La tempête faisait rage dehors. Aux éclairs fréquents qui éclataient dans le ciel se mêlait une pluie torrentielle semblant vouloir durer des semaines. Assis à son bureau, le Saniwa regardait l'averse par la fenêtre entrouverte. Des rumeurs de mauvais augure ou de malheur imminent avaient rapidement commencé à circuler dans les couloirs, et il s'était enfermé dans son bureau pour ne plus en entendre parler.

Ce n'était guère la colère des dieux qui se reflétait dans ce ciel gris, mais au contraire un aperçu du chemin qui les attendait dans cette guerre prochaine contre les Révisionnistes : semée d'embûches et d'échecs.

Soupirant longuement, le Sage se recentra à contrecœur sur les parchemins étalés sur son secrétaire ; de rapports sur les actions récentes de l'Armée de la Force Rétrograde au nombre d'épées déjà collectées par le Gouvernement du Temps, en passant par les nouvelles mesures de sécurité prises par le conseil jusqu'à la liste des fournitures devant être disponibles dans les citadelles avant l'arrivée des Saniwas. Rien de tout cela n'avait beaucoup d'importance à ses yeux, pour autant il reconnaissait la nécessité d'une telle paperasse et c'était avec une certaine paresse qu'il allait se remettre au travail lorsque des coups retentirent contre la porte.

« Entrez. » lança-il machinalement sans lever le regard de ses papiers.

« Désolé de vous déranger. Saniwa-sama ? »

« Oui ? »

Le son de plusieurs couches de tissu frottant avec lourdeur les unes contre les autres attira finalement son attention et il redressa lentement la tête, ses yeux s'écarquillant de surprise alors que la personne l'ayant précédemment interpellé, une domestique vêtue d'un furisode beige et ocre, refermait derrière sa visiteuse. S'avançant de quelques pas, celle-ci s'arrêta devant les deux fauteuils qui lui faisaient face et éleva une main parfaitement manucurée en l'air, les couvre-ongles de couleurs jade et or enfilés sur son annulaire et son auriculaire pointant de manière menaçante vers la fenêtre tels les griffes d'un tigre prêt à bondir sur sa proie.

La servante se précipita vers sa maîtresse à cette vue, ses mains tremblantes saisissant le bras relevé pour soutenir sa propriétaire tandis qu'elle s'asseyait sur l'une des assises, avant d'être crûment congédier au loin. Le garçon se reprit alors brusquement et le visage parfaitement impassible, se leva pour s'incliner respectueusement devant son invité.

« Denka… Que me vaut l'honneur de votre visite ? »

Portant un jūnihitoe turquoise et violet orné de motifs de fleurs de lis blancs, la queue de cheval haute retenant ses longs cheveux blond platine retombant élégamment dessus, la demoiselle sembla sourire sans joie alors que ses yeux bleu électrique le fixaient froidement, et elle se décida finalement à ouvrir la bouche pour répondre :

« Je pensais devoir vous rappeler où était votre place. »

« Seiren-sama… ? » appela le Saniwa, se rasseyant.

« Au sein de ce lieu où de nombreux hautes autorités se rejoignent, il est parfois facile d'oublier son rang. Les Saniwas sont, après tout, des prêtres extrêmement respectés et rarement contredit dans leurs points de vue… »

Il pencha la tête sur le côté avec interrogation en attendant le reste de la tirade que la princesse retenait entre ses lèvres serrées peignées de blanc, comme cherchant à instiller un quelconque effet dramatique. Il y avait dans son attitude, à la fois distante et calculée, quelque chose d'intimidant et de mystérieux. Même furieuse, elle gardait cet air imposant inné à toutes les personnes de sa caste et que sa beauté légendaire ne rendait que d'autant plus attirant.

« Mais ils ne sont, et ne seront jamais, des membres actifs du pouvoir ! »

« J'ignore qui a pu vous mettre cette idée en tête. Notre rôle ici est purement de servir les intérêts des dieux. » déclara calmement le Sage, les mains croisées devant lui sur son bureau.

