Note 1: Vous n'avez surtout pas à vous inquiéter de ne jamais voir cette fic terminée. Premièrement, parce que j'ai horreur de ça. Et deuxièmement, parce que j'ai déjà toute l'histoire en tête jusqu'à la fin. La seule raison pour laquelle il y a un espace entre les publications, c'est que je ne sais pas vraiment comment séparer l'histoire en chapitres. XD

Note 2: Pour ceux qui ont regardé l'anime Katsugeki/Touken Ranbu, il y a plusieurs kitsune dans la citadelle du Saniwa, pas seulement Konnosuke. L'épisode 6 se concentre d'ailleurs sur sept renards différents en particulier. Je vais, dans ce chapitre et dans les suivants, faire référence à ces kitsune ainsi qu'à un autre complètement inconnu. Puisque qu'ils ne sont pas nommés dans l'anime, je m'en suis personnellement occupée. Leurs descriptions correspondront à celle de l'épisode et vous reconnaîtrez aussi ces sept renards par le fait qu'ils portent des noms semblables à Konnosuke (intentionnellement). L'autre, décrit et nommé autrement, sera purement fictif.

Voilà. Très bonne lecture et merci pour tous ceux qui suivent cette histoire !


Parcourant la Citadelle du Temps au gré des vents impétueux, les pétales de cerisier virevoltaient avec grâce en cette matinée tardive. Ainsi installé contre l'arbre imposant se dressant au centre du château, le Sage feuilletait les pages d'un livre assez ancien pour tomber en poussière entre ses mains au moindre moment. Sur les pages de droite, des lignes et des lignes de texte s'enchaînaient pour raconter une histoire que les pages de gauche décrivaient à l'aide de gravures Ukiyo-e précises.

Il ne s'agissait pas d'un ouvrage comme les autres. Contant la genèse du monde, il décrivait ce jour où, ayant alors donné naissance à la vie et la mort, les Dieux Primitifs avaient créé la première terre afin de s'y lier.

Les siècles n'avaient cessé de défiler depuis ce jour, et aujourd'hui des demi-dieux se voyaient octroyer le pouvoir de voyager dans le temps. Et si, jusqu'à présent, ils n'avaient usé de ce pouvoir que pour étudier le passé de près, certains avaient préféré l'utiliser afin de changer les faits, de rectifier définitivement l'histoire telle qu'elle était connue. De là, venait le conflit entre le Gouvernement du Temps et l'Armée de la Force Rétrograde. Leur véritable objectif, quant au fait de vouloir modifier les évènements historiques, restant encore toutefois un mystère.

Laissant sa tête reposer contre le tronc en soupirant, le Saniwa referma le livre sur ses genoux. Il ignorait lui-même la raison qui le poussait à se plonger dans ces vieilles légendes, car, si elles apportaient des réponses aux évènements du passé, elles n'étaient guère utiles quant à ceux du présent.

Son regard dériva vers la droite et il observa longuement la boite rectangulaire rouge et or se trouvant près de lui et contenant le présent de l'Empereur. L'objet ne le quittait plus depuis quelque temps, presque comme s'il cherchait à lui prouver qu'il n'allait pas à son tour l'abandonné. Malgré le fait qu'il n'est pas encore insufflé la moindre énergie spirituelle en lui, la volonté et l'esprit de l'Uchigatana se faisait grandement ressentir. Bien vivant, Kashuu Kiyomitsu n'attendait qu'un ordre de son maître pour pouvoir le servir au mieux.

Le précieux livre calé sous son bras gauche, il se releva tout en attrapant de sa main libre le coffret et se mit en marche pour quitter la cour.

« Vous ne cessez jamais de me surprendre, sensei. »

Ses mots prononcés soudainement l'obligèrent à se retourner comme il fit face à un grand homme aux longs cheveux gris retenus en catogan, et aux traits tirés mais délicats. Portant un kariginu auburn aux broderies dorées excessives, ses yeux olive perçants semblaient l'accuser d'un crime connu de lui seul. Raffermissant sa prise sur la boite alors qu'il surprenait le regard suspicieux de son interlocuteur, il se pencha légèrement en avant et le salua sommairement :

« Fujiwara no Mugetsu-sama. »

« Je vous trouve toujours à étudier les plus complexes ouvrages… bien que, il est plutôt rare de vous voir à l'extérieur. » continua le vétéran en s'approchant du garçon.

« Autant qu'il est rare pour vous d'être en dehors de la chambre du Conseil. » répondit ce dernier en haussant légèrement les épaules avant de se remettre en marche en compagnie de son nouvel accompagnateur.

