Chapitre Trois: Aruji no Inochi - (主の命): Les Ordres du Maître.


Milliers de gouttes d'eau tombant des cieux grisâtres couvert de nuages infini, paysage monochromatique tel une vieille photographie en noire et blanc, jour pluvieux reflétant les évènements douloureux auxquels sa Seconde Troupe était confrontée.

Au fils du temps, il n'y est pas une seule période l'histoire qui n'ait été souillée par le sang de la guerre. Perdurant depuis des siècles, évoluant avec les époques, comme une seconde nature auquel l'Homme s'accroche, instinct de survie principalement guidé par la peur.

Qu'elle soit motivée par intérêt politique, territorial, ou par désir de vengeance pour une quelconque offense, la guerre sème la mort partout où elle passe et ne laisse dans son sillage que peine et désolation. Nombre de fois l'être humain a été témoin de son pouvoir destructeur, et nombre de fois, il s'est promis de ne plus jamais y refaire appel, seulement pour reprendre les armes aussitôt le crime commis.

C'est une déesse, la guerre. Et sitôt que les corps s'empilent sur les champs de batailles, elle marche parmi eux et s'enivre de leur parfum. Car c'est ainsi qu'elle vit, la guerre ; en se nourrissant de la haine et de la colère de chacun. C'est ainsi qu'on l'idolâtre. En commettant toujours plus d'atrocités…

Et à jamais l'Homme est condamné à l'aimer. Parce que la guerre est à la portée de tous et de chacun. Elle naît d'une juste autorité, d'une juste cause, de bonnes intentions ou en dernier ressort. La guerre ne se lance pas avec l'intention de tuer, mais bel et bien pour réparer, pour amender. Et qu'importe si chaque fois que nous répondons à son appel, nous perdons une partie de nous-mêmes.

Il était un Saniwa, un prêtre né de la volonté des Dieux, et en tant que tel, lui aussi se devait de vénérer la guerre, de tout savoir à son sujet, d'en devenir son principal tacticien. Quand bien même son âme finirait par en souffrir ; brisée, broyée et mutilée jusqu'à ne plus être que cendres s'envolant sous la brise glaciale des nuits de tempêtes.

Mais il y avait, pourtant, une différence entre laisser le sang couler tel que l'histoire l'avait décidée et en faire couler bien plus que ce qu'il était écrit. Tant qu'il y aurait des innocents à protéger, des vies à sauver d'un sort cruel qui n'était pas originellement le leur, alors il continuerait de se battre. Car cela aussi, était la volonté des Dieux.

« Y a-t-il autre chose ? »

« Non. Konnosuke dit que, pour l'instant, tous les membres de la Seconde Troupe ont la situation en main. »

« Très bien. »

Se relevant de son siège, il s'approcha de la fenêtre de son bureau, observa la pluie tomber à travers toute la citadelle, et se retourna finalement pour faire de nouveau face à son interlocuteur, s'adossant contre le rebord.

« Merci pour ces informations, Yūsuke. Reste vigilant, je te prie. »

« Bien sûr ! » énonça la petite boule de poils, avec enthousiaste.

Souriant en retour, le garçon aux cheveux cerisier fut sur le point d'ajouter quelque chose quand il se fit interrompre par trois coups cognés à la porte, cette dernière s'ouvrant sur un blond à capuche et en survêtement entrant dans la pièce en silence, offrant un simple hochement de tête en guise de salutation.

« Désolé pour le dérangement. » dit-il cependant en voyant le renard blanc installé sur le bureau.

« Non, tout va bien Yamanbagiri. Je suis celui qui t'es appelé après tout. » répondit le Sage en secouant la tête.

« Devrais-je vous laissez… ? »

« Tu peux rester, Yūsuke. Ça ne me dérange pas. »

Tendant la main vers l'un des canapés pour inviter l'épée à s'assoir, le Saniwa ne put s'empêcher de l'y rejoindre avec un sourire amusé sur les lèvres, la scène lui apparaissant plus que familière tant elle était semblable à la nuit où il avait convoqué un autre des frères Kunihiro afin l'envoyer sur sa première expédition.

« Alors ? Comment est-ce que ça se passe ? » demanda-t-il calmement, son sourire étirant toujours les recoins de sa bouche.

« Comment se passe quoi ? » interrogea à son tour son Toudan, perplexe.

« J'ai entendu dire que tu t'entraînais à danser avec Kogarasumaru, mais j'ai peut-être mal compris... » lança-t-il avec assurance, riant avec discrétion.