« Et pourtant, vous êtes celui que je retrouve toujours derrière les décisions que prend mon frère. » indiqua Seiren, sarcastique. « Je suis sa Chancelière, il m'appartient de le conseiller au mieux sur les affaires d'état, et je ne crois pas que votre avis est quelque intérêt que ce soit. »

« Je doute avoir jamais discuté d'affaire si ce n'est privées avec l'Empereur. Au mieux, je l'ai aidé à se faire une idée sur la façon de penser des Saniwas. »

« Et c'est bien là le problème. Au sein du Gouvernement du Temps, votre présence ne peut qu'être requise, mais quand il en vient de la politique du Palais Impérial, vous n'avez certainement pas votre mot à dire ! »

Autour d'eux, le temps s'était suspendu, perdu dans une boucle infinie que nul ne pouvait rompre. Un jeu de regard s'était enclenché et le premier qui détournerait les yeux serait indubitablement le grand perdant de l'histoire. Dans cette attente interminable, il lui sembla que la chancelière faiblissait, peut-être bien effrayée des répercussions que défier un prêtre pourrait avoir sur elle-même. Cette idée le fit soudain sourire avec bienveillance et, prenant pitié, il abaissa humblement la tête.

« Je ne suis pas ici pour me mêler ni des affaires du Palais Impérial, ni de celles du Gouvernement du Temps pour ce que cela vaut. » souffla-t-il sans plus prêter attention à sa visiteuse, de nouveau fasciné par la tempête se déchaînant toujours dehors. « Je ne souhaite que protéger ce à quoi je tiens en défendant l'histoire. »

« Alors défendez-la, mais loin de Chiaki. » siffla la demoiselle en se relevant avec l'aide de sa domestique, se dirigeant d'un pas ferme vers la porte.

« N'êtes-vous donc venu que pour me dire cela ? » questionna d'un coup le Saniwa en se retournant, les sourcils froncés.

« Bien évidemment. » confirma Seiren en lui refaisant face.

« Vos affirmations ont beau être infondés, il existe toutefois un sujet que vous pourriez qualifier d'affaire d'état sur lequel je discute en effet avec Sa Majesté. »

« Vous m'en direz tant… Et vous osez prétendre ne rien comprendre à ce je dis ! »

Un sourire innocent s'afficha sur le visage du garçon aux cheveux cerisier à ces mots, son allure changeant subitement alors qu'il se positionnait bien droit contre son siège, indifférent à toute la condescendance dont pouvait faire preuve la sœur de l'Empereur à son égard. Toute l'honnêteté du monde ne la convaincrait pas de sa bonne foi, et il était hors de question qu'il perde son temps à essayer. Au-delà de ce château, au-delà de cette ville, plus rien ne l'attendait outre le fardeau qu'il avait accepté de porter. Ce fardeau serait sa rédemption, sa chance de rectifier les erreurs de son passé. Protéger ce à quoi il tenait, le peu qu'il lui restait, aussi modeste cela puisse être… était bien sa seule préoccupation.

« Cependant… » prononça le Sage en plongeant ses pupilles dorées dans les yeux de la princesse avec froideur. « Il s'agit bel et bien d'une affaire impliquant les Saniwas et sur laquelle je continuerais de m'entretenir avec lui, que vous le vouliez ou non. »

« Prenez garde, Saniwa-sama, il n'est rien que je ne sache pas à propos de ce gouvernement ou de mon frère. »

« Mais il n'y a rien que vous sachiez à mon propos, Denka. »

« Je finirais par savoir de quoi il en retourne. » menaça la chancelière en passant le pas de la porte, s'éloignant sans un regard en arrière, sa servante sur les talons.

