Chapitre Onze: Tetsu no Okite - (鉄の掟): Loi d'Airain.


« J'ai entendu dire que vous posiez des questions sur le fait de modifier l'histoire et de sauver certains anciens maîtres de leur destin légitime ? »

Le jour touchait à sa fin. Sous d'immenses vagues de couleur fuchsia et nacarat, l'astre de feu faisait lentement ses adieux, baignant une toute dernière fois la plaine de ses rayons avant de se retirer, le temps se rafraîchissant doucement.

Le surplombant de sa courte hauteur alors qu'il était lui-même assis sur l'engawa, les yeux plissés avec intérêt, un air malicieux collé comme chaque fois sur le visage, Kogarasumaru sourit mystérieusement et se posa près de lui, observant à son tour l'horizon.

« Hahaha, où est-ce que tu as entendu ça ? » argua-t-il en ricanant, se penchant machinalement en arrière, son poids reposant sur ses mains.

« Oh, malgré sa taille, cela reste une toute petite citadelle. Les nouvelles circulent vite. » précisa le Tachi en hochant la tête comme appuyer ses dires. « Alors, est-ce vrai ? »

« C'est vrai. Mais je ne faisais que de vulgaires suppositions. »

Entre ses doigts nacrés, l'épée ne cessait de triturer un éventail aux nuances lavande et lilas, ses pieds surmontés de geta se mouvant d'avant en arrière tel un enfant sur une balançoire. Probablement sur le point d'aller se coucher, il était habillé d'un long yukata rouge-sang et noir, ses cheveux anthracite relâchés retombant en cascade dans son dos jusqu'à atteindre ses omoplates, seul sa frange restant grossièrement retenue par un ruban amarante.

Il n'avait jamais semblé plus féminin que maintenant.

Tournant finalement la tête vers le Sage, il s'arrêta de bouger nette et affirma d'une voix étrangement sérieuse :

« Vous savez… Plus âgé est le corbeau, plus sage il devient… Et en tant que tel, j'aimerais offrir mes lumières sur ce sujet. »

« Mais je t'en prie, ne t'en prive pas. Je ne refuse jamais un bon conseil. » se contenta de déclarer le Saniwa, perplexe.

« Les enfants ont besoin d'être guidé. S'ils en viennent à croire que le destin n'existe pas, ils souffriront inévitablement de la réalité que peut être la vie. »

« C'est une ligne dangereuse à franchir. »

« Précisément. On peut sauver son ancien maître du sort qui était supposé être le sien, mais dans quel but ? Il ne peut être sauvé indéfiniment. »

« Si vous ne pouvez accepter une mort, vous ne pouvez en accepter aucune. »

« C'est vouloir se battre contre quelque chose qui ne peut être vaincu, peu importe sa force. La mort est la mort… »

Autour d'eux, le calme s'installait peu à peu. Se relevant, le maître et son Toudan se dirigèrent vers le bassin de nénuphars, traversant le pont vermeil avant de s'y arrêter au centre, le regard de l'ancienne lame se plongeant dans l'eau cristalline tandis que le garçon aux cheveux cerisier pousser un soupir en s'agrippant à la rambarde.

« Elle prend de nombreuses formes, certaines même qui peuvent sembler injustes, mais la mort est une rencontre qui ne peut être évitée, qu'on le veuille ou non. »

« Je n'en attendais pas moins de ce Saniwa. Vous êtes vous-même, en effet, très sage. » complimenta Kogarasumaru ravi, applaudissant de manière théâtrale.

« Avant toute chose, je reste un prêtre. C'est mon rôle de connaître les lois de la nature et d'arriver à les comprendre. » indiqua le Sage en haussant les épaules, fermant les yeux pour sentir le léger souffle du vent contre son visage. « Mais malgré cette soi-disant sagesse, tes propos restent encore trop obscurs pour moi. »

« Que ces enfants affrontent leurs anciens maîtres et comprennent que le destin ne peut être évité est une bonne chose. Mais ne les laissez pas tomber sous l'illusion qu'ils pourraient rendre ce destin meilleur s'ils choisissaient d'agir. »

« En clair, même s'ils comprennent qu'ils ne peuvent pas empêcher leurs anciens maîtres de mourir, je ne devrais pas les laisser penser qu'ils pourraient leur offrir une meilleure fin que celles qui est originellement la leur. »

« Le mieux est encore de croire que l'histoire n'est vouée à se dérouler que d'une seule façon et ne peut être changé pour cette raison. »

« Mais c'est un mensonge. »

« Un pieux mensonge. »

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Le parfum fleuri du jasmin se répandit dans toute la pièce tandis que le liquide blanc cassé s'échappait de la théière pour remplir la tasse de porcelaine, l'arôme citronné du yuzu s'y mélangeant subtilement, s'accordant parfaitement.

