sous-entendait et n'aimait pas ça.

« Si pero ça ne veut pas dire que les parents de ce niño l'ont abandonné…

- C'était sur le parking d'un immeuble résidentiel. Des gens vivent dans ce genre de bâtiments. Il a été oublié.

- Pero-

- Tu voulais que je le laisse tout seul ? Dans cette voiture en plein soleil ? Au milieu d'un parking résidentiel ? Dans cette ville ?

- Lenny, tu ne peux pas-

- Si je peux, et je l'ai fait. Il avait besoin de moi. »

Miguel abandonna pour de bon ses arguments. Il laissa ses épaules retomber et se contenta de laisser tout ça se faire. Il était de toute façon de son avis au final, même s'il ne pouvait pas le dire. Il devait être responsable – ce n'était pas ce qu'il aimait le plus faire mais on ne lui demandait pas vraiment son avis.

Lenny ouvrit la portière arrière et sortit l'enfant en le portant dans ses bras. Le gosse tenait toujours la balle dans ses mains, la mordillant avec entêtement. C'était presque canin comme comportement.

« Tu lui as acheté une balle ?

- Pas acheté non.

- Si, volé, compris.

- Je l'ai trouvée par terre. »

Miguel arracha la balle de la bouche de l'enfant qui pleura un instant avant de s'attaquer à la joue de Lenny qui grogna et essaya de le repousser. Il lui prit l'enfant des mains et le tint contre sa hanche, lui donnant un de ses doigts à mordre à la place parce qu'il s'en fichait lui. C'était toujours mieux que quelque chose qui avait traîné au sol.

« Tu le tiens mal.

- Comment tu sais tenir un bébé toi ?

- Je suis plus grand, je sais plus de choses que toi, c'est tout. »

Il n'avait aucune envie d'aborder ce sujet, même avec Lenny qu'il aimait vraiment bien. Son petit gars pointa ensuite l'enfant.

« On le garde.

- No, es el niño de quelqu'un d'autre, on ne va pas le garder, on ne sait même pas s'occuper des enfants.

- Tu me surveilles très bien.

- Tu es un grand niño, tu te surveilles presque tout seul maintenant. Y, ce serait considéré comme un enlèvement.

- Mais regarde où je l'ai trouvé ! »

Lenny fouilla dans la voiture et sortit plusieurs bouteilles vides qu'il laissa s'éclater sur le sol. Miguel fit un pas en arrière, serrant l'enfant plus fort contre lui. Evidemment qu'il ne voulait pas laisser l'enfant dans de telles conditions mais ce n'était pas à eux de s'occuper de lui.

« Tu ne sais même pas su nombre.

- Si, il s'appelle Matéo, il a 4 ans comme ça. »

Lenny lui montra quatre doigts levés sans réfléchir mais Miguel n'avait aucun doute que c'était ce que l'enfant, Matéo, avait dû faire aussi. Il baissa les yeux sur le petit gars qui mordait toujours son doigt.

« Tu t'appelles Matéo, niño ?

- Si.

- Hablas español?

- Si.

- Puta, Lenny, tu ne parles pas un mot d'espagnol, pourquoi le seul niño que tu trouves, il est hispanique ?

- Il parle français aussi. »

Miguel avait un peu de mal à se dire que le gamin qu'il avait dans les bras était assez malin pour être bilingue à son âge mais il voyait mal Lenny mentir non plus alors il haussa les épaules. Il préférait croire que l'enfant connaissait le français.

« Pero on n'a pas d'argent pour s'occuper du niño.

- Le gang va nous aider. Ils vont comprendre si je leur dis comment je l'ai trouvé.

- Tu crois vraiment qu'ils vont juste accepter como ça ? »

Lenny haussa les épaules.

« Je vais leur ramener la voiture aussi ? Ils pourraient apprécier. »

Non seulement il n'y avait aucune chance pour que ça fonctionne – qu'est-ce que des types de gang en auraient à foutre d'une voiture cabossée ? – et en plus de ça, il allait se faire planter. Il n'était pas stupide, il savait très bien qu'il n'était pas supposé lui avoir appris ça. Pourtant, il ne fit rien pour contredire Lenny. C'était bien que son petit gars fasse ses propres plans, même s'il allait complètement échouer. C'était définitivement impossible qu'ils gardent ce gosse.

Enfin, s'il s'avérait que ce soit en fait possible, qu'ils puissent garder Matéo, il espérait que ce serait la meilleure décision qu'ils puissent prendre pour lui.