« Si tant est que cela vous intéresse vraiment. »

Le Saniwa soupira en se frottant les yeux, comme brusquement vidé de son énergie. Ni cette visite, ni cet échange n'étaient dus au hasard et il ne pouvait s'empêcher de se demander ce que cela pouvait bien cacher. Aussi hautaine qu'elle fût, la princesse Seiren était loin d'être irréfléchie, et ne faisait jamais rien sans raison. Complot après complot, ne s'embarrassant ni de mensonges ni de faux-semblants, elle se frayait un chemin jusqu'au sommet afin de s'emparer de ce qu'elle croyait lui revenir de droit : le trône de son jeune frère Chiaki.

Un jeu du chat et de la souris auquel ce dernier se délectait de participer, convaincu que les machinations de sa sœur n'aboutiraient jamais et trop amusé par ses tentatives vaines. Seulement, la roue de la fortune finissait toujours par tourner, et le règne d'une main de fer dans un gant de velours du souverain pourrait bien un jour prendre fin. En particulier en ces temps fragiles et incertains. Dans l'ombre de la lumière, les secrets faisaient loi... un mauvais présage qui tout doucement se réalisait…

Xxxxxxxxxx

Les cieux célestes s'étaient finalement calmés, une pluie fine se substituant à l'orage dévastateur sous un amas de nuages gris laissant à peine filtrer les rayons du soleil. Bercé par le son des gouttes s'écrasant contre la fenêtre et par la brise mordante pénétrant dans la pièce, il ferma les yeux avec ensommeillement tout en s'avachissant dans son siège, posant sa tête dans sa main en retenant tout juste un bâillement.

Autour de lui, les discussions s'enchaînaient sans jamais prendre fin, aveugles à son ennui manifeste et sourdes aux remarques et protestations des autres. Sous son regard inquisiteur, à demi voilé par le spectre de Morphée, les membres du conseil débattaient et se déchiraient à coup de critiques et de réflexions acerbes, semblant incapables de s'entendre le moindre sujet.

« Heika ? »

« Hmm ? » marmonna-t-il en rouvrant finalement les yeux, la silhouette de la doyenne du conseil prenant lentement forme devant lui. « Kikuchi no Sera-dono. »

«Nous écoutiez-vous seulement ? »

« Je dois bien admettre que non. Vous tournez en rond depuis des heures, je commence à en avoir assez. »

« Heika, il est indispensable que chacun des membres donne son opinion pour que nous puissions décider au mieux. »

« Mais si nul n'est jamais d'accord avec l'autre, à quoi bon ? »

Se levant brusquement de son siège, le jeune roi se mit à arpenter la pièce, passant derrière chacune des personnes installées, avant de saisir subitement l'épée de l'un des gardes postés devant les grandes portes et de la projeter avec force sur la table dans un bruit sourd et métallique qui surpris tout le monde.

« Ceci est votre terrain d'entente ! Le temps pour se quereller est terminé, et si nous voulons gagner cette nouvelle guerre, il va falloir que vous fassiez un minimum d'efforts ! »

Un silence lourd de sens s'abattit autour de lui à cette annonce, l'incitant à retourner s'asseoir avec satisfaction tandis que le garde désarmé quittait avec embarras sa position pour récupérer son arme sous son sourire malicieux.

« Sa Majesté parle et nous nous soumettons. Si vous le voulez bien, Heika, nous allons revoir ce sur quoi nous nous accordons. »

« Faîtes donc, Sera-dono. Mais allez à l'essentiel, je vous en prie. » se contenta de répondre Chiaki, l'air désintéressé.

« Suivant les recommandations des anciens, la mise en place de citadelles pouvant accueillir plusieurs Touken Danshi et dirigées par un Saniwa s'est rapidement organisée. Même si nos moyens sont, pour le moment, réduits, nous avons l'espoir que très bientôt, plus de deux troupes pourront en même temps être envoyées. » résuma la vieille femme de sa voix douce et apaisante, un administrateur près d'elle prenant la parole à son tour.

« Aujourd'hui, nous savons que les Révisionnistes attaquent principalement les évènements majeurs de l'histoire. Si par le passé, les Saniwas se rendaient directement sur leurs terres pour les combattre, il a été décidé qu'ils voyageraient désormais dans le temps pour s'en prendre à l'ennemi et ainsi les empêcher d'apporter de quelconques modifications à l'histoire connue. »

« Et si cela arrivait malgré tout ? » demanda l'Empereur, ravi de voir que la discussion reprenait enfin dans le calme général.

« Il appartiendrait donc au Saniwa en charge de l'expédition de rectifier les choses, dans le champ du possible évidemment. »

La chaise grinça de façon agaçante contre le sol comme la personne précédemment installée dessus se redressait d'un coup pour poser un regard scandalisé à l'assemblée, Fujiwara no Mugetsu se tournant ensuite vers le souverain dans le but de l'apostropher :

« Les Saniwas ont le pouvoir de ressentir les distorsions temporels. Jadis, chaque fois que cela se produisait, nous nous rendions dans le camp adverse pour les arrêter avant qu'ils ne traversent le temps. Je persiste à croire que laisser les Toudans se rendre directement dans le passé au contact d'autres humains, et peut-être à l'époque même où leurs anciens maîtres vivaient, est un trop grand risque. »

« Les méthodes du passé n'ont clairement pas fait leurs preuves, Fujiwara-sama. » sermonna le jeune roi sans retenue tout en ignorant la colère sourde qui déformait les traits du visage du vétéran. « Nous avons des règles pour éviter que les débordements des Touken Danshi n'est lieu. De plus, j'ai toute confiance sur le fait que les Saniwas sauront gérer ce genre de situation. »

« Est-ce bien raisonnable de laisser les Saniwas et leurs épées vivres par leurs propres moyens ? Autrefois, ils logeaient ici, dans la Citadelle du Temps. »

« Il s'agissait d'un nombre plus réduit d'épées. Nous n'avions pas la nécessité, ni même la possibilité d'en invoquer plus. Mais tout comme le nombre de Rétrogrades ne cesse d'augmenter, nous devons, de notre côté aussi, nous adapter et faire en sorte que plus de Toudans rejoignent le combat. »

Les portes de la salle du conseil s'ouvrir soudainement alors qu'ils étaient sur point d'entamer de nouvelles négociations, un domestique se présentant de panière impromptue avant de se diriger directement vers l'Empereur pour lui confier un message au creux de l'oreille, en toute confidence. Hochant la tête pour signifier qu'il avait comprit, ce dernier se releva alors et s'élança vers la sortie sous les exclamations et les murmures étonnés et suspicieux des autres membres.

« Que le Conseil veuille bien me pardonner, une affaire urgente requière ma présence. » indiqua-t-il avant de quitter la salle sans donner plus d'explications.

Xxxxxxxxxx

Murs rouge et or sur lesquels était suspendu des milliers d'estampes mêlant nature, créatures sauvages et divinités en tout genre, sutras gravés à même la pierre et le bois du sol et du plafond, piliers par dizaine soutenant la structure et couvert de calligraphies écrite à l'encre de Chine noire et indélébile, la salle du trône se dressait dans toute sa grandeur, à la fois imposante et majestueuse.

Dans ce décor à la prestance inégalée, le trône impérial reposait désespérément seul à l'extrémité de la pièce, la couleur vermeil de son tissu rappelant celle du crépuscule chatoyant tandis que ses accoudoirs sculptés s'apparentaient à deux dragons ailés prenant leur envol.

Tapotant sur l'un de ceux-ci de ses ongles vernit, l'Empereur pencha la tête en observant le garçon demeurait tristement silencieux face à lui, son regard tourné vers les shōji entrouverts sur les jardins royaux. Il y avait dans ses pupilles dorées, une sorte de profonde nostalgie mélancolique que le jeune roi n'arrivait pas à comprendre, comme s'il avait su dès le début que ce qui arriver aujourd'hui n'aurait pu être évité quoi qu'il eût fait.