« Serez-vous présent pour le Kitsune no Yomeiri ce soir ? Je viens juste de passer pas mal de temps à le préparer avec les festivaliers. »

« J'ignorais qu'il aurait encore lieu pour être honnête. »

« Il est vrai qu'étant donné la situation actuelle, tous les Saniwas sont requis à la Citadelle du Temps en permanence. » commença à expliquer le membre du conseil, les yeux fermés et une main levée en l'air. « Cependant, il serait dommage de priver la population de notre festival annuel. Qui plus est, même moi, je sais qu'un travail constant peut être destructeur pour le corps et l'esprit. Je crois que tout le monde mérite un peu de repos de temps en temps. »

« Et donc, tous les Saniwas peuvent sans problème quitter le château ce soir ? » chercha à confirmer le Sage en penchant la tête vers Fujiwara, intéressé.

« À la condition qu'ils s'assurent d'être toujours disponible, si besoin est. » ajouta ce dernier avec un sourire inflexible.

« Bien sûr. » murmura le Saniwa en se détournant.

Très vite, ils firent face à la porte de ses appartements et il s'apprêta à saluer son aîné pour prendre congé quand le vétéran se saisit subitement de la boite contenant la lame endommagée, sa poigne ferme tandis qu'il faisait un pas vers le garçon aux cheveux cerisier, murmurant tout près de son visage d'un ton réprobateur :

« Ce genre de décision pourrait bien vous conduire à votre perte. Je vous suggère de bien considérer vos possibilités. »

« Sauf votre respect, Fujiwara-sama, je ne crois pas que vous puissiez comprendre. » se contenta de dire le Sage avec diplomatie tout en dégageant l'objet de la prise de celui-ci.

« Ne vous pensez pas au-dessus de tout risque à cause de vos capacités. Vous le regretterez amèrement. » indiqua Mugetsu en plissant les yeux avant de se reculer.

« Comme vous, vous voulez dire ? Nous ne nous ressemblons en rien. » relata le Saniwa avec irritation. « Je n'aurais jamais promulgué cette loi contre la trahison des Touken Danshi. »

« Je l'ai fait à juste titre ! » rétorqua avec colère le membre du conseil en serrant les poings sous les longues manches de son vêtement.

« Que vous ayez subi des pertes, que votre façon d'agir n'ait pas plu à vos Toudans au point qu'ils aient décidé de vous quitter, ne relève que de votre incompétence en tant que Saniwa. » s'exclama le garçon en ouvrant brusquement la porte coulissante dans son dos.

« Surveillez vos paroles ! N'oubliez pas qui je suis ! »

« Oh, je n'oublie pas. Et fut un temps où je vous admirais. Fut un temps où vos Touken Danshi se seraient volontiers sacrifiés pour vous. Mais votre passé vous a rendu amère, et plutôt que d'en tirer une leçon, vous avez sombré dans la rage et le besoin constant de vengeance. »

Le Saniwa secoua la tête de dépit à la vue du visage consterné qu'arborait à présent le vétéran, comme s'il venait tout juste de réaliser l'étendue de ses erreurs. Sans plus aucune autre parole, il entra et referma la porte d'un geste sec avant de s'y adosser négligemment. Il avait été dur dans ses mots, mais personne ne pourrait jamais lui reprocher d'avoir fait preuve d'insolence. Après tout, le seul qui avait pu être entendu dans ce couloir était Fujiwara lui-même.

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Les engrenages suspendus au mur s'activèrent dans un grincement sinistre, effectuant un énième tour dans le vide. Il émergeait de la salle dans laquelle il se tenait un silence oppressant. Aujourd'hui encore, leur nombre plus que dérisoire avait pu être constaté, la centaine de sièges inoccupés ne reflétant que d'autant plus l'état d'urgence dans lequel se trouvait le Gouvernement du Temps.

Le premier conflit qui avait vu s'affronter les Rétrogrades aux Saniwas en avait décimé plus d'un, faisant des ravages terribles au sein de leur camp et octroyant un avantage certain aux Révisionnistes dont les effectifs semblant sans fin les mettaient à mal même en pouvant compter sur une citadelle entière de Touken Danshi.

Il se sentait las avant même d'avoir commencé.

Il existait tant d'autres ressources propres aux Saniwas qui pouvaient être exploitées dans cette lutte infinie. Des atouts non-négligeables qui pourraient faire toute la différence. Car ils étaient capables de bien plus que juste donner vie aux tsukumogami. Et depuis plusieurs nuits déjà, son sommeil était troublé par des rêves étranges qu'il espérait de tout cœur n'être que de simples rêves.