La nuit était déjà bien avancée, la brise fraîche des soirs de pleine lune se frayant un chemin par la fenêtre entrouverte du bureau faisant contraste à la chaleur étouffante qui avait régné toute l'après-midi durant. À l'extérieur, pas un son ne se faisait entendre, seules les étoiles resplendissaient dans le ciel sombre, brillant tel des pierres précieuses dans un océan d'encre de Chine.

Le livre se referma dans un bruit sec, brisant le silence ambiant, et il quitta sa contemplation du jardin pour tourner la tête vers son Toudan, fronçant les sourcils avec curiosité.

« Déjà finis ? »

« Celui-ci était ennuyeux. Je vais en choisir un autre. »

Observant l'épée se relevait d'un geste lent, il la suivit du regard alors qu'elle se frayait un chemin derrière son secrétaire, se postant face aux dizaines d'étagères sur lesquelles reposait plus d'une centaine d'ouvrages, effleurant du bout du doigt la couverture de chacun comme il faisait son choix.

« Qu'est-ce qui te tenterait ? Je peux toujours t'indiquer l'endroit. »

« Je n'ai pas d'idée précise. »

Un léger sourire fleurissant sur ses lèvres, il leva les yeux au ciel avec amusement et se replongea dans sa contemplation du paysage, sa tasse de thé entre les mains.

Il avait passé la journée à travailler, rédigeant dossier sur dossier avant de sortir admirer le soleil disparaître derrière la crête des montagnes et des collines dans un feu d'artifice orange et rose, gagnant ensuite sa chambre dans le but de se coucher. Mais pour une raison qui lui échappait encore, et sans pour autant se sentir tourmenté ou oppressé, il n'avait pas trouvé le sommeil. Alors, malgré l'heure tardive, il s'était relevé et, sur la pointe des pieds, avait rejoint son office.

C'était quand il avait voulu franchir la porte que son ombre s'était abattit sur lui, silencieuse et discrète. N'arrivant pas non plus à dormir, ce dernier avait errer dans les couloirs à la recherche de quelque chose à faire jusqu'à remarquer enfin sa présence, choisissant de lui tenir compagnie plutôt que de continuer à jouer les fantômes.

Kasen Kanesada n'était pas du genre à se laisser facilement atteindre par quelque chose, que ce soit psychologiquement ou physiquement. Il avait une force de caractère à toute épreuve qui résultait de nombreuses années à étudier les subtilités de la nature et de l'esprit humain. Pourtant, ce soir même, il s'était senti incapable de fermer ses paupières pour rejoindre le royaume des songes. Semblable à un pressentiment qui refusait de le quitter, le meurtrissant au sein même de son âme.

Et comme pour lui donner raison, le bureau s'illumina soudain d'une lumière bleu incandescente, un son de cloche résonnant entre les murs, signe d'un message de la part de la Seconde Troupe.

« Qu'est-ce que c'est ? » interrogea l'Uchigatana aux cheveux améthyste, se penchant par-dessus l'épaule du Sage comme ce dernier s'installait pour consulter le rapport.

« Hmm. Il y a eu quelques incohérences durant leur dernière mission, Konnosuke me tient probablement à… jour… » bégaya le Saniwa en écarquillant les yeux avec horreur, les mots se coinçant au fond de sa gorge.

Ça n'est pas possible…

« Aruji ? » l'interpella Nosada, rapidement inquiet.

« Les Rétrogrades ont tenté de s'attaquer à Sakamoto Ryōma en faisant intervenir le Shinsengumi… »

« Le Shin-… ! » s'étouffa Kasen, troublé. « Et qu'est-il arrivé ?! »

« Konnosuke dit que Horikawa a disparu. » souffla le garçon en retombant sur le dossier de son fauteuil, secoué.

« Que veut-il dire par disparu ? »

« … »

« Qu-Que comptez-vous faire ?! »

« … »

Xxxxxxxxxx

Il marchait à grand pas à travers les couloirs et les allées de la citadelle, ne se préoccupant ni des éclats de voix ni des bruits résonnant tout autour de lui, nouant sa cape autour de ses épaules tout en enfilant ses mitaines et en accrochant sa montre de poche à sa ceinture.

Il n'y avait plus de temps à perdre. Les choses devenaient incontrôlables ; Sa Seconde Troupe était dispersée dans tout Kyoto, l'un de ses membres porté disparu, et les Rétrogrades s'en donnaient à cœur joie dans la ville, perturbant un peu plus l'axe temporel à chaque attaque.