« Ce monde éphémère ne durera qu'un instant. » déclara-t-il avec sourire, cherchant à faire réagir son interlocuteur. « Mieux vaut le passer à réparer nos fautes plutôt qu'à s'apitoyer sur celles-ci. »

Le Sage plissa les yeux en se tournant finalement vers le souverain, ne répondant pas immédiatement alors qu'il semblait peser le pour et le contre dans son esprit. Incapable à présent d'empêcher l'inévitable de se produire, il souffla avec fatigue et demanda :

« Vous rappelez-vous notre conversation d'il y a quelques semaines ? »

« Le traître se trouvant dans nos rangs. » énonça Chiaki en se relevant pour rejoindre le Saniwa, les sourcils froncés.

« Ce ne serait guère la première fois que cela arrive. »

« Pouvoirs divins ou non, la tentation humaine est la même pour tous. Toutefois, je voudrais être sûr que votre intuition soit bonne avant de condamner un prêtre innocent. »

« Il n'y a rien d'innocent à offrir des informations aux Révisionnistes et à les aider à modifier le cours de l'histoire. » lança le garçon aux cheveux cerisier d'un ton froid et cassant.

« Cela dit, vous n'avez aucune preuve formelle. » divulgua l'Empereur, une expression désolé s'affichant sur son visage. « C'est une chose encore nouvelle pour moi. Même mon père, qui était le régent lors de la première guerre contre l'Armée de la Force Rétrograde, ne fut témoin de ce fléau que très peu. Il est plus de Saniwas qui soit morts sous les coups de l'ennemi qu'il y en est qui aient rejoint leur camp. »

«C'est parce qu'il nous est enseigné très tôt l'importance de l'histoire telle qu'elle est écrite. Nous ne sommes pas sans ignorer les conséquences désastreuses que cela pourrait avoir de la modifier. Une seule chose, aussi infime soit-elle, pourrait entraîner notre perte à tous. Stopper une bataille vieille de dix mille ans pour sauver cent vies pourrait très bien en déclencher une autre, vingt mille ans plus tard, qui en tuera deux cents. » expliqua le Sage en secouant la tête, désabusé. « Le temps est impartial. Aussi clément qu'impitoyable. De lui, nous apprenons, de lui nous guérissons, les leçons et les blessures du passé. Et nous vivons le présent avec sérénité, attendant le futur avec impatience. »

Le jeune roi releva la tête en méditant sur ses paroles. À travers le soleil couchant perçant le ciel dans des nuances orange et de rose, la lune argentée se levait lentement en avance de la nuit sombre. Bientôt, cette Citadelle si mouvementée deviendrait aussi calme et silencieuse qu'une ville abandonnée. Lorsque seuls restera en ces lieux, le Gouvernement du Temps et le palais impérial, plus rien ne compterait si ce n'est cette guerre qu'il s'était juré de gagner. Et il ne comptait pas échouer avant même de l'avoir commencé à cause d'un simple prêtre aliéné.

« J'ai grandi avec ces enseignements, moi aussi. Je ne me dresserais pas contre vous, mais vous devez savoir que mon jugement sera implacable. » prononça le souverain d'une voix détachée étrangement similaire à celle de sa sœur.

« Les Dieux, seuls, n'ont jamais tort. » acquiesça le Saniwa, un sourire plein d'amertume sur les lèvres. « Je serais celui qui mettra un terme à cette folie. »

« Et son nom ? » questionna en retour Chiaki, sceptique.

« Si je ne me trompe pas, vous n'aurez pas besoin de mon aide pour découvrir son identité. Il n'est pas du genre à rester caché dans l'ombre bien longtemps. »

Quittant l'Empereur là-dessus, le garçon se courba légèrement avant de refermer les shōji derrière lui pour rejoindre avec hâte les bâtiments du Gouvernement du Temps. Le destin de chacun était maintenant scellé, et il espérait simplement que celui-ci ne prendrait pas fin aujourd'hui. Tous ses doutes se confirmeraient bientôt, et ses espérances se briseraient dans un torrent de mensonges durant depuis bien trop longtemps déjà.

Xxxxxxxxxx

Aurore de feu, embrasant le ciel de ses rayons ambré et incarnat, se mêlant aux ténèbres bleutées dans une étreinte mortelle alors qu'un silence glacial régnait dans le sanctuaire, enveloppé dans un vent au froid mordant. Dans cet entre-monde naissant, il semblait attendre son arrivée, laissant ses doigts effleurer l'immense shimenawa qui longeait le mur de roche tout en parcourant l'intérieur de la grotte d'un pas lent mais impatient.

Soudain, l'écho d'une personne montant à toute vitesse les marches du grand escalier lui parvint et un sourire cruel tordit sa bouche en deux, certain de la personne qui allait apparaître devant lui.

« Tu es venu. »

« Tu n'aurais voulu aucun autre pour te faire face. »

« Tu me connais si bien, mon ami… » acquiesça-t-il en se retournant, souriant toujours. « Si intelligent, si sage… Un génie comme il n'en naît que tous les dix mille ans. »

« Et donc ? » dédaigna son interlocuteur les sourcils froncés.

« T'affronter et te battre sera le summum de mon objectif. »

« Tu as perdu la tête, Asahi… »

Tsuji explosa de rire aux mots du Saniwa, les traits de son visage se déformant petit à petit à mesure qu'ils se perdaient entre la démence et la raison, et que ses yeux, autrefois si clairs, n'arboraient à présent qu'une seule pupille grise argentée, l'autre brillant d'un éclat indigo à l'aspect surnaturel. S'approchant, il écarta les bras de part et d'autre de son corps et expliqua d'un ton indifférent :

« Il n'y a pas de chemin sans obstacles. Même si je finis par être corrompu par la noirceur des Révisionnistes Historiques au point d'en perdre mon humanité, je suis prêt à courir le risque. »

« Peut-être étais-tu trop faible après tout… » murmura le Sage avec regret, ajoutant lorsque son ancien ami pencha la tête avec interrogation : « Pour supporter la malédiction d'un Saniwa. »

« Je préfère penser que cela m'a aidé à y voir plus clair. » déclara Asahi en secouant la tête à la négative, ses longues mèches bleu-nuit recouvrant délicatement son œil si semblable à celui des Rétrogrades. « Ce monde est corrompu, condamné par son propre peuple. Malgré les nombreuses guerres, malgré les mers de sang versées, ils n'apprennent jamais, personne n'apprend jamais ! »

La voix du jeune homme résonna avec force contre les parois rocheuses tandis qu'il continuait à avancer vers le garçon et que ce dernier s'éloignait tout doucement, les deux se tournant autour tels des lions en cage sur le point de se jeter l'un sur l'autre.

À l'extérieur, un brouhaha sans nom commençait à se faire entendre, des cris et des appels de détresse s'élevant dans l'air. Le renégat afficha un sourire suffisant à cela, comme sachant parfaitement de quoi il s'agissait, mais sans s'en soucier, il enchaîna rapidement :

« L'histoire est inutile telle qu'elle est. Je veux la détruire, la déchirer en morceaux irréparables. Voyons si ce monde apprendra enfin quelque chose lorsque les guerres du passé seront cent fois plus meurtrières. Voyons si la paix peut être universellement réalisée en tuant toujours plus jusqu'à ce que les humains ne puissent plus supporter la mort. »

« Tu ne peux pas être sérieux… » hoqueta le Sage avec horreur, ses poings précédemment fermés s'ouvrant sous le choc.

« C'est comme quand nous étions jeunes, des Saniwas en formation, apprenant de l'histoire elle-même. J'appliquerai la même méthode au commun des mortels. »

« Et tu penses réellement que les Révisionnistes te laisseront faire ce qu'il te plaira ?! »

« Je les utiliserai et ils m'utiliseront, les deux camps sont gagnants. » se contenta de répondre le jeune homme en haussant les épaules. « Regarde-moi bien, je vais mettre fin aux sacrifices et aux souffrances inutiles. »

« Mais à quel prix… ? Tu vas causer la disparition de tout ce que nous connaissons, tous ceux que nous aimons… » plaida le Saniwa avec tristesse.

