Chapitre Neuf: Moto no Aruji - (元の主): Ancien Maître.
Bourgeons bleuté aux nuances violettes éclosant au rythme de l'astre du jour survolant les plaines au petit matin pour les quitter au crépuscule, pétales à la senteur exotique se déployant tels des ailes de papillon flottant au gré du vent faisant danser les feuilles vert émeraude des arbres sur lesquels éperviers et rossignols venaient se reposer avant de repartir parcourir les bois au sud.
Bientôt, ce paysage resplendissant s'étiolerait comme les bouquets ornant les vases. Les couleurs prendraient des teintes rouille-sang, oscillant entre le rouge et l'orange, sous un ciel gris tempétueux. Petit à petit, l'été ferait ses adieux, mourant silencieusement sous les pluies torrentielles de l'automne pleurant son départ.
Le cycle éternel de la nature. Le renouvellement intemporel des saisons qui ne peuvent s'enchainer que sous l'aval des Dieux.
S'accrocher au temps était aussi futile que de souhaiter que l'été ne s'arrête jamais. Pour chaque douleur que le passé avait engendrée, un bonheur équivalent nous attendait dans le futur. Même si le présent n'était pas aussi rayonnant et chatoyant que les cerisiers de mai sur le point de se faner, il ne fallait point désespérer. Après tout, la continuité est aussi une force. (*)
« Comment s'est passé la mission ? »
« Hahaha, comme vous le savez, nous avons eu quelques bonnes surprises. »
« Mais on a géré. »
« Comme d'habitude. »
« Ça n'avait rien de la paisible mission que je m'étais imaginé. »
« Tu ne peux définitivement pas t'en prendre à moi pour ça, je n'avais aucune idée que les Révisionnistes était capable de tels prouesses. »
Sur le mur du bureau, l'écran holographique affiché encore la séquence du mystérieux Rétrograde que la Première Troupe avait eu tant de difficultés à battre. Débriefant de la dernière expédition, le Saniwa et ses Touken Danshi en revenaient chaque fois au même sujet, l'étrangeté de cet ennemi et son éventuel lien avec le Shogun Ashikaga Yoshiteru.
« Mais, pour le moment, je posais surtout la question à Honebami. Il ne faudrait pas oublier qu'il s'agissait de sa première expédition. » indiqua le garçon en souriant avec douceur, son regard dérivant du ténébreux Tenka Goken au Wakizashi.
« Ah… » hoqueta celui-ci, quelque peu surprit. « Oui, tout s'est bien passé. Merci… »
« Hmm. » acquiesça le Sage avec un nouveau sourire. « Aucune complainte à faire ? »
« Hé ho ! Qu'est-ce que c'est censé vouloir dire ?! » s'offensa Oodenta en grondant, ses bras se croisant contre sa poitrine à la défensive.
« C'est vrai ça, nous avons été particulièrement sympathique avec le nouveau. » précisa Higekiri avec un sourire malicieux, quoique légèrement boudeur.
« Allons bon, je me contente de recueillir un avis. » déclara le Saniwa en levant les yeux au ciel avec amusement. « Un regard extérieur est toujours de bon conseil. »
« Hahaha ! Eh bien, je suis curieux de connaître l'avis de ce cher Honebami… ? » commenta Mikazuki en plissant les paupières, inquisiteur.
« Ah… hmm… »
Installé devant lui sur le canapé, le Toushirou n'en menait pas large. Le regard de chacun de ses coéquipiers était maintenant posé sur lui avec insistance, attendant impatiemment sa réponse. Sans que pour autant cela ressemble à de l'intimidation, ils n'en restaient pas moins avides de savoir. Peut-être étaient-ils tout simplement inquiets d'avoir commis une erreur à son égard. Mais quand bien même, ils étaient les membres senior de l'équipe ; c'était à lui, vulgaire junior, de se montrer digne de leur enseignement… En effet, Yagen n'avait pas totalement tort, être au sein d'une troupe n'était pas chose aisée.
