Chapitre Dix: Chūgi no Mukau saki - (忠義の向かう先): Là où la loyauté mène.


« Je me demandais… »

« Hmm ? »

« Quand on y réfléchit. Est-ce que le Shinsengumi aurait pu continuer d'être, d'une manière ou d'une autre, après la Restauration Meiji ? »

Trois paires d'yeux surprit se tournèrent vers lui au son de ses paroles, interrompant brusquement ce qu'ils étaient en train de faire. La question les avait manifestement pris de court, les laissant pantois quelques secondes comme ils tentaient de reprendre leurs esprits. Lui-même n'était pas bien sûr de savoir pourquoi il avait posé une telle question. Les idées se mélangeaient dans sa tête, et alors que ses Toudan s'apprêtaient enfin à lui répondre, il précisa sa pensée :

« Après avoir vécu comme ils l'ont fait toutes ces années, est-ce que ses membres auraient si facilement réussi à s'adapter à de nouvelles croyances, à offrir leur loyauté à un autre ? »

« Je ne crois pas que cela aurait être possible. » déclara finalement Kiyomitsu en se rapprochant du Saniwa pour venir se blottir tout contre lui, un sourire bienveillant sur les lèvres, les paupières closes. « Si Okita-san avait survécu, je ne pense vraiment pas qu'il aurait aimé vivre dans un monde où les guerriers n'ont plus leur place. Il n'a peut-être pas eu la meilleure des fins, mais au moins, il a vécu la vie à laquelle il avait toujours aspiré, pas vrai Yasusada ? »

« Oui… » confirma l'Uchigatana vêtu de bleu, partageant le sourire de son partenaire sans la moindre once d'hésitation. « Il m'a fallu du temps pour m'en rendre compte, mais il aurait eu trop de difficultés à continuer d'exister dans un monde où on aurait plus eu besoin de lui. Dans une époque qui n'était plus la sienne. »

« Le Shinsengumi… ils étaient voués à disparaître. » ajouta avec calme Nagasone, reprenant nonchalamment son activité. « Qu'il s'agisse d'Okita, de Kondou ou de Hijikata, ou même des autres… Ils ont eu la vie qu'ils entendaient. Et s'ils ont eu de quelconques regrets, celui de voir naître la prochaine ère n'en faisait pas partie. S'ils ont regretté quoique ce soit, c'est bien de ne pas avoir pu combattre tous ensemble jusqu'à la fin. »

Reconnaissant la justesse de leurs propos, le Sage hocha la tête en accord et fit glisser une main entre ses mèches cerisier en soufflant.

« C'est probablement vrai. Je ne vois pas de raison de m'inquiéter. »

« Quelque chose ne va pas ? » s'enquit Kashuu en se redressant, une moue anxieuse tordant ses traits délicats.

« Je l'ignore. Je ne suis pas vraiment inquiet à proprement parler, c'est juste que… » marmonna le garçon, incertain, avant de secouer vigoureusement sa tête, s'attirant l'attention de ses épées. « Non. Ce n'est rien. »

« Si vous le dîtes. »

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« Aruji-sama. »

« Keisuke ? »

« Konnosuke nous a envoyé une notification. Ils demandent à être rapatrié. » annonça le petit renard à la fourrure complètement orange, forçant le Sage à reposer sa tasse de thé sur la table basse et à se lever, le rejoignant au bureau pour se pencher sur le rapport préliminaire que lui avait envoyé le kitsune attaché à la Seconde Troupe : « La mission est un succès. Sakamoto Ryōma est sain et sauf à la résidence Satsuma et les Rétrogrades ont été vaincus. »

« Quelque chose cloche. » indiqua le Saniwa alors qu'il s'asseyait, observant certaines données sur l'écran holographique en fronçant les sourcils.

« Comment ça ? »

« Regarde, bien que la Force Rétrograde ait été vaincue, l'axe temporel reste perturbé. »

« Mais, malgré les légères interférences dues aux actions des Révisionnistes Historiques, l'histoire est dans l'ensemble la même. » relata la créature, ne comprenant pas.

« Alors, pour quelle raison le flux spatio-temporel est-il encore instable… ? » demanda de manière rhétorique le garçon aux cheveux cerisier, préoccupé. « Non. Je préférerais que la Seconde Troupe reste là-bas pour l'instant. Je vais devoir me pencher sur ceci. »

S'immergent dans moult recherches et détections de données, ce ne fut qu'après plusieurs heures passées dans un silence uniquement rompu de temps en temps par les quelques réflexions à voix haute du kitsune et de son maître, que les anomalies firent enfin sens, la notification d'un nouveau message résonnant subitement dans la pièce dans un timing presque parfait.

« Konnosuke a envoyé d'autres nouvelles. Un incendie imprévu s'est déclaré dans la ville pas plus tard qu'après que vous ayez demandé à la Seconde Troupe de rester en 1866. »

« Un feu ? » s'enquit le Sage, de plus en plus concerné.

« Oui. Izuminokami et les autres pensent que s'agissait tout simplement d'une distraction pour une tentative d'assassinat couronné de succès. » révéla Keisuke, faisant défiler le message.

Écarquillant les yeux, sous le choc, le garçon se releva brusquement de son siège et commença à fouiller frénétiquement dans les étagères derrière lui, s'écriant d'un ton cinglant :

« Qui a été tué ?! »

« Ah ! Heu… Sumiya Toranosuke du clan Mito… » lui répondit l'animal, légèrement effrayé. « Konnosuke dit que les détails historiques correspondent à l'exception de la date de sa mort… Sumiya était censée mourir un an plus tard, le 13 juin 1867. »

« Et les chiffres ne coïncident pas. » ajouta le Saniwa, trouvant finalement ce qu'il cherchait et se réinstallant à son bureau.

« Les chiffres ? Que voulez-vous dire ? »

Parcourant les pages d'un livre tout en gardant un œil sur les données affichées sur une fenêtre blanche à côté de lui, il repéra les erreurs qu'il avait remarquées une seconde plus tôt, et grimaçant, communiqua :

« Selon les données recueillies avant le déploiement de la Seconde Troupe, il semble qu'au moins trois unités de Rétrogrades soient encore dans la nature. »

« Hein ?! Ça veut dire qu'une vingtaine d'entre eux rodent encore… Mais pour quelle raison ? »

« Hmm… » réfléchit-il un moment avant d'affirmer en se mordant la lèvre inférieure, ne voyant aucune autre solution : « Et Sakamoto Ryōma ? »

« Mais il est en sécurité à la résidence Satsuma, non ? » questionna son kitsune, sceptique.

« Peut-être… » prononça-t-il, se mettant à rédiger sur le clavier de l'écran holographique de nouveaux ordres pour la Seconde Troupe. « Il vaut mieux ne pas faire d'hypothèses pour l'instant. Laissons-leur traiter les informations que nous possédons à l'heure actuelle, ils décideront sur la façon agir. »

« Très bien. »

Xxxxxxxxxx

Ils traversèrent sans hâte l'entrée de la citadelle, marchant calmement vers l'engawa avant de s'y asseoir et de relever la tête pour observer le ciel passer du bleu au gris, les couleurs s'effaçant lentement à mesure que la nuit tombait.

Le temps était froid, humide et mordant, les nuages se rassemblant de manière indiscernable, un brouillard assez fin commençant à se former autour d'eux, signe avant-coureur d'une tempête à venir. Resserrant son haori tout contre lui, le Sage prit une profonde inspiration, l'odeur de l'été persistant dans l'air malgré l'apparence de ce soir donnant l'impression que l'automne avait déjà commencé.

« Merci de m'avoir accompagné aujourd'hui. »

« Inutile de me remercier. Je n'avais pas visité de temple depuis un moment. C'était agréable. »

Ce n'était pas un hasard s'il avait soudainement décidé de laisser tomber sa paperasse pour rejoindre le temple et y prier. Pour quoi ? Il n'en était pas sûr. C'est un sentiment étrange qui l'étreignait. Un mélange de nostalgie et d'acceptations, comme lorsque l'on se résout à passer à autre chose sans pour autant pouvoir s'empêcher de se sentir triste. Il était incertain, emplit de regrets, et perdu dans les méandres de ses souvenirs. Ce que cela signifier ? Il n'en savait rien, mais le temps finirait bien par lui donner les réponses à ses questions.

