Chapitre Sept: Dai ichi butai - (第一部隊): La Première Troupe.
« Te voilà enfin… je te cherchais depuis un moment. »
« Aruji-san ! »
Horikawa se retourna brusquement en l'appelant, un air à la fois surprit et coupable sur le visage, comme s'il avait été en faute. Tentant de paraître le plus rassurant possible, le Sage s'approcha, s'asseyant à côté de lui contre le tronc du cerisier et leva la tête vers ses pétales rose pâle.
Le soleil brillait bas dans le ciel azur, les feuilles vertes des arbres dansant dans la brise fraîche tandis que les oiseaux chantaient continuellement. C'était le début d'une belle journée, un matin comme ils en avaient tous l'habitude, frénétique mais apaisant. Pourtant, une sensation différente se profilait à l'horizon. Un sentiment de doute, de questionnement, voire même de déception… étouffant la citadelle dans un nuage noir laissant un goût amer dans la gorge.
« Il est encore un peu tôt pour être debout, tu ne trouves pas ? »
« Je… Je n'arrivais pas à dormir… »
Plissant les yeux en essayant d'apercevoir les derniers bourgeons, il garda le silence une minute avant de finalement baisser le regard vers son Toudan, murmurant d'un ton désolé :
« Pardonne-moi, il semble que je t'en aie demandé trop d'un coup. »
« Non… ! » objecta le Wakizashi avec détresse : « C'est… C'est moi. Tonbokiri-san… »
« Tonbokiri est sain et sauf à présent. »
« Oui, mais… c'était de ma faute. J'ai été poids pour lui. Les habitants et la ville… je n'ai pas pu… Tellement d'innocents sont morts, tant de sacrifices ont été faits… je ne peux pas m'empêcher de me demander si nous avons vraiment protégé l'histoire… »
« Toi et Izuminokami… » chuchota le garçon aux cheveux cerisier, soupirant alors qu'il levait les yeux au ciel avec amusement.
« Hein ? » s'étonna son épée, ne comprenant pas.
« Non, ce n'est rien. » souffla le Sage, secouant la tête et se déplaçant pour lui faire face sereinement. « Protéger l'histoire est une chose très compliquée, y compris pour nous, Saniwa… De nombreuses règles peuvent sembler déraisonnables, encore plus peuvent sembler injustes. L'histoire exige que de terribles évènements se produisent, tout comme elle exige que de merveilleux existent. Comprendre le sens derrière la protection de l'histoire, assez ironiquement, demande du temps. Parfois même un temps qui ne nous est guère accordé. Des milliers de siècles, tous différents mais tous importants, et qui liés ensemble conduisent au futur dans lequel nous nous trouvons actuellement… Et la seule, l'unique question que l'on doit vraiment se poser, c'est : Sommes-nous réellement prêts à modifier ce présent, au risque de sacrifier nos êtres chers et nous-mêmes éventuellement, pour que le passé ressemble un peu plus à ce que l'on souhaiterait qu'il soit ? »
« Ce que je souhaiterais qu'il soit… » répéta Horiwaka, soucieux.
« Et nul autre que toi ne peut répondre à cette question. » déclara le Saniwa en se relevant, un doux sourire sur les lèvres.
Rebroussant chemin, il observa une fois de plus le cerisier en fleur et commença finalement à descendre la colline en direction du domaine quand il fut subitement stoppé dans sa route par la voix inquiète de son Touken Danshi.
« Et si… Et si Kane-san… Il se sent coupable de ce qui est arrivé à Tonbokiri-san, d'Edo brûlant dans les flammes… ! »
« Et s'il sent qu'il ne peut rien faire en tant que Commandant de la Seconde Troupe, tu veux dire ? »
« Oui… »
« Eh bien quoi ? » rétorqua le Sage, se retournant avec un froncement de sourcils. « Tu penses qu'il se croit incapable de diriger la Seconde Troupe ? Tu penses qu'il va fuir et renoncer à protéger l'histoire ? »
« Ce n'est pas le genre de Kane-san ! » s'exclama Kunihiro sans hésitation.
« Alors, il n'y a rien à craindre. »
« … »
Le silence obstiné de la courte lame ne fit que plus le conforté dans l'idée que l'ancien Uchigatana d'Hijikata Toshizou avait inévitablement déteint sur son partenaire, et il éclata de rire, profondément amusé.
« A-Aruji-san ? » l'interpella le Wakizashi, incrédule
« Excuse-moi. Ce n'était pas pour me moquer, je le jure. » articula-t-il entre deux gloussements, s'avançant à nouveau pour s'accroupir et placer délicatement une main entre les mèches noires de jais de son Toudan. « Je suppose que… c'était une erreur de ma part de penser que de vous mettre ensemble pourrait causer des problèmes. »
« Je ne comprends pas… »
« Disons que, si tu doutes tellement de moi, ne serait-il pas préférable de demander l'opinion d'Izuminokami lui-même ? Tu verras par toi-même de quoi il en retourne. »
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La grande salle était baignée par les rayons aveuglants du soleil jouant à un jeu de cache-cache, emplissant la pièce de cercles d'ombres et de lumière à travers les panneaux de papier de riz des shōji.