« Non, aucune complainte. »
Hochant à nouveau la tête, le garçon aux cheveux cerisier se releva de son siège pour venir s'adosser contre le rebord de son secrétaire, face à face avec ses épées. Il avait presque pu sentir leur soupir de soulagement lorsque la courte lame avait ainsi répondu. D'une évidence assez certaine, ils avaient discrètement pris soin de lui tout en lui donnant des responsabilités afin de voir de quoi il était réellement capable.
Une très bonne méthode, oui.
« Je ne vois aucune raison de modifier cette unité alors. J'espère que rester commandant te convient également, Yamanbagiri ? »
« Inutile de prétendre le contraire, c'est ce que vous vouliez depuis le début. » rétorqua ledit commandant, blasé.
« Mais c'est un rôle qui te va à merveille, n'est-ce pas Mikazuki ? » le taquina le Sage, espiègle.
« Tout à fait. » ne se priva pas d'affirmer le Tachi, se prenant au jeu.
« Oh la ferme… » répliqua le Kunihiro blond en se cachant sous la capuche de son vêtement, embarrassé.
Les éclats de rires résonnèrent alors dans une harmonie presque parfaite à travers la pièce, chacun y allant de sa petite moquerie contre le pauvre Yamanbagiri sans défense, avant que, très vite, le ton des voix ne s'enflamme tandis que, blessé dans son orgueil, l'Uchigatana ne se mette à riposter, revanchard.
Malgré tout, l'humeur restait bon enfant et agréable, et il se surprit à se détendre comme il ne l'avait pas fait depuis longtemps maintenant.
Peu importe ce que la suite lui réserverait, pour l'instant, il se sentait bien.
Les feuilles des arbres pouvaient bien soudainement tomber, les fleurs se faner, et les plaines se faire écraser sous les violents orages de l'automne encore loin d'être arrivé, il n'y avait rien qui pourrait entacher cette joie momentanée.
Mais rien ne durer. Éphémère comme la rosée abreuvant la terre à l'aube d'une nouvelle journée.
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Nuages de vapeur blancs étouffants s'échappant des plats cuisant avec lenteur sur le feu, se mélangeant à la chaleur estivale extérieure ainsi qu'à celle des corps s'affairant ici et là, rendant l'air dans la pièce insoutenable.
S'essuyant le front à l'aide d'une petite serviette reposant sur ses épaules, Iwatooshi souffla lourdement et se re-concentra sur son travail en cours, façonnant les onigiri en une forme triangulaire avant de les recouvrir d'une feuille de nori et de les placer dans une large assiette à sa gauche.
Face à lui, le Saniwa faisait de même, suivant le même schéma, ne perdant jamais le rythme. Ils étaient à présent si nombreux au sein de la citadelle que les portions semblaient n'en plus finir.
Près du feu, surveillant les cuissons, Shokudaikiri et Kasen s'activaient également à la tâche malgré l'écrasante fournaise qu'était devenue la cuisine. Poissons grillant d'un côté, légumes mijotant de l'autre en compagnie de l'habituelle soupe miso, et nouilles udon infusant dans les feuilles de matcha d'un autre… Un festin spécialement préparé pour l'occasion, dans l'idée de partager un repas convivial tous ensemble bien que les températures toujours plus hautes donnaient plutôt l'envie de se jeter dans le bassin le plus proche et de ne plus jamais en sortir.
« J'ai entendu dire que la Seconde Troupe était déployé à Kyoto cette fois ? » lança soudainement Kasen, préférant s'occuper l'esprit en discutant plutôt qu'en pestant intérieurement contre la chaleur ambiante.
« C'est exact. À l'ère Keiō 2. » lui répondit le garçon sans lâcher des yeux ce qu'il faisait.
« Gahahahaha ! Vous jouez à nouveau les imprudents. » s'écria le Yari aux cheveux roux avec désinvolture.
« C'est-à-dire ? » s'étonna le Sage, relevant un sourcil interrogateur vers ses Toudan en déposant un onigiri dans l'assiette.