C'était un désastre. Est-ce qu'il s'agissait de malchance ? D'une mauvaise gestion de l'équipe par son Commandant ? Ou bien de la preuve indéniable que cette troupe était une erreur de sa part depuis le premier jour ? Il ne saurait le dire. Mais malgré les obstacles auxquels ils avaient été confrontés, quelque chose de bon en était tout de même ressorti… Izuminokami et Mutsunokami s'entendaient définitivement mieux à présent, ou du moins, ils étaient sur la bonne voie pour. Yagen avait appris à se détendre et à être moins froid et distant avec ses camarades lors d'une mission. Tonbokiri avait trouvé une nouvelle force intérieure qu'il ne soupçonnait même pas d'exister. Et Tsurumaru… Tsurumaru qu'il avait ajouté au groupe afin de renforcer leurs liens et de leur offrir une aide non-négligeable face à des ennemis semblant insurmontables. Après tout, s'il n'y avait pas eu Mikazuki, Tsurumaru aurait été nommé au sein de la Première Troupe.

Bon sang, les problèmes ne cessent de s'enchainer !

L'entrée du sanctuaire se présenta à lui alors qu'il tournait à une intersection, son chemin s'en trouvant subitement coupé par l'apparition impromptue d'Hasebe devant lui, sa poitrine se soulevant à un rythme irrégulier et la sueur lui dégoulinant du front donnant l'impression qu'il avait parcouru tout le domaine avant de le retrouver ici.

« Attendez une seconde ! Vous y allez ?! » s'exclama-t-il avec un froncement de sourcils, toujours à bout de souffle de sa supposé course.

« Je n'ai pas d'autre choix, si ? » lança le Sage en finissant de se préparer. « Horikawa est introuvable et le flux spatio-temporel est plus instable que jamais. »

« Mais… » marmonna l'Uchigatana, hésitant.

« Si mes calculs sont bons, l'Armée de la Force Rétrograde veut toujours empêcher la Restauration Impériale de se produire malgré leur échec avec Sakamoto Ryōma. Le tout est de savoir où ils frapperont la prochaine fois, et cela, je ne le saurais qu'en me rendant sur place. » expliqua le Saniwa, contournant son Toudan pour franchir la porte du sanctuaire.

« T-Très bien ! Mais qu'en est-il de Horikawa ? » balbutia Heshikiri, suivant son maître anxieusement.

« Je ferai de mon mieux, mais si nous ne pouvons pas le trouver, ou s'il… » murmura le garçon aux cheveux cerisier avec un regard attristé avant de secouer la tête, ne voulant pas imaginer le pire pour l'instant. « Quoiqu'il en soit, peux-tu s'il te plaît dire à la Première Troupe de se tenir prête ? Je ne pense pas me tromper en disant que les Révisionnistes ont déjà abattu toutes leurs cartes et qu'il s'agit de leur dernière chance d'atteindre leur objectif. Compte tenu de leurs récentes actions, j'ai peur qu'il n'utilise une force de frappe bien plus importante cette fois… je voudrais être sûr que les renforts soient là à temps. »

« Bien sûr. Je les avertirais dès que vous serez parti. »

« Merci. »

S'avançant vers son armoirie gravée sur le sol de pierre, son Touken Danshi toujours près de lui, le Saniwa resta silencieux un moment, réfléchissant. Il n'avait guère envie d'aborder le sujet. Mais, changeant finalement d'avis, il se retourna et pencha la tête sur le côté, interrogeant son serviteur du regard.

« Nous n'avons jamais affronté ce genre de situation auparavant… » débita l'épée, dissimulant à peine son malaise.

« Vraiment ? Vous avez pourtant l'art et la manière de m'inquiéter constamment. » rétorqua le Sage avec humour, un mince sourire étirant ses lèvres.

« Je veux dire… oui, nous l'avons fait. Mais ça n'avait jamais été allé aussi loin… »

« Qu'est-ce que tu crains, exactement ? Que je prenne des mesures drastiques ? » demanda-t-il soudainement en rejoignant la plateforme.

« Bien sûr que non ! Je vous connais depuis assez longtemps pour savoir que ce n'est pas votre façon de faire ! » s'écria précipitamment Hasebe, offensé. Puis, fermant les yeux, il laissa échapper un soupir et, relevant la tête vers le garçon, s'enquit avec inquiétude : « Mais… et si… et s'il était déjà trop tard ? »

« Je ne sais pas, Hasebe. Je ne sais vraiment pas… » révéla le Sage alors que des particules de couleur ambrée commençaient à l'entourer, sa silhouette disparaissant rapidement dans une implosion dorée.