Devant eux, les tasses de thé fumaient encore sur leurs soucoupes, l'assiette de biscuits déjà vidée, des peaux d'oranges pelées en forme de fleur reposant sur les miettes.
« Alors, vous n'allez vraiment en voir aucun ? »
« Ni le rapport d'Izuminokami, ni celui de Konnosuke ne sont terminés. Et je préfère leur donner le temps de se remettre sur pied. »
« Mais vous avez déjà parlé à Horikawa… »
« Il semblait un peu perdu, j'ai pensé que je pourrais lui éclaircir un peu l'esprit. Et qui plus est, c'était une demande de Tsurumaru. »
« Tsurumaru, hein ? »
Le garçon aux cheveux cerisier haussa un sourcil à la question, amusé. Il y avait quelque chose dans le regard de Kiyomitsu qui l'avait toujours profondément intrigué. Une façon qu'il avait de soigneusement mesurer et peser chaque mot qui lui était dit comme s'il pouvait détenir un sens caché. Un trait assez spécial qui était également l'une des nombreuses raisons pour lesquelles l'épée avait été la première invoquée au sein de la citadelle.
« Quelque chose ne va pas ? » demanda-t-il, la tête penchée sur le côté.
« Hein ? » hoqueta l'Uchigatana en observant à nouveau son maître, comme subitement sortit de ses pensées. « Si, si, aucun problème. »
« Bien. »
Saisissant sa tasse, le Saniwa trempa ses lèvres dans le breuvage noir et se tourna vers son autre Touken Danshi appuyé contre le mur derrière lui, silencieux.
« Ishikirimaru ? »
« Malheureusement, je n'ai pas eu encore la chance de le croiser. Il semble passer son temps avec les épées Date… » (*)
« Vraiment ? »
« Ce n'est pas faute d'avoir essayé… » soupira l'Ootachi, les yeux fermés, se rappelant mentalement ses tentatives. « Imanotsurugi-san était même assez déçus qu'il ne soit pas venu nous saluer une fois de retour. Bien sûr, à ce moment-là, nous ignorions tout de l'état de Tonbokiri-san… »
« Eh bien, Tonbokiri va bien maintenant, c'est étrange qu'il ne vienne pas vous voir. Surtout sachant à quel point vous êtes tous proches. » rétorqua Kashuu, étonné.
« Ah, mais le déploiement de Mikazuki-san a dû probablement un peu l'attrister aussi. » ajouta Ishikirimaru en hochant la tête. « Bien que ce ne soit pas si flagrant en le voyant. »
« Tsurumaru est un farceur dans l'âme. Vous ne le verrez jamais montrer ses faiblesses. » affirma le Sage, un sourire étirant légèrement les coins de sa bouche. « Ce n'est pas dans sa nature. »
« De toute manière, c'est ainsi que vont les choses à l'heure qu'il est. »
« Donc, aucun des membres de la Seconde Troupe n'a été réuni, ni ne s'est parlé depuis leur retour ? »
« Pas vraiment, non… »
« Uh-uh… ça ne sonne pas bon du tout. » exprima l'épée aux yeux grenat en grimaçant.
Le garçon observa les rayons du soleil passaient du noir au blanc sur le mur, dansant une danse Kagura faîte de hasard et de probabilités. Bien que le Tachi en blanc n'ait rejoint la Seconde Troupe que tout récemment, il l'avait certainement fait dans les pires conditions possibles. À présent, son attachement à ses camarades n'en était que plus renforcé par les souffrances qu'ils avaient endurées ensemble.
Peur, culpabilité, responsabilité, espoir… autant de sentiments qui l'avaient saisi à la seconde où il avait mis le pied sur le champ de bataille.
C'était voué à se produire…
Certes, ce dont son Toudan avait vraiment besoin pour l'instant, c'était un peu de calme pour reposer son esprit. Pour mettre de l'ordre dans ses pensées. Pour que son cœur comme son âme ne ravivent pas le cauchemar que fut cette nuit…
« Je suis sûr qu'il ira bien. Je ne m'inquiéterais pas trop pour aucun d'eux. » déclara-t-il finalement, terminant le reste de son thé.
« Même pour le Vice-Commandant démoniaque ? » interrogea Kiyomitsu, également inquiet pour son ancien camarade du Shinsengumi.
« On dirait qu'il cherche des réponses que même moi, je ne peux lui donner. Il devra les trouver par lui-même. » indiqua le Saniwa.
« J'espère simplement qu'il comprendra que ce n'est qu'auprès des membres de son unité qu'il pourra le faire. » murmura Ishikirimaru, la tête basse.
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« Aruji-sama. »
« Hmm ? Qu'y a-t-il, Daisuke ? »
Le calme de la nuit fut soudainement perturbé comme un message d'alerte se mettait à résonner dans l'office, une fenêtre blanche constituée d'une vidéo apparaissant sur le bureau, quelques lignes de texte la suivant peu après.
« Hein ? Ça vient de la Première Troupe. Ils demandent des informations sur l'ennemi. »
« Comme c'est étrange... c'est inhabituel de leur part de contacter la citadelle… »
Le garçon aux cheveux cerisier renonça à sa contemplation de l'extérieur pour rejoindre son secrétaire et le kitsune, laissant derrière lui les nuages bleuté disparaissant dans l'obscurité du ciel étoilé.
Plissant alors les yeux avec intérêt, il appuya sur le bouton de lecture et hoqueta d'étonnement en voyant le soldat se tenant près de la rive du fleuve, un masque de kabuki cachant son visage, un brouillard noir semblable à celui des Rétrogrades l'entourant, des miasmes malveillants emplissant l'air.
« Qu-Qu'est-ce que c'est que ça ?! » balbutia l'animal en embonpoint, aussi choqué que son maître, un ton effrayé dans la voix.
« Pas étonnant que Yūsuke demande de l'aide. » murmura le Sage, toujours concentré sur la silhouette de l'adversaire. « Daisuke, s'il te plaît, lance une recherche dans la base de données de la citadelle. J'en doute fortement, mais nous aurons peut-être déjà croisé ce genre de Rétrograde. »
« Tout de suite ! »
Tapant sur les touches du clavier de l'écran holographique aussi vite qu'il le pouvait, le petit renard parcourait un millier de fichiers tandis que le Saniwa continuait à jouer à encore et encore la vidéo, étudiant chacune des caractéristiques du soldat.
« La Première Unité a laissé entendre qu'ils pensaient que cet homme était le Shogun Ashikaga contrôlé par les Rétrogrades. » indiqua Daisuke, toujours à la recherche d'informations.
« C'est ridicule, Ashikaga Yoshiteru est mort il y a un mois conformément à ce que l'histoire dit… » déclara le Sage, troublé. « Sauf si… »
« Sauf si ? » répéta l'animal avant d'être interrompu par un son, l'écran devant lui affichant un pourcentage nul sous une barre de téléchargement. « Comme prévu, aucune info n'a pu été trouvé. »
« Très bien. Renvoie un message à Yūsuke ; Dis-lui qu'il ne semble y avoir aucun enregistrement ou mention d'un tel personnage dans la base de données de la citadelle. Par conséquent, je leur conseille d'être extrêmement prudents. En attendant, nous continuerons à examiner tout cela. »
« Considérez-le comme fait. »
Finissant d'écrire le message, le kitsune releva un regard sur son maître, préoccupé, et pencha en tête de curiosité tout en demandant :
« Vous leur avez dit que vous ne saviez pas ce qu'était ce Rétrograde, mais c'est un mensonge, n'est-ce pas ? »
« Pas vraiment… » souffla le garçon, revenant sur ses pas pour s'appuyer de nouveau contre le rebord de la fenêtre, se mordant la lèvre inférieure avec force. « C'est plus une théorie qu'autre chose. »
« Dans ce cas, vous auriez dû leur en parler. »
« Non. Peu importe ce que je peux savoir, cela ne les aidera en aucun cas. Je préfère ne pas obscurcir leur esprit avec des informations inutiles. »
« Je vois. » soupira la créature, rejoignant le Saniwa une fois sa tâche accomplie. « Eh bien, croyez-vous qu'il s'agisse d'une nouvelle sorte de Rétrograde ? »
« Nous ignorons encore tout ce dont les Révisionnistes sont capables. Se voyant ainsi acculés, ils ont peut-être choisi d'utiliser une carte maîtresse jusque-là cachée, ou… »
« Ou ? »
« Peut-être que c'était une occasion unique… du genre qui ne se représentera probablement pas à l'avenir. »
« Comme quoi ? » questionna le petit renard, intrigué.
« On ne sait jamais… Peut-être que la Première Troupe n'avait pas tout à fait tort. » répondit mystérieusement le garçon aux cheveux cerisier, ses yeux, observant à nouveau le ciel, reflétant un croissant de lune argenté.
Endnote :
(*) : Réfère bien sûr aux Dategumi, les épées qui ont appartenu à différent membres du clan Date au cours de l'histoire, à savoir Shokudaikiri Mitsutada, Taikogane Sadamune et Ookurikara, un groupe dont à également fait partie Tsururumaru Kuninaga pendant une courte période.