Le champ de bataille était atypique. Au beau milieu de cette rue commerçante toute droit sortie d'un Japon féodal pittoresque dans laquelle il se tenait, un groupe de l'Armée de l'Histoire Inversée se battait en duel contre des samouraïs. Tel un spectateur invisible devant une scène, il les observait continués inlassablement de se relever malgré leurs blessures graves dans l'espoir de porter ne serait-ce qu'un coup à l'ennemi. Sans aucun doute, ces samouraïs étaient ses Touken Danshi… La fin semblait pourtant inévitable tandis qu'ils s'effondraient un à un, leur infatigable volonté s'éteignant avec le seul allié encore debout lorsqu' un Yari apparut de nulle part le transperça brusquement de sa lame de fer.

Dans sa poitrine, les battements de son cœur cessèrent soudain. Tous différents, mais tous tombés. Des trois Uchigatana qu'il avait dénombré, celui aux ongles maculés de rouge avait été le dernier touché. Un second, aux longs cheveux bruns et aux épaules couvertes d'un haori aux couleurs du Shinsengumi, avait tenté à maintes reprises de se redresser, sans succès. Quant au troisième dont le bras tatoué d'un grand dragon à l'encre noire baignait dans le sang, il n'était pas dit qu'il pourrait à nouveau ouvrir les yeux un jour…

Il fronça les sourcils, tentant de se rappeler de l'état dans lequel se trouvait le Wakizashi aux cheveux verts et le Naginata rouquin qu'il avait cru apercevoir, en vain… Sa mémoire n'était plus qu'un flou confus dont il n'arrivait à séparer les souvenirs. Des épées si puissantes… réduites à néant si facilement par l'adversaire… Si un tel futur venait à se produire, alors…

« Saniwa-sama ? »

L'appel de son titre le fit brusquement sortir de ses pensées et, relevant la tête, il porta un sourire bienveillant à la créature bondissant de siège en siège pour venir s'asseoir face de lui.

« Un problème, Yūsuke ? »

Le petit renard, presque entièrement blanc exception faite de sa queue arborant la couleur orange habituelle aux kitsune, pencha la tête sur le côté avec un air passablement surpris étirant ses traits.

« C'est à moi de vous demander ça. La réunion est terminée depuis près d'une demi-heure maintenant. »

« Désolé, je n'ai pas vu le temps passer. » répondit le Sage en offrant un sourire contrit à l'animal.

« Est-ce que tout va bien ? » demanda ce dernier en posant une patte se voulant réconfortante sur la main du garçon.

« Hmm-hmm… je réfléchissais simplement. »

« Vous devriez réfléchir devant quelque chose à manger. Ce n'est pas bon travailler le ventre vide. Et puis, je pourrais vous accompagner, j'ai entendu dire qu'il y avait des inarizushi au menu aujourd'hui ! »

Pouffant de rire avec amusement devant l'espièglerie de la boule de poil, le Saniwa secoua la tête avec dérision avant de la saisir entre ses bras, caressant sa tête tout en quittant lentement la salle.

« Oh vraiment… ? Et si on essayait pour voir. »

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Kaléidoscope de couleurs miroitantes sous une coupole de verre, les constellations du zodiaque chinois se succédaient avec lenteur dans le ciel étoilé artificiel de la bibliothèque. Semblable à un observatoire de par sa forme circulaire, elle dégageait une lumière dorée chaude et éblouissante tel un soleil, et ses rayons en bois ornaient de motifs en or étaient remplit de milliards de livres aux contenus et aux couvertures de toute taille et de tout genre. Touche de modernité dans ce décor immémoriale, des écrans holographiques vert pâle s'affichaient ici et là pour délivrer des informations ou offrir des conseils afin de se diriger dans l'édifice

Ayant parcouru les étages supérieurs d'un œil attentif, le garçon aux cheveux cerisier se stoppa subitement dans l'allée principale et laissa ses doigts effleurer la sphère armillaire transparente à sa gauche tout en se saisissant d'un ouvrage au hasard sur l'étagère tout près. Il ignorait ce qu'il cherchait exactement et flânait sans réel objectif dans la salle sans se préoccuper du fait qu'il pourrait bien s'écouler des heures avant qu'il ne trouve enfin l'objet de ses désirs.

Une voix familière s'éleva alors discrètement dans les airs et se retournant, il sourit à la vue d'Asahi attablé à l'une des nombreuses tables de bureau disponibles, écrivant dans un petit carnet avec une frénésie presque inquiétante. Sans réfléchir plus longtemps, il s'approcha avec douceur, passant sa tête par-dessus l'épaule de son ami pour lire les documents sur lesquels il travaillait avec tant d'acharnement.