« À une époque pareille, il y a de fortes chances que Mutsunokami-san et les anciens membres du Shinsengumi rencontrent leurs anciens maîtres. » indiqua avec calme Mitsutada, trempant une louche dans la soupe avant d'en verser le contenu dans une soucoupe pour en tester la saveur.
« C'est une habitude chez vous, nous le savons parfaitement. » continua Iwatooshi, coupant de nouvelles feuilles de nori.
« Et la démarche est remarquable à bien des égards. » enchaina Shokudaikiri.
« Mais j'ai… enfin… nous… sommes inquiets que cela puisse se retourner contre vous un jour. » termina Nosada en bredouillant, de toute évidence mal à l'aise.
Les paroles de ses épées le forcèrent à se stopper brusquement et, s'essuyant les mains sur un torchon, le Saniwa contourna l'ilot central pour se rapprocher, penchant la tête sur le côté tout en demandant :
« Et quel serait la solution pour éviter une telle débâcle ? » mais ne recevant qu'un long silence embêté comme seule réponse, il reprit : « J'imagine que le plus raisonnable serait de constamment envoyer des Touken Danshi qui n'ont aucun lien avec l'histoire à laquelle s'attaquent les Révisionnistes, mais je doute que cela soit possible quand plus de la moitié d'entre vous a vécu pendant des siècles, rencontrant de ce fait de nombreux maîtres. »
« C'est simplement que… on ne peut jamais prévoir la réaction que l'un d'entre nous pourrait avoir. »
« C'est vrai, mais ça fait partie des risques que je suis prêt à prendre. »
« Et si cela venait à se produire ? »
« Si cela venait à se produire, Iwatooshi, j'aviserais en temps voulu. »
« Il y a bien des raisons de vouloir changer l'histoire et bien des raisons pour ne pas le faire… si l'un de nous venait à modifier le flux spatio-temporel pour pouvoir sauver notre ancien maître, alors… » murmura l'Uchigatana au cache-œil, incapable de terminer sa phrase.
« Là où la loyauté est, le cœur se trouve. » prononça le Sage d'une voix douce, un léger sourire triste fleurissant sur ses lèvres. « Si vraiment rien ne vous retient ici, si votre cœur n'appartient qu'à votre ancien maître, alors je ne peux que vous laissez partir. Quant à protéger l'histoire de tout changement… eh bien, j'imagine que d'autre Saniwa pourront s'en charger et ce, bien mieux que moi… »
« Aruji… »
Xxxxxxxxxx
« C'était inattendu. »
« Attention, je peux aussi être doué dans ce genre de choses. »
« Je vois ça. Mais je préfère que le match soit difficile, sinon où serait le plaisir ? »
« C'est vrai, c'est vrai. Je prévois de m'amuser autant que je le peux. Mais dans des moments comme celui-ci, c'est le plus avide qui perd, vous savez ? »
« Oh ? Alors comme ça, je suis le plus avide ? »
« Bien sûr, si vous ne réclamez que des combats difficiles. »
Esquissant un sourire, le Saniwa déplaça l'un des pions sur la ligne de front, face à son roi afin d'être sacrifié en cas d'attaque du camp adverse, et leva les yeux vers son Toudan, sarcastique.
« Qui a dit qu'il prévoyait de s'amuser autant qu'il le peut ? »
« Quelle cruauté… Utiliser mon propre pion pour protéger votre roi… Que voilà un Général sans cœur… »
« Les sacrifices sont inévitables, Nikkari. »
Plissant les yeux avec doute, le Wakizashi haussa les épaules et déplaça sa tour sur le côté, apparemment sans but précis.
« Eh bien, je suppose que je devrais garder ce conseil en tête. » dit-il, cynique.