« Ha ! Nous n'avons pas- » balbutia le pauvre Uchigatana, le visage complètement rouge avant de s'écrier, embarrassé : « J-Je ne suis pas ici pour parler de ça ! »

Laissant éclater un rire franc à la réaction de son Toudan, le Sage préféra lever les mains en l'air en signe de reddition, et tout en attrapant entre ses bras le kitsune s'étant approché du maitre et de sa lame, finit par s'excuser platement.

« Désolé, désolé. Je n'ai pas pu m'en empêcher. »

« Qui vous en à parler de toute manière... ? » marmonna Yamanbagiri, la tête tournée sur le côté, toujours honteux.

« Qui... je me le demande... » déclara mystérieusement le garçon, prétendant y réfléchir sérieusement. « Bien que, si je suis vraiment le premier à le mentionner, alors peut-être que tu devrais éviter les autres dans les jours qui suivent, parce que ce qui était censé être un secret ne l'est plus à présent. Je peux te l'assurer. »

Offrant un sourire réconfortant à son Touken Danshi tandis qu'il semblait se préparer mentalement à s'enfuir, le Saniwa observa de nouveau l'averse et révéla d'un ton plus grave :

« Mais ce n'est pas la raison de ta présence ici. »

Yamanbagiri se redressa brusquement à ces mots, comprenant rapidement que le temps des plaisanteries était maintenant terminé. Faisant face à son maître, il plissa les yeux de manière concernée, prêt à entendre ce que celui-ci avait à lui dire.

« Tu n'es pas sans savoir que la Seconde Troupe a été appointée et que Horikawa en fait maintenant partie. Je suis d'ailleurs ravi de cette équipe. Et je peux te dire que je vois ton frère comme l'un de ses membres les plus précieux. »

« Je vous remercie. »

« Cependant… Nous sommes tous bien conscient qu'il est facile de prétendre se contenter de ce que l'on a tant que l'on demeure au sein de la citadelle. Le ressenti d'une expédition est bien éloigné de celui d'une excursion. Au cœur de la bataille, votre esprit n'est accaparé que par l'ennemi, mais une fois en premières lignes, où les combats ont moins leur place et où vous êtes plus souvent amenez à faire partie de l'histoire afin de mieux la protéger, le doute peut très vite s'emparer de vous. Ne te méprend surtout pas, j'ai toute confiance en ton frère, mais je me dois aussi de te demander ton avis sur la question. »

« Je comprends. » acquiesça l'Uchigatana en fermant les yeux, sachant parfaitement que le garçon ne cherchait pas à mal. « Je ne pense pas qu'il franchisse la ligne, du moins pas pour lui-même. » poursuivi-t-il sans hésitation.

« Alors, si quelqu'un devait être tenté... il l'aiderait ? »

« De toute évidence, il est prompt à répondre à la douleur de quelqu'un, et le concept de modifier le cours de l'histoire, bien qu'il ne soit pas nouveau pour lui, devient assez compliqué à accepter une fois que vous avez été longuement témoin de ce que cela peut coûter aux autres. Que les Rétrogrades soient responsables ou non. »

« Alors je devrais être plus compréhensif envers lui. » annonça finalement le Saniwa après un long moment de réflexion, un doux sourire sur les lèvres.

« Hein ? » s'exclama le Kunihiro blond, les yeux grands ouverts sous le choc.

« Bien évidemment. » exprima simplement le Sage comme si c'était évident. « Ou me crois-tu capable d'en vouloir à Horikawa pour être loyal et profondément empathique ? »

« N-Non ! Ce n'est pas- »

Puis, soupirant, Yamanbagiri se releva lentement et s'inclina avec déférence devant son maître, la tête toujours baissée alors qu'il relatait :

« Merci beaucoup. »

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« Ce n'est pas près de s'arrêter, n'est-ce pas ? »

« Pendant ces moments-là, je suis encore moins capable de m'empêcher de penser. Tout ce à quoi j'ai l'esprit est la prochaine attaque, ou les missions en cours. »

« N'y a-t-il rien que je puisse faire pour apaiser vos inquiétudes ? »

« Je ne crois pas que cela soit même envisageable, Ichigo. »

Souriant avec douceur, le garçon aux cheveux cerisier s'appuya de nouveau contre le chambranle de la grande salle et continua d'observer l'averse tomber sur la toute citadelle. Le rejoignant dans sa contemplation, le Tachi s'installa près de lui, restant silencieux pendant que son maître semblait réfléchir, lui donnant le temps de mettre de l'ordre dans ses pensées.

« Qu'est-ce que l'on ressent ? Lorsqu'on se raccroche désespérément au passé ? »

« Je crains que vous ne demandiez à la mauvaise personne. Ma mémoire étant inexistante, je ne peux que laisser le passé à ce qu'il est… Après tout, je suis condamné de ne jamais pouvoir me souvenir. » déclara Hitofuri, un triste sourire sur les lèvres.

« Yagen se trouve dans une période très confuse du temps en ce moment même. » indiqua le Saniwa, le regard vide. « Entouré par des personnes qui ne voient l'avenir qu'à travers le passé. Leurs yeux voilés par la peur et l'incertitude. »

« Je suis persuadé qu'il ne se laissera pas affecter. » révéla l'épée, un nouveau sourire emplit de fierté et de tendresse fraternelle étirant les coins de sa bouche.

« Oui, tu as raison. » répondit le Sage en tournant la tête vers son Toudan, partageant temporairement son sourire avant de se retrouver à nouveau perdu dans ses pensées. « Dis-moi cependant, qu'est-ce qui te fait suivre mes ordres aussi docilement ? »

« Vous êtes notre maître, et nous sommes vos Touken Danshi. Il n'est pas nécessaire de poser une telle question. »

Un ricanement lui échappa et le garçon baissa les yeux sur ses mains une seconde avant de les relever vers le ciel, tentant de discerner les gouttes à travers ce rideau d'eau.

« Est-ce que c'est aussi simple ? Je refuse de le croire. Pendant des centaines et des centaines de siècles, des millions d'hommes différents ont suivi sans la moindre hésitation les ordres de leur maître, et ce, jusqu'à leur dernier souffle. Tous leur étaient débiteurs d'une quelconque manière et tous leur ont juré allégeance. Mais aussi facilement qu'ils pouvaient respecter leurs vœux, aussi facilement ils étaient capables de changer de camp, de mener une rébellion ou de trouver un autre maître. C'est dans la nature même de l'être humain de ne jamais être entièrement fidèles aux siens, et encore moins à soi-même… »

« Mais nous sommes les esprits d'épées. »

« Et en cela, votre mentalité est différente. Mais si tu avais encore toute ta mémoire et le choix de décider entre moi et ton ancien maître ; à qui serais-tu fidèle ? » demanda le Saniwa en plongeant son regard dans celui de la lame, patientant sagement.

« Je… » hésita Ichigo, incertain.

« Exactement. » murmura tristement le Sage, compatissant. « Quel choix impossible, n'est-ce pas ? Pour ma part, j'ignore complètement ce que je ferais si une telle situation venait à se produire. Je peux prétendre autant que je le désire que je suivrais les instructions du Gouvernement du Temps, mais mon cœur, lui, est incapable de mentir. Je ne pourrais jamais vous forcer à me choisir moi, quitte à ce que le cours de l'histoire s'en retrouve modifié… Car je sais ce que cela fait d'appartenir à un groupe, de tenir à quelqu'un, et de vouloir supporter cette personne ou ce groupe jusqu'à la fin… »

Je ne veux plus être la cause de douleur…

Observant longuement le garçon, le Tachi aux cheveux turquoise poussa finalement un soupir et, posant une main sur la tête de son maître, fit glisser ses doigts entre ses mèches d'un geste affectueux tout en statuant :

« Je ne peux pas vraiment parler pour les autres, mais je peux au moins dire ceci : Nous ne vous servons pas simplement parce que vous êtes celui qui nous a invoqués et nous a offert ces corps humains. Nous vous servons parce que nous savons que c'est la bonne chose à faire. Pour un maître aussi gentil, compréhensif et aimant que vous, comment pourrions-nous une minute penser à vous trahir ? Je vous en prie, croyez en nous, mais surtout, croyez en vous aussi. »

« Je ne l'aurais pas mieux dit. »

Se retournant brusquement, le Saniwa et son Toudan regardèrent, abasourdi, comme Shishiou, l'air amusé, se tenait derrière eux parmi d'autres Touken Danshi tel que Yamatonokami, Kashuu, Yukimitsu, Oodenta ou Higekiri et Hizamaru.

« Que faites-vous tous ici ? » interrogea le Sage, intrigué.

« Nous cherchions Ichii-nii ! » répondirent enjoués Akita, Atsushi et Midare.

« Et je vous cherchais. » ajouta Taikogane sur le même ton. « Pour que vous veniez goûter notre nouvelle recette de mochi à Micchan et moi. »

« C'est à ce moment-là qu'ils ont entendu votre conversation. Il y avait tellement de gens rassemblés dans l'allée que nous avons juste tous finit ici, à écouter aux portes. » termina d'expliquer Kiyomitsu en haussant les épaules avec désinvolture, pas le moins du monde gêné de son attitude et de celle de ses camarades.

Soupirant à son tour tout en secouant la tête, un sourire ravi mais discret fleurissant sur ses lèvres, le garçon aux cheveux cerisier se releva aussitôt et, poussant le long de l'engawa le groupe d'épées s'y étant amassées, ordonna avec fermeté :

« Retour au travail, tout le monde ! Ou pensez-vous que cette citadelle peut s'entretenir seule ?! »

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La nuit était tombée rapidement, la tempête disparaissant des cieux en même temps que le soleil, cédant la place aux étoiles et à la lune brillant tels des diamants blanc sur un fond noir-charbon.

Travaillant, comme à son habitude, tard dans son bureau, le Saniwa délaissa un instant l'écran du regard tandis qu'un bâillement fatigué lui échapper, son interlocuteur plissant les yeux en un sourire compatissant.

« Désolé Konnosuke. Dès que nous en aurons terminé ici, j'irais me coucher, promis. »

« Oui, s'il vous plaît, faites-le. La Seconde Troupe se porte très bien. Ils sont plein de ressources. »

« Hmm ? Est-ce que tu n'essaierais pas de me cacher les multiples ennuis qu'on put causer Izuminokami et Mutsunokami ? » demanda d'un ton moqueur le garçon, la tête penchée sur le côté.

« P-Pas du tout ! Ils se tiennent bien ! Je le jure ! » s'empressa de répondre la petite boule de poils, complètement paniquée.

« J'espère bien. N'oublie pas qu'il est également de ton devoir de gérer l'équipe aux côtés de son Commandant. » prévint gentiment le Sage, toujours amusé.

« B-Bien sûr… » soupira l'animal, semblant légèrement décourager.

« Comment se déroule la mission jusqu'à présent ? »

« Je ne pense pas que nous ayons des raisons de nous inquiéter. L'histoire est garantie de ne subir aucune altération. »

« Voilà une bonne nouvelle. Mais gardes bien l'œil sur chacun d'eux, d'accord ? »

« Oui, Aruji-sama ! »

« Une fois que cela sera réglé, j'aurais de nouvelles directives pour toi et ton équipe. »

« Ha ?! Et à qui pensez-vous qu'ils vont se plaindre si je leur dis ça ?! » s'exclama le kitsune, contrarié.

« Ils auront trois longs jours pour amplement se reposer avant la prochaine mission, ne t'inquiètes pas. »

Soupirant à nouveau, le petit renard secoua la tête de manière résigné et s'enquit avec calme :

« De quoi s'agit-il ? »

« Une nouvelle brèche s'est ouverte dans les cinq années suivant l'époque où vous vous situez actuellement. Compte tenu de la période fragile où les Révisionnistes ont décidé d'envoyer leurs troupes, je suis inquiet que cette fois, le résultat soit bien plus désastreux et compte bien trop de victimes. »

« Y a-t-il un évènement en particulier auquel nous devrons prêter spécialement attention ? »

« Une réunion de deux jours entre Katsu Kaishū de l'Armée du Shogunat et Saigou Takamori, représentant de l'Alliance Satchō est prévue le 14 mars de l'année Keiō 4. Cette dernière doit à tout prix se terminer sans incident d'aucune sorte, ou l'histoire en sera irrémédiablement changée. »

« Compris. »

« De plus, il semble que l'Armée Rétrograde doive apparaître entre le 13 et le 16 mars, près de la côte depuis Shinagawa à Shiba, je vous enverrai toutes les informations. S'il te plaît, donne à Izuminokami et aux autres tout ce dont ils auront besoin pour mener à bien leur tâche. »

« Oui bien sûr ! »

« Je te remercie. » murmura le Saniwa, ajoutant rapidement avant que la communication ne soit coupée : « Konnosuke ? »

« Oui, Aruji-sama ? »

« Fais attention à toi. »

« Oui… » souffla le kitsune, rayonnant de joie.


Endnotes:

Keiō: L'ère Keiō (慶応?) est une des ères du Japon suivant l'ère Genji et précédant l'ère Meiji. Cette ère couvre la période qui s'étend du mois de mai 1865 au mois d'octobre 1868.