« On compte de nombreux points de rupture de la période Muromachi à l'époque d'Azuchi Momoyama, dont la prise de pouvoir politique du clan Ashikaga jusqu'à l'unification du pays par Oda Nobunaga et ses vassaux. Briser le flux demanderait peu d'efforts si ce n'est— »

« De quoi s'agit-il ? » interrogea-t-il d'un coup en se décalant pour s'adosser contre le rebord de la table juste à côté du jeune homme.

Surprit par cette apparition, les pupilles d'argent de Tsuji s'écarquillèrent de surprise avant que son visage ne se referme rapidement tandis qu'il abattait les bras sur ses travaux, cachant furtivement ses notes tout en se tournant vers son ami d'enfance avec un sourire quelque peu forcé.

« Tu as le don d'apparaître là où on t'attend le moins. »

« Et ton pouvoir spirituel doit vraiment être au plus bas pour que j'arrive à te surprendre de la sorte. » rétorqua le Sage en fronçant les sourcils.

« J'étais concentré, voilà tout. » se contenta de répondre le jeune homme en balayant une main devant lui comme pour clore le sujet.

Inclinant la tête pour essayer à nouveau d'apercevoir les pages du carnet sur lequel travaillait son compagnon, le Saniwa observa avec une certaine méfiance les chronologies complexes qui y étaient tracées, décrivant toutes une rupture dans le flux du passé.

« Et donc, sur quoi étais-tu si concentré ? » demanda-t-il une seconde fois, intrigué.

« Oh, ça ? » hésita Asahi en posant un instant le regard sur ses papiers avant de se mettre à les ranger prestement à l'intérieur d'un livre quelconque, continuant ensuite d'un ton malicieux tout en lui adressant un clin d'œil : « Des bêtises. Tu sais, je n'ai pas ton extraordinaire mémoire, il faut bien que je révise mes fondamentaux de temps à autre. »

« Toi ? » lança le garçon en faisant la moue, soudain suspicieux.

« Oui, moi. » déclara l'homme aux yeux argenté, mettant définitivement fin à la discussion en l'interrogeant à son tour. « Pour quelle raison traînes-tu encore à la bibliothèque aujourd'hui ? »

« Des bêtises aussi. » relata le Sage, un sourire énigmatique ornant son visage.

« Eh bien, te voilà de nouveau à me cacher des choses. » soupira son ami en se retournant sur sa chaise pour faire lui face.

« Tu crois ? » réfléchit-il à voix haute en levant la tête vers le plafond, laissant son regard se perdre dans les constellations en mouvement. « Je n'avais pas d'idée précise quand je suis arrivé ici plus tôt. Je me disais simplement que je saurais quand je l'aurais trouvé. »

« Trouvé quoi ? »

« Ce pour quoi je suis venu. »

Un silence seulement entrecoupé de sons de pages se tournant et d'écrans holographiques sonnant les résultats de recherche envahit la pièce, le Saniwa et Tsuji s'y complaisant, chacun méditant sur les paroles précédemment prononcées de l'autre. Les yeux fermés, ils semblaient ne pas vouloir rompre ce moment de légèreté, savourant avec un plaisir dissimulé ce dont ils seraient bientôt privés.

« Suivre son instinct, c'est bien. Mais il ne faudrait pas que cela te pousse à faire des erreurs de jugement. »

Rouvrant brusquement les yeux, les deux amis se tournèrent d'un même mouvement vers la personne qui venait de surgir près d'eux. Toujours aussi mystérieuse, la petite fille aux cheveux blancs se tenait là telle une poupée de porcelaine que l'on aurait exposée, trop fragile pour être utilisé. Asahi se redressa alors et, avec le Sage, ils la saluèrent brièvement d'un mouvement de la tête.

« Kagura-sama, je ne vous avez pas vu. »

« C'est quoi cette lubie de se glisser dans le dos des gens ?! »

« Tu es bien le seul à ne pas t'être rendu compte que j'étais là. » signifia Ōhara, légèrement étonnée.

« Quoi ? » s'exclama le jeune homme en se retournant vers le garçon d'un air choqué. « Depuis quand ?! »

« J'avais bien réalisé qu'il y avait quelqu'un, mais j'ignorais qu'il s'agissait de Kagura-sama. » énonça ce dernier en gloussant légèrement.

« Vous deux… » souffla Tsuji en haussant les épaules avec découragement. « Enfin bref, pendant que je vous tiens… j'ai entendu dire que les Saniwas incapacités ne seraient pas autorisés à diriger une citadelle ? »

« C'est ce que les anciens ont recommandés au Conseil. » indiqua Kagura en s'approchant du Sage pour lui tendre le livre qu'elle tenait fermement entre ses bras jusque-là.

« J'imagine que c'était inévitable. » débita celui-ci de manière mécanique, trop concentré sur l'ouvrage dont il se saisit avec curiosité. « Parce qu'ils ont perdu une partie de leurs pouvoirs, ils n'auraient jamais pu invoquer de tsukumogami, et encore moins s'occuper d'eux par la suite. »

« Ils seront assignés à d'autres tâches. »

Shinsengumi : Chroniques de Sang et Tempêtes.

Le garçon aux cheveux cerisier sourit avec douceur en lisant le titre, et remercia d'un regard la petite fille qui se contenta d'hocher imperceptiblement la tête. Il semblait qu'elle eût trouvé avant lui ce qu'il recherchait depuis tout ce temps…

« Ce qui fait que le nombre de Saniwas sera encore plus réduit que ce que nous pensions. » prononça Asahi, comme s'il parlait plus pour lui-même qu'autre chose.

« En effet. » n'eut que le temps de dire Ōhara avant que l'homme aux yeux argenté ne se déplace subitement, se dirigeant d'un pas pressé vers la sortie, son livre contenant toutes ses notes toujours entre les mains.

« Désolé, je dois filer ! On se reverra… probablement. »

« Il se comporte bizarrement, dernièrement. » révéla la fillette aux cheveux blancs, son visage toujours impassible, son ton froid.

« J'ai remarqué aussi. » confia le Saniwa en observant avec défiance la silhouette du jeune homme disparaître derrière les portes de la bibliothèque. « J'ai un très mauvais pressentiment à ce sujet. »

Kagura laissa un frisson la parcourir sans bouger à ses mots, ses mains agrippant son obi avec force. Cette sensation dérangeante, cette impression que ce qui les attendait serait encore bien pire que ce qu'ils imaginaient. L'histoire se répétant indéfiniment, tachée par le sang des combats et les larmes des morts. Si le futur n'était que le reflet du passé, malgré toutes les guerres, malgré toutes les pertes, alors à quoi bon se battre ? Cela ressemblait de plus en plus à une lutte vaine, sans vainqueur ni perdant. Et elle ignorait combien de temps, elle arriverait à tenir dans cette bataille sans fin.

« Je ne suis pas spécialiste de cette période, mais j'ai d'autres livre comme celui-ci dans mon bureau si cela t'intéresse. » renseigna-t-elle, un doux et rare sourire fleurissant sur sa bouche peignée de rouge.

« Merci. » souffla le Sage en prenant lui aussi la direction de la sortie, suivit de près par la petite fille.

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Dans le ciel bleuté de cette nuit, les étoiles semblaient scintiller au rythme de la musique résonnant à travers la rue. Le Kitsune no Yomeiri battait son plein, les échoppes de nourriture vendant oyakudon, tempura soba, agedashi dofu et autres mets savoureux ne désemplissant pas de clients adultes tandis que les plus jeunes multipliaient les stands de jeu du Kingyo Sukui au Yoyo Tsuri. Arborant tous des masques de renard, les citadins étaient habillés de yukata aux couleurs éclatantes.

Se déplaçant ainsi à travers le matsuri, le Saniwa observait ses alentours avec amusement tout en caressant distraitement la tête du kitsune installé sur son épaule.

« J'adore les festivals ! » s'exclama d'ailleurs ce dernier de manière enjoué comme il humait l'air frais emplit d'un parfum de tofu frit.

« Je crois que ce que tu aimes surtout, c'est la nourriture, Ryonosuke. » répliqua le Sage avec un rire moqueur comme ses doigts glissaient le long du foulard rose que porter l'animal autour du cou.