« Ce n'est pas… ! » voulut protester le garçon aux cheveux cerisier, réalisant soudain le double sens de ses paroles. « Ce n'est pas comme ça… »
« Non ? Êtes-vous en train de me dire que les stratégies que vous utilisez ici sont différentes de celles que vous utilisez contre les Révisionnistes ? »
« Sacrifier des pièces de bois et des Touken Danshi sont deux choses différentes. »
« Nous sommes des objets. Aussi bien que ces pièces de shōji. La vie humaine ? Ce concept ne s'applique pas à notre condition. Tout cela mis à part, vous n'avez pas répondu à ma question. »
Observant le plateau sans plus d'intérêt, le Sage demeura silencieux quelques secondes, cherchant ses mots. Se résignant finalement, il se saisit d'un de ses pions et le déposa juste à côté de l'autre de manière satisfait.
« Elles ne le sont pas. Et je n'admets les sacrifices qu'en dernier ressort. »
« Allons bon, est-ce que j'aurais touché une corde sensible, par hasard ? » s'enquit Nikkari avec surprise, préoccupé par le léger regard sombre qui avait traversé les yeux de son maître.
Le Sage releva à nouveau les yeux vers son épée, impassible. Autour d'eux, le temps semblait s'être indéniablement stoppé, le vent ne soufflant plus à travers les branches des arbres, les oiseaux s'arrêtant de gazouiller, les cigales de chanter, la citadelle devenant subitement silencieuse… Les couleurs s'étaient brusquement ternies, un long paysage monochrome s'étendant maintenant devant lui tandis qu'il tournait la tête sur sa gauche, interdit.
Une sensation de froid intense parcourra alors son corps, glaçant son cœur, rongeant ses os, mordant sa chair. La sensation de solitude, de vide, comme si plus rien ne comptait, plus rien n'avait d'importance. C'était un sentiment qui ne l'avait pas étreint depuis plus longtemps qu'il ne se l'était imaginé.
Le regard vide, les sourcils froncés, il se saisit de son roi et le déposa par-dessus le général de jade de son opposant, esquissant une grimace dégoûtée comme son visage se couvrait d'un voile de regret.
« Il fut une époque où je considérais tout comme acquis. Et de ce fait, j'étais bien plus prompt à me débarrasser de ce qui, pour beaucoup, pourrait sembler… encombrant. »
« Ce qui veut dire ? » questionna l'épée aux cheveux vert, intriguée.
« Je me fichais des conséquences du moment que j'obtenais ce que je voulais. » répondit le Saniwa sans détour.
« J'ai beaucoup de mal à vous imaginer agir de la sorte. » indiqua le Wakizashi, penchant la tête sur le côté avec scepticisme.
« Les expériences du passé nous changent et nous forgent tous. » expliqua le garçon avec un petit sourire triste. « J'ai fini par arriver à un point où ce que j'avais sacrifié valait bien plus que ce que j'avais obtenu. Et j'ai amèrement regretté ce choix. »
« Alors, vous avez changé ? »
« J'ai revu mes priorités, et je me suis concentré sur ce qui comptait vraiment. »
« Le passé ? »
« Le présent. »
Endnote:
(*): {継続は力なり。(Keizoku wa chikara nari), littéralement: La continuité est le pouvoir/la force. Signification: N'abandonnez pas. Le simple fait de continuer à s'accrocher révélera force et puissance. On peut aussi uiliser l'idiom La persévérance est une force.
Onigiri et Nori: préparation culinaire japonaise consistant en une boulette de riz, généralement enveloppée d'une algue noire appelée nori. Bien sûr, tout bon fan d'anime sait à quoi cela ressemble.
Udon: Autre sorte de nouilles japonaise taditionelles. Plus épaisses que les ramen mais moins fine que les soba.
Matcha: est une poudre très fine de thé vert moulu, qui a été broyée. Il est utilisé pour la cérémonie du thé japonaise et comme colorant ou arôme naturel avec des aliments.
Keiō: L'ère Keiō (慶応?) est une des ères du Japon suivant l'ère Genji et précédant l'ère Meiji. Cette ère couvre la période qui s'étend du mois de mai 1865 au mois d'octobre 1868.