« Et ce monde ne s'en portera que bien mieux comme ça. »

« Je ne te laisserai pas, Asahi. Je ne te laisserai pas être responsable de la destruction du temps lui-même ! »

« Je savais que tu ne comprendrais jamais. Mais ce n'est pas encore notre fin, même toi, tu devrais le savoir. » prononça Tsuji en riant, prêt à attaquer.

« Tu crois ? » chuchota le garçon aux cheveux cerisier avec un sourire, hochant la tête comme pour donner le signal.

La lame transperça sa chair d'un mouvement vif and précis, le sang jaillissant hors de la plaie avec profusion tandis qu'un cri de pure douleur s'échappait d'entre ses lèvres. D'un rouge carmin d'où s'écouler un étrange fluide bleu électrique, le liquide chaud et poisseux vint rapidement immerger ses vêtements avant de se répandre en une large flaque sur le sol du sanctuaire, le souillant indubitablement.

Asahi s'écroula à genoux en gémissant, tenant le côté gauche de son cou d'une main tremblante comme derrière lui se dressait son agresseur, ses pupilles grenat scintillants dans le noir, ses mains agrippant fermement la garde d'un katana à la pointe cassée.

« Pas encore, mon vieil ami… pas encore… »

Joignant les mains avec difficulté, le renégat serra les dents et releva la tête vers le plafond alors même qu'un éclair foudroyant le traversa, détruisant tout sur son passage. Levant les bras et se détournant pour se protéger des débris de pierre, le Sage se redressa juste à temps pour voir son ancien ami disparaître dans une lueur noisette et sombre.

« Aruji… » gémit à son tour l'inconnu en tombant au sol avec fatigue, le Saniwa se précipitant vers lui pour le prendre dans ses bras.

« Tu as bien fait, Kashuu-san. » murmura celui-ci avec un doux sourire, laissant le Touken Danshi disparaître dans une nuée de particules dorées et retrouver sa forme originelle d'épée brisée. « Il est temps pour toi de te reposer maintenant. »

Son regard se tournant ensuite vers le ciel, le garçon écarquilla les yeux avant de se mordre la lèvre avec force en apercevant un portail temporel rougeoyant pulsait à travers les nuages blancs tourbillonnants.

Non !


Endnote:

Furisode : est le kimono traditionnel japonais le plus noble. Destiné aux femmes célibataires, il est fait de soie très claire.

Jūnihitoe : est un kimono extrêmement élégant et très complexe qui n'a est porté que par les femmes de la cour au Japon, et plus généralement par les membres féminins de la famille impériale.

Denka [殿下] : Votre Altesse (utilisé uniquement pour les membres non dirigeants de la famille royale)

Sutras : est un aphorisme (prières) ou un enseignement qui fait partie des anciennes traditions religieuses originaires d'Asie du Sud, en particulier l'hindouisme, le bouddhisme et le jaïnisme. Aussi, utilisé comme des prières.

Shōji : Dans l'architecture traditionnelle japonaise, un shōji est une paroi ou une porte constituée de papier de riz translucide monté sur une trame en bois.

Inari : est initialement le kami shinto des céréales (agriculture), des forgerons et du commerce, ainsi que le gardien des maisons (yashikigami).

Shimenawa : est une corde sacrée utilisée au Japon, constituée de torsades de paille de riz plus ou moins grosses en fonction de l'utilisation, et tressée de gauche à droite. La shimenawa délimite généralement une enceinte sacrée et particulièrement l'aire de pureté d'un sanctuaire shinto.

Ishidan : Grand escalier de pierre se trouvant à l'entrée des sanctuaires shintoïstes, généralement juste avant la grande porte sacrée (Torii).