« Hehe… C'est un festival en l'honneur des kitsune après tout. » se justifia le petit renard en bondissant au sol pour marcher aux côtés du garçon avec une moue ennuyée. « Je n'ai pas beaucoup vu de Saniwas, cela dit. »

« On n'y peut rien. La plupart doivent pris être par les ordres du Gouvernement du Temps. » expliqua celui-ci avant de plisser les yeux en apercevant quelque chose à l'autre bout du matsuri et en pointant dans sa direction à l'attention de la boule de poil. « Enfin, il y a en a au moins un. »

« Kohaku ! »

Impatient et surexcité, Ryonosuke s'élança brusquement à travers l'allée bondée de monde, zigzagant et se frayant un chemin entre les différentes échoppes et ses occupants avec aisance et agilité pour finalement rejoindre un autre kitsune à la fourrure blanche, si ce n'était pour sa queue et ses oreilles exhibant des reflets rouge et noir, et portant un masque de kabuki sur le côté de sa tête. Se tenant immobile à quelques pas de lui, Shiraishi Seimei semblait également s'être aperçu de la présence du Sage et l'attendait vêtu d'un hakama sombre à rayures blanches et surmonté de son habituel haori jaune safran.

« Je ne m'attendais pas à vous voir ici. C'est une bonne surprise ! » s'écria le petit renard blanc en guise de salutation lorsque les deux nouvel arrivants les eurent finalement rejoints.

Souriant doucement, le Saniwa acquiesça imperceptiblement, et tous recommencèrent à flâner à travers le matsuri sans véritable but. Devant lui, la créature au masque de kabuki ne quittait pas l'ombre de son maître une seule seconde, et gloussant discrètement, il se mit à l'observer avec plus d'attention.

De taille un peu plus grande que celle de tous les autres kudagitsune du château, Kohaku se trouvait en vérité être un shikigami que le ténébreux avait recueilli il y avait des années de cela alors qu'il errait seul dans ce monde. Serviteur dévoué et accompli, son caractère jovial contrastait souvent fortement avec la personnalité de l'homme aux cheveux noirs sans que pour autant cela n'ait de conséquences importantes dans leur relation, les deux demeurant extrêmement proches.

« Seimei-san, tu veux bien m'acheter des friandises azuki ? »

« Tu t'es déjà assez goinfré comme ça. »

« Haaaa ? Mais tu as dit que je pourrais en avoir cette année… »

« Alors redemande-le-moi encore l'année prochaine, et assure-toi de n'avoir rien mangé avant. »

« Radin. »

Couverte de nuages gris épars, la lune hazel s'était élevée haute dans le ciel, annonçant que les douze coups de minuit venaient tout juste de sonner. S'étant inexorablement éloigné du festival, le groupe finit par se décider à rejoindre le grand temple shintô de la ville à l'orée de la route principale. Ils traversèrent donc le torii rouge d'un pas lent, et Seimei se dirigea vers l'autel sur les marches duquel il s'assit négligemment avant de sortir une petite bouteille de saké et deux coupes fines d'un sac accroché à sa ceinture. Se servant d'un geste abrupt, il remplit la seconde tasse avec plus de délicatesse et leva rapidement son verre pour en savourer le contenu avant de reprendre aussitôt la bouteille pour la vider de nouveau de son liquide.

Le garçon aux cheveux cerisier sourit en le voyant faire et, s'asseyant à son tour, attrapa également sa coupe pour en boire calmement une gorgée, posant un regard tendre sur les deux kitsune chassant après les lucioles qui virevoltaient au-dessus d'eux au loin. Dans la nuit noire, ses pupilles d'or semblaient hypnotiser le ténébreux qui poussa un râle bruyant pour reprendre ses esprits tandis qu'il s'avachissait contre l'escalier.

« Tu l'as enfin trouvé. » lança-t-il en resservant le Saniwa lorsque celui-ci lui tendit sa tasse vide.

« Hmm ? Oh, tu veux parler du regalia de Katsumi-san ? »

« Tu sembles plus reposé, j'imagine donc que tu ne traverses plus le passé à sa recherche. »

« Hahaha, oui. Je suppose que j'ai présumé un peu de mes forces, mais j'ai finalement pu localiser l'épée. »

« Oh, et quel genre de lame intéressait tellement Katsumi ? » demanda Shiraishi en s'appuyant en arrière sur ses mains.

« Ayanokoji Sadatoshi. »

« Le Tachi favori de l'empereur Meiji. » souffla l'homme aux cheveux sombre en sifflant. « Impressionnant. Elle ne fait jamais les choses à moitié. »

« Oui ! » acquiesça le garçon en riant, amusé. « C'est une véritable œuvre d'art. »

« Et un katana fort et résistant. » conclu Seimei en balayant la remarque d'un mouvement de la main. Sur le champ de bataille, seul la force de l'arme compté et non sa beauté.

À travers les bois bordant le sanctuaire, le vent se levait doucement, une brise fraîche faisant danser les feuilles et trembler la surface de la rivière voisine. Le Saniwa s'étira comme un félin ensommeillé alors qu'il se redressait, remplissant les coupes de liqueur une fois de plus avant de boire la sienne d'un trait.

Dans cette ambiance festive, malgré les restrictions imposées par le conseil, il voulait pouvoir oublier un instant ses responsabilités. Au son de la musique, pour chaque heure passée, les démons et les esprits chantaient et dansaient. Même si les le commun des mortels ne pouvaient pas les voir, ils ne pouvaient se dissimuler aux yeux de prêtres comme lui. Et si même le monde surnaturel pouvait célébrer, alors il ne savait pas pourquoi il s'en priverait.

« Fujiwara-dono est venu me consulter hier. » relata soudain Shiraishi, saisissant son verre pour l'offrir à son compagnon. « Il m'a parlé de votre échange de l'autre jour. »

« Ça m'étonne qu'il en ait même parlé. » indiqua le Sage en buvant la tasse d'un trait avant de la reposer brusquement au sol pour se relever.

Poussant un soupir, Seimei se leva à son tour pour rattraper le garçon qui s'était éloigné, et lui agrippa fermement le bras pour le forcer à lui faire face.

« Je ne suis pas là pour te faire la morale. De toute manière, ce n'est pas mon genre… Mais si tu continues de t'opposer de cette façon aux anciens, tu risques de t'attirer des ennuis ! Et peu importe ta puissance ou le fait que l'Empereur t'accorde une certaine sympathie, tu n'auras plus ta place ici. »

« Mieux vaut être un Saniwa errant que de mépriser ses propres principes. »

« Rhaaa, j'ai déjà entendu ça quelque part ! »

« Moi aussi ! »

Levant les yeux au ciel en se décalant, l'homme aux cheveux sombre pinça l'arête de son nez avec irritation entre ses doigts et soupira à nouveau en plongeant son regard pourpre dans celui doré du Sage pour déclarer d'un ton plus doux :

« Ne fais pas les mêmes erreurs que certains. Cette citadelle a besoin de toi, ce monde en perdition a besoin de toi. Sans toi, l'histoire pourrait être irrémédiablement changée. Ce présent et le futur… ne seraient plus, et nos existences pourraient ne plus avoir de sens. »

« Si tu crois que je ne le sais pas… » souffla le Saniwa en se rapprochant des emakake, ses dents venant mordre avec douleur ses lèvres pales alors qu'il lisait les plaques de bois une par une.

« Cet homme… a tout perdu à cause d'une seule décision irréfléchie. Je sais que tu condamnes ses actes, et c'est mon cas également, mais d'autres pourraient aussi subir son sort. Quitte à renvoyer ces Touken Danshi dans le néant, je préfère encore penser qu'ils y seront plus en sécurité qu'auprès de maîtres pour qui leur vie n'aurait plus aucune valeur. »

« Une seule épée. Il ne lui a suffi que d'une seule épée pour envoyer des dizaines d'autres à la mort, Seimei. »

« Sa première épée. Sa préférée. Celle qu'il chérissait le plus. Et celle qui l'a trahi en tentant de changer l'histoire pour sauver son ancien maître. » conta le ténébreux, surveillant les petits renards du coin de l'œil pour s'assurer qu'ils allaient bien. « Ça l'a brisé. Un Saniwa et ses Touken Danshi sont intrinsèquement liés. Leur douleur est la sienne. Tu n'imagines pas ce qu'il a dû ressentir… cette tristesse, cette colère, tout cela ajouter à sa propre détresse. »

« Et ça justifie de ne plus faire grand cas du reste de ses Toudans et de les sacrifier un à un sans remords ? » interrogea le garçon aux cheveux cerisier en se retournant, les sourcils froncés.

« Bien sûr que non… mais nous sommes aussi humains. Quand le mal nous atteint, il ravage et détruit tout sur son passage. » murmura Shiraishi avec un sourire triste.

« Tu peux être sûr que je ne sombrerais pas. » exprima le Saniwa, offrant un regard déterminé son compagnon.

« J'en suis persuadé. » acquiesça celui-ci en secouant la tête avec dérision. « Kashuu Kiyomitsu, hein ? »

« Oui. »

Dans la nuit noire, les festivités se terminaient, la musique et les chants laissant place au silence nocturne. Au-delà des montagnes, le soleil se lèverait bientôt et emporterait avec lui les rires et la joie de la veille. C'était un nouveau jour qui commençait.

Marchant vers l'autel, le Sage rassembla leurs affaires tandis que le ténébreux rappelait les deux boules de poils. Dans les bras de leurs maîtres respectifs, ils s'endormirent rapidement et ces derniers échangèrent un tendre sourire en les voyant faire.

Si un jour il devait n'en rester qu'un pour se dresser seul contre les Révisionnistes Historiques, alors que les dieux fassent que ce soit lui. pensa Seimei en observant distraitement le garçon.


Endnote:

Ukiyo-e: (« image du monde flottant ») est un mouvement artistique japonais de l'époque d'Edo (1603-1868) comprenant non seulement une peinture populaire et narrative originale, mais aussi et surtout des estampes japonaises gravées sur bois.

Dieux primitifs: sont les Dieux qui ont donné naissance aux deux divinités Izanagi et Izanami qui ont présidé à la création du monde et du Japon.

Sensei [先生] : Professeur; instructeur; maître (de qqch)

Kariginu: est l'habit ordinaire que porte les Kannushi, les prêtes shintoïstes au Japon. Il s'agissait aussi d'une tenue de chasse pour les nobles de la cours impériale.

Kitsune no Yomeiri : ("le mariage du renard"), est un événement étrange. Autrefois, dans les campagnes montagneuses du Japon, certains apercevaient parfois des sortes des lumières au loin, comme des lampions allumés clignotant à l'horizon. Leur nombre variait de la dizaine à la centaine, augmentant progressivement. Ces phénomènes étaient appelés Kitsunebi ("Feu de renard"), d'après une légende qui raconte que ces lumières proviennent du souffle des renards. Pour les témoins de la scène, ces flammèches brillantes réunies par dizaines ressemblaient à des processions de lanternes comme on en organise pour les noces. Ni une ni deux, on en vint à penser qu'il s'agissait bel et bien d'un mariage de renard. Cela fut à l'origine de l'expression.

Haori: Veste courte ou longue porté par-dessus le kimono.

Inarizushi: Poche de tofu frit, vinaigré et sucré, et remplie de riz, également vinaigré et sucré, ainsi que de divers autres ingrédients selon les recettes.

Muromachi : Époque qui s'étend entre 1336 et 1573.

Azuchi Momoyama : Époque qui s'étend de 1573 à 1603.

Ashikaga : Le clan Ashikaga est un important clan de samouraï japonais qui a établi le shogunat Ashikaga et dirigé le Japon pendant plus de deux siècles, de 1336 à 1573. Il s'agissait du clan possédant le plus grand nombre d'épées célèbres dont Mikazuki Munechika, Ichigo Hitofuri, Honebami et Namazuo Toushirou, ainsi que Oodenta Mitsuyo etc...

Oda Nobunaga : Daimyo (seigneur de guerre) important de la période Sengoku de l'histoire du Japon. Il a notamment posséder les épées Souza Samonji, Heshikiri Hasebe, Yagen Toushirou etc...

Vassaux : Les vassaux d'Oda Nobunaga étaient les célèbres Toyotomi Hideyoshi, Ieyasu Tokugawa et Masamune Date. Ce n'est qu'après sa mort que ces derniers se déchirèrent durant la bataille de Sekigahara pour le pouvoir. Masamune fidèle à Ieyasu, et Hideyoshi fidèle à feu Oda.

Oyakudon : Donburi (bol de riz) sur lequel on dispose divers garnitures.

Tempura Soba : Les Tempura sont des beignets de crevettes, tandis que les Soba sont une des nombreuses sortes de ramen.

Kingyo Sukui : Il s'agit de la pêche au poisson rouge à l'épuisette.

Yo-yo Tsuri : Il s'agit de la pêche des ballons d'eau. Le Yo-yo est un petit ballon d'air et d'eau retenu par une ficelle où est accroché un anneau. Vous utilisez une canne à pêche composé d'un bâton de papier se terminant par un crochet en métal pour les attraper. Le terme Yo-yo désigne le fait que le ballon rebondit dans la main de la même manière que le ferait un yo-yo ou un Tap-ball.

Yukata : Kimono léger porter principalement en été.

Matsuri : Festival en japonais.

Kohaku : Si vous désirez une image précise du petit renard, je vous recommande vivement de taper Onmyoji Kohaku dans votre barre de recherche Google parce que la petite peluche vient de là.

Kudagitsune : Les Kudagitsune sont des types de possession d'esprits dans le folklore japonais. Ici, celle des renards.

Shikigami : sont des sortes d'esprits invoqués pour servir un Onmyoji, à l'instar des familiers en Occident.

Azuki : pâte de haricot rouge dont les kitsune raffolent.

Emakake : Panneau où sont accroché des plaques de bois sur lesquelles sont inscrit des vœux que le Dieu vénéré du sanctuaire doit réaliser.