L'un après l'autre, teintant d'une couleur écarlate l'azure matinale, les portails temporels s'ouvraient au-dessus de lui et sous son regard consterné, le figeant sur place au sommet de l'ishidan sans qu'il ne puisse dire quoi que ce soit. Par dizaine, les membres de l'Armée de la Force Rétrograde s'échouaient à travers toute la Citadelle du Temps, soldats déterminés dont la soif de sang inassouvissable les poussait dès le pied posé à terre à se ruer vers la garde impériale, arme en main, pour la mettre à mort.
Au milieu des corps qui chaque seconde tombaient, une bataille de damnés venait de se déclencher. Inattendue et submergeante, elle privait les alliés de soutiens et forçait le cœur de la cible à utiliser des ressources, jusqu'ici, durement préservées. Le tumulte des cris et des épées s'entrechoquant le ramenèrent brusquement à la réalité et il dévala les marches à toute allure, esquivant avec agilité les combats pour se poster près des grandes portes menant au hall principal.
À quel moment s'était-il autant fourvoyé ? Lui qui avait refusé d'affronté la vérité, détournant les yeux plutôt que d'accepter ce qu'il avait toujours soupçonné… les conséquences de ses actes n'auraient pu être pires, et c'était aujourd'hui le cœur lourd de reproches qu'il observait ce massacre se dérouler.
« Te voilà enfin ! » l'interpella soudain une voix derrière lui, et il se retourna avec surprise en découvrant les deux prêtresses accourant dans sa direction.
« Katsumi-san et Kagura-sama ? »
Sur leurs visages aux traits délicats pouvait se voir une sorte d'incompréhension muette mêlé à une inquiétude qu'aucune ne semblaient arriver à cacher malgré le fait que l'urgence de la situation leur demandait de faire fi de toute émotion pour uniquement se concentrer sur l'adversaire à éradiquer.
Le Sage se détourna légèrement à leur arrivée et baissant la tête vers l'Uchigatana rouge et or qu'il tenait toujours dans sa main droite, le pressa dans ses doigts tremblants avant de le ranger entre les plis de son hakama noir et blanc tout en réprimant un soupir.
« J'imagine que tu n'as rien pu faire, finalement ? » demanda doucement Kagura en le voyant faire, désolé.
« Non… » avoua le garçon, serrant les dents avec honte.
« Comment ça ? » interrogea Katsumi en fronçant les sourcils avec suspicion. « Je vous jure, si vous savez quelque chose que j'ignore à propos de cet enfer, je— »
« Un Saniwa nous a trahis et rejoint l'autre camp avant de lancer cette attaque. » se contenta de répondre de manière indifférente la petite fille en l'interrompant.
« Qu— ! Comment ? Qui ?! »
« Tsuji… Asahi… »
« Mais— » s'écria Igarashi avec protestation, se retenant à la dernière seconde pour souffler de dépit. « Peu importe, nous devons arrêter les Rétrogrades par tous les moyens ! Séparons-nous. Je me propose d'y retourner afin d'avertir tout le monde. Si les Saniwas se rejoignent et invoquent un maximum de Touken Danshi pour nous aider, on pourrait reprendre le dessus. Quant à vous deux— »
« Quelqu'un doit se lancer à la poursuite d'Asahi. Il est la clé pour mettre fin à cette insurrection. » relata d'un coup le Saniwa, l'air perdu.
« Qu'est-ce que tu veux dire, quelqu'un ? Est-ce que ça ne devrait pas être toi ? »
Il releva subitement le regard vers la jeune femme en l'entendant prononcer ces mots, quelque peu étonné. Les mains sur les hanches, une lueur amusée dansant dans ses pupilles aubépine, elle l'observait faussement confuse, une moue embêtée tordant ses lèvres fines.
« Moi ? »
« Bien sûr. Ça ne peut être que toi. » acquