Chapitre Quatre: Mamori takatta mono - (守りたかったもの): Ce que je voulais protéger.
« Échec et mat. »
« Ha ?! Aaaah... À quoi est-ce que je pensais, jouer avec un stratège militaire comme vous... »
« Ne sois pas trop dur envers toi-même, je ne pensais vraiment pas que tu tiendrais aussi longtemps. Je trouve cela très impressionnant. »
« Parce que vous me sous-estimiez ?! »
Plissant les yeux en un sourire embarrassé, le Saniwa resta silencieux tout en portant à nouveau son regard sur le shōgiban, réexaminant mentalement la partie dans son ensemble.
La moitié des pions de chacun des camps avaient été pris et rejoués par les deux joueurs, les Généraux d'or et les Généraux d'argent se faisant face d'un côté opposé à celui qui était le leur au départ, les Lanciers et les Cavaliers reposant sur le côté du plateau de jeu, inutilisés, et le Général de Jade de l'adversaire aux prises avec son Roi, sans le moindre doute défait.
Il ne lui avait fallu qu'une centaine de coups à peine pour mettre fin à la partie. Seulement une centaine de coups pour que son Roi renverse son opposant. Et d'une certaine manière, s'en était presque décevant.
S'il était aussi doué pour un simple jeu de pions, pourquoi ne pouvait-il pas être aussi doué avec de véritables soldats sur un véritable champ de bataille ? Pour quelle raison lui et les siens ne pouvaient-ils pas renverser les Révisionnistes Historiques aussi facilement qu'il pouvait gagner un stupide jeu de société ? Mais la vie était loin d'être aussi facile qu'un jeu. La vie n'était guère un jeu. De vraies personnes se battaient, mettant leurs vies en danger, et de vraies conséquences se révélaient à la moindre erreur commise.
« Eh bien... ça m'apprendra. Mais maintenant au moins, j'ai un objectif précis en tête. »
« Et quel est-il donc exactement, Nagasone ? »
« De devenir meilleur afin de vous battre la prochaine fois, bien sûr ! »
« Hahaha ! Défi accepté. »
Offrant un clin d'œil complice à son Toudan, le Sage commença alors à ramasser les pions un par un pour les remettre à leur place d'origine, ne s'arrêtant que lorsque l'épée lui demanda soudain :
« Des nouvelles d'Izuminokami et des autres, au fait ? »
« Tu ne peux pas t'en empêcher, n'est-ce pas ? » le questionna en retour le Saniwa, amusé.
« Nous nous sommes battus pendant si longtemps tous ensemble autrefois, ne pas être en mission avec eux pour protéger leurs arrières est étrange, même après tout ce temps passé au sein de la citadelle. » déclara le Kotetsu en se grattant l'arrière de la tête, mal à l'aise.
« Je peux comprendre. Mais pour le moment, ils se débrouillent plutôt bien, semble-t-il. » indiqua calmement le garçon aux cheveux cerisier.
« Même avec ce crétin de Mutsunokami ? » s'enquit l'Uchigatana d'une voix rauque, retenant à peine un juron.
« Surtout avec lui. » répondit le Sage en s'esclaffant. « On ne dirait pas comme ça, à première vue, mais ces deux-là se ressemblent plus qu'ils ne sont prêts à l'avouer. »
« Oh, j'ai remarqué. C'est bien pourquoi je m'inquiète. »
« Je suis sûr que tout ira bien. Ils sont peut-être trop têtus pour s'en rendre compte, mais ils recherchent la même chose. À la fin, chaque vie compte. »
« Oui. »
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La brise fraîche qui soufflait aujourd'hui sur le domaine laissait entrevoir un après-midi assez calme. Du moins, l'espérait-il… Pour une fois, qu'il avait réussi à se débarrasser de la montagne de paperasse qui régnait continuellement sur son bureau, il souhaitait sincèrement qu'un des nombreux éléments perturbateurs qu'il comptait dans sa citadelle ne fasse pas des siennes.
S'arrêtant au beau milieu du petit pont, il s'accroupit soudainement au sol, agrippant de ses doigts fins la rambarde rouge vermeil and plongea légèrement son autre main dans le liquide reposant calmement sous ses pieds.
L'eau était tiède, à peine plus chaude qu'habituellement en cette période de l'année. Relevant finalement le bras, il le laissa pendre en l'air quelques secondes, observant presque hypnotisé comme les gouttes s'échappant de ses doigts venaient s'écraser sur la surface en une série d'ondes circulaires.
Un écho. Une redondance. Telle une métaphore du temps n'étant qu'une suite d'évènements se répétant à l'infini. Ce qui a été. Ce qui est. Ce qui sera. Trois cycles dont l'histoire est à jamais prisonnière, à la merci des hommes eux-mêmes condamnés au même destin.
Naissance. Vie. Mort.
Et tout a un commencement. Tout a une fin. Et même le soleil si puissant finira par s'éteindre. Même la lune si brillante finira par tomber. Les saisons déclinent et s'en retournent. Les péchés des hommes s'effacent. Le monde se reconstruit. Encore et encore, et encore…
Fondation. Destruction. Restauration.
Il quitta brusquement la passerelle et s'approcha du rebord de l'étang avec précaution, caressant du regard les délicates fleurs de nénuphar flottant sur la surface.
C'était d'une ironie sans nom de protéger quelque chose vouée à disparaître. Tous les efforts que cela exigeait, tous les sacrifices qui leur était demandé pour protéger un temps à présent révolu. Mais sans le passé comment l'avenir pouvait-il se construire ? Sans expériences, comment atteindre l'excellence ? Et en effet, c'était de cela dont il s'agissait. Apprendre de ses erreurs, affronter ses échecs et bâtir quelque chose de meilleur, de plus grand.
Même si l'univers lui-même n'avait que pour destin que celui d'être anéanti, alors c'est également avec l'intention de renaître qu'il le ferait.
Trois cycles. Un cercle. Une boucle parfaite.
Et avec elle, la lumière et les ténèbres éternellement entrelacées ensemble. Chacun régnant sur une partie du monde. Bien et mal. Nuit et jour. Bonheur et tristesse…
Et rien ne changerait sauf les plus petits détails. Les hommes ne seraient plus les mêmes. Les époques se moderniseraient. Ce qui était nouveau hier deviendrait obsolète aujourd'hui. Toujours plus. Encore plus…
Il semblait que personne n'ait vraiment le contrôle. On se contentait de subir le temps qui passe, de s'accrocher au présent jusqu'à oublier… Oublier ce qui a fait de nous ce que nous sommes. Et l'histoire n'a alors plus sa place, n'est plus comprise, n'a plus de sens…
Et pourtant, inlassablement, c'est elle qui nous a façonnés. Et c'est avec elle que nous périrons… Peut-être reconnus, peut-être méconnus, mais malgré tout en ayant fait partie de ce qu'elle représentait.
Un écho. Une redondance… À jamais.
« Aruji ? »
« Ah, Sohayanotsurugi, je ne t'avais pas vu. »
« Est-ce que tout va bien ? »
« Hmm-hmm. J'observais la floraison, l'été ne devrait pas tarder. »
« Oui. »
« Est-ce qu'il y avait autre chose ? »
« Le déjeuner est prêt. »
« J'arrive tout de suite. »
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« Alors comment ça se passe ? »
« Plutôt bien, je dirais. »
« C'est charmant. »
« Vous vous rendez bien compte que mon bureau est loin d'être l'endroit pour faire ce genre de chose, n'est-ce pas ? »
« Oui, oui. On sait. »
« Hmm… C'était juste pour être sûr. »
Portant la tasse de style occidentale à sa bouche, le garçon aux cheveux cerisier prit une gorgée de son contenu, non sans un sourire résigné.
Face à lui, agenouillés devant une table basse aux allures de salon de cosmétiques, Kiyomitsu et Taroutachi s'étaient lancés dans une intense séance de manucure. Lime à ongles, dissolvent et vernis aux couleurs aussi explosives que celle d'un feu d'artifices, ils semblaient prendre un malin plaisir à faire durer les soins ; débattant des heures sur le nombre de coups de pinceau pour une brillance parfaite, la longueur idéale de chaque ongle ou la répartition des coloris.
De toute évidence, un jeu pour eux. Une distraction assez bien accueillie pour lui.
Secouant la tête en retenant un soupir, le Sage se releva de son siège, thé toujours en mains, et s'approcha légèrement de ses épées, passant une tête par-dessus l'épaule de Kashuu afin d'apprécier le résultat. Sous ses yeux émerveillés, les ongles de l'Ootachi arboraient à présent chacun deux cygnes dorés aux quelques plumes anthracite s'enlaçant tendrement.
« Héhé, l'or est vraiment ce qui te va le mieux Taroutachi. » lança l'Uchigatana tout de rouge vêtu.
« Je crois que les compliments ne peuvent revenir qu'à l'artiste. » argumenta la lame, modeste.
« Je suis bien d'accord. » déclara le Saniwa avec un nouveau sourire, sincèrement impressionné.
« Vous me laisserez faire les vôtres après, alors ?! » s'écria Kiyomitsu en se retournant brusquement, des étoiles dans les yeux et impatient.
« Fais attention, enfin ! » le réprimanda le garçon en rattrapant de justesse la palette de teinture sur le point d'atterrir sur le sol, cette dernière tenant en équilibre sur le bord de la table s'étant faîte renverser dans l'élan de sa première épée. « De plus, je t'ai déjà dit que je n'avais pas le temps pour ça aujourd'hui… »
« Heiiiin ? Tellement pas juste ! »
« Allons bon, ne fais pas l'enfant. »
« Une fois que la Second Troupe sera de retour, le maître aura probablement plus de temps libre. »
« J'avais du temps libre ce matin, Taroutachi. Mais une certaine personne à préférer passer sa matinée à se prélasser au lit. » expliqua le Saniwa en s'installant sur le sofa.
« Qui m'a envoyé en excursion la nuit dernière ?! » répliqua l'Uchigatana outré, boudant de manière enfantine tandis qu'il rangeait palettes et accessoires de soins.
Perchant les unes sur les autres les différentes boites disposées sur la table basse tout en veillant à ne pas écorcher son verni encore frais avant de s'en saisir, l'Ootachi se releva en étouffant discrètement un rire, et énonça avec amusement :
« Dans ce cas, il est temps pour nous de prendre congé et de vous laisser reprendre votre travail. »
Le Sage acquiesça d'un léger hochement de tête à ces mots, et se leva à son tour pour porter assistance à ses Touken Danshi jusqu'à la porte. Attrapant les dernières boites que lui tendait son maître, Kashuu se figea une seconde dans l'embrasure, une moue comme il en avait le talent s'affichant sur son visage déçus.
« J'avais préparé un mélange de couleurs exprès pour l'occasion… »
« Alors garde-le dans un coin pour la prochaine fois. Je te promets qu'elle arrivera plus vite que tu ne le croies. »
Lui offrant un clin d'œil, le Sage partagea un dernier sourire complice avec son Toudan, maintenant réjoui, et le laissa repartir avec son compagnon, retournant rapidement à son bureau sans même refermer la porte, agrippant son breuvage lentement.
Une allée perdue en plein Edo. Sur un pont reliant la ville à la baie, se trouvent deux épées-guerriers en plein combat. Le premier est grand, a les cheveux court et violet, et possède un Yari qu'il manie avec force et agilité. Le second est petit, jeune, avec des cheveux noir de jais et des yeux bleus. Semblant légèrement inexpérimenté, il n'en reste pas moins compétent, sachant attaquer au bon moment et analysant à la perfection les mouvements de l'ennemi. La bataille est rude et épuisante. Il peut sentir jusque dans ses os les blessures que cause le Rétrograde à ses Touken Danshi. Il ne le voit pas, il n'est pas présent physiquement avec eux, mais pourtant, il sait. Comme relier à eux psychiquement, il sait que ses Toudan sont en difficulté. Pas seulement sur ce pont, mais aussi là-bas, au loin. Il ne sait pas exactement où se trouve ce « là-bas », mais il sait que le Tantou qui s'y trouve est blessé. La brûlure qu'il ressent à la jambe n'est pas la sienne… Il doit…envoyer de l'aide…des renforts…il doit agir…avant que… avant que…
La tasse de thé se fracassa au sol dans un écho assourdissant, le liquide rouge s'échappant des morceaux de porcelaine pour se répandre avec lenteur sur le sol tandis qu'il empoignait sa poitrine de ses doigts tremblant, l'alarme résonnant alors brusquement dans l'office.
Non… !
Relevant un regard vide vers l'écran holographique s'étant affiché sur le mur, deux larges cercles carmin prenant de plus en plus d'ampleur clignotant sans discontinuer sur la carte, il mordit sa lèvre avec force et fermant les yeux une seconde, prit une grande inspiration avant de quitter la pièce d'un pas ferme.
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Marchant à travers les allées de la citadelle, le Saniwa accélérait un peu plus la cadence à chaque intersection franchit, grimaçant de douleur chaque fois qu'il faisait un mouvement trop vif de la jambe. Son cœur battait à tout rompre dans sa poitrine, la sueur lui coulait du front et il était à deux doigts de perdre son souffle.
Le temps pressait. Il savait ce qui allait arriver. Et il allait devoir se surpasser comme jamais.
S'arrêtant finalement face un shōji entrebâillé, il l'ouvrit sans prendre le temps de frapper auparavant, surprennent les personnes présente dans la pièce sans que toutefois elles n'émettent aucune objection lorsqu'elles aperçurent son visage emplit par l'anxiété.
« Tsurumaru. » se contenta d'appeler le Sage d'un air grave.
« Je vais me changer. » indiqua simplement le Tachi en se relevant, délaissant sa partie de Go et son partenaire de jeu derrière lui.
« Bonne chance. » souffla Mikazuki en offrant un dernier regard à l'épée aux cheveux blancs alors qu'il franchissait la porte, celui-ci lui souriant doucement.
Il ne fallut pas plus de cinq minutes à Kuninaga pour se présenter au sanctuaire, face au garçon, fin prêt à être déployé. Vérifiant son équipement, il demanda distraitement :
« Comment est la situation là-bas ? »
« Imprécise. Mais le nombre de Rétrogrades ayant débarqué sur le champ de bataille est inquiétant. Et les membres de l'équipe sont tous dispersés… » expliqua le Saniwa en avançant avec son Toudan vers la plateforme, ajoutant d'une voix tremblante : « Et puis, il y a… »
Baissant le regard vers son maître, Tsurumaru se mit à le scruter en fronçant les sourcils avant de finalement souffler en fermant les yeux.
« Je vois. »
« Une chose… » exprima le Sage, sûr de lui.
« J'écoute. »
« Le but de l'Armée Rétrograde est d'arrêter la rencontre entre Katsu et Saigō. Cependant, il existe deux méthodes pour le faire. L'une est de créer une simple perturbation près du lieu de la réunion, mais l'autre est beaucoup plus alarmante. Ils pourraient décider de s'impliquer et d'attaquer directement la cible. La meilleure solution serait de brûler Edo… Ils ont été acculés jusqu'à présent, ils vont certainement s'impatienter et feront tout ce qui est en leur pouvoir pour accomplir leur mission cette fois-ci. »
« Je transmettrai ces informations au Commandant. »
« Oui, je te prie. Je vais t'envoyer sur la position de Yagen. Il semble avoir été complètement séparé des autres. »
« Il est livré à lui-même ? Très bien. » acquiesça le Tachi avant de s'enquérir avec hésitation : « Est-ce que ça ne causera pas de problème ? De rejoindre la Seconde Troupe si soudainement ? »
« Non, je suis sûr qu'ils seront plus que ravi de t'avoir avec eux. » annonça le Sage avec un sourire rassurant avant de grimacer brusquement de douleur, tenant le haut de sa jambe avec force.
Plissant les yeux, toute inquiétude ou amusement remplacés par un sérieux assez rare de sa part, Tsurumaru s'empressa de se placer au milieu du sanctuaire, la main contre son épée, et déclara une dernière fois, un sourcil levé de manière perplexe tandis qu'un nuage de particules dorées commençait à l'entourer :
« Je me demande… sera-t-il surpris de voir quelqu'un comme moi ? »
Endnote :
Shōgiban : est le nom donné au plateau de jeu (tablier) du Shōgi, un jeu japonais se rapprochant des échecs traditionels. Les règles du jeu étant quelque peu complexes, je vous redirige directement vers la page wikipédia pour en savoir plus. Je me contenterais pour ma part de vous donner une rapide expliquation.
L'objectif du jeu est de prendre le roi adverse (alors nommé Général de Jade). Au début de la partie, chaque joueur dispose de 20 pièces: un roi (ou Général de Jade pour le camp adverse), une tour, un fou, deux généraux d'or, deux généraux d'argent, deux cavaliers, deux lanciers, et neuf pions. Contrairement au jeu d'échecs, les pièces prises sont mises en réserve. Celui qui les a prises pourra les remettre en jeu à son profit ultérieurement (les « parachuter »). Le parachutage introduit du dynamisme dans le jeu puisque les joueurs peuvent parachuter les pièces capturées à tout moment soit pour menacer l'adversaire, soit pour renforcer leur défense.
Go : est un jeu de plateau originaire de Chine. Il oppose deux adversaires qui placent à tour de rôle des pierres, respectivement noires et blanches, sur les intersections d'un tablier quadrillé appelé goban (le goban et le shogiban sont très semblables). Le but est de contrôler le plan de jeu en y construisant des « territoires ». Les pierres encerclées deviennent des « prisonniers », le gagnant étant le joueur ayant totalisé le plus de territoires et de prisonniers.