« Y a-t-il autre chose que je puisse faire pour vous ? » demanda son Toudan, la tête penchée sur le côté, regardant affectueusement son maître.

« Non. » répondit ce dernier avec un petit rire. « Non, tu en as assez fait, Mikazuki. Merci. »

Plissant les yeux tout en observant toujours le garçon, le Tachi fit dériver son regard à nouveau vers le ciel, déclarant mystérieusement :

« On dirait que c'était hier que nous parlions de l'implication de modifier l'histoire pour le bien de soi ou des autres. »

« Hein ? Tu veux dire, quand la Seconde Troupe a été déployé sur sa première expédition ? »

« Le temps passe vite, hahaha. »

Souriant avec douceur, le Saniwa acquiesça d'un hochement de tête et s'appuya contre un pilier près de lui, le brouillard devenant de plus en plus dense au fil des minutes s'écoulant.

« Et toi ? » questionna-t-il alors, intéressé.

« Moi ? »

« N'y a-t-il aucune époque de l'histoire que tu serais tenté de modifier ? »

« Hahaha ! Je ne crois pas. » assura Munechika, riant sans vergogne. « Vous savez, plus l'on est vieux, moins on se sent attaché à un maître en particulier. C'est encore plus vrai pour les épées comme moi qui ont connu de bien trop de propriétaires. »

« Vraiment… ? »

« Ah, mais j'ai une certaine tendresse quand je repense au temps passé avec Nei-kun ou Yoshifuji. » (*)

« C'est une bonne chose. »

Se remettant debout, le Tenka Goken aux cheveux cobalt s'éloigna de quelques pas, sa silhouette disparaissant presque dans le brouillard, et révéla d'un ton étrangement hésitant :

« Si un millier d'années devaient passer, et que mon temps à vos côtés touchait à sa fin, j'aimerais croire que j'aurais le choix de vouloir ne pas connaître un nouveau maître. Comme il m'a souvent été donné l'occasion d'entendre les humains le dire, j'ai vécu assez longtemps. Des regrets ? Je n'en ai guère, car je n'étais qu'une épée et donc dans l'impossibilité de changer quoi que ce soit. Des chagrins ? Il est certain que mon cœur en compte pas mal, mais je ne me complais pas dans la tristesse. Des souvenirs ? Oh, j'en ai tant que j'ai parfois l'impression de n'en avoir aucun… Mais à quoi cela sert-il de se souvenir si c'est pour s'attarder principalement sur les mauvais ? Mon seul souhait maintenant est de servir mon dernier maître jusqu'à la fin. Je peux traverser n'importe quelle histoire que vous souhaiterais que je traverse si cela signifie que je peux continuer à vous être utile. »

Ses yeux s'écarquillant d'étonnement, le garçon aux cheveux cerisier resta immobile une seconde avant de finalement se lever à son tour, rejoignant son Touken Danshi au milieu de la cour de l'entrée. Là, il sourit à nouveau et murmura avec complicité :

« Heureusement que les Rétrogrades sont si nombreux alors. Je pourrais avoir besoin de toi pendant un très, très long moment. »

« Brillant, brillant. »


Endnote:

(*): Respectivement les surnoms de Nene/Kōdai-in (Nei-kun) et du Shogun Ashikaga Yoshiteru (Yoshifuji), tous deux propriétaires de Mikazuki Munechika. Compte tenu du fait que plusieurs Touken Danshi appellent leurs anciens maîtres par un surnom ou une désignation honorifique, j'ai supposé que Mikazuki faisait de même. De plus, comme Mikazuki a toujours été entre les mains de grands seigneurs, il n'est pas du genre à se soucier vraiment des désignations honorifiques, alors j'ai choisi d'utiliser des surnoms familiers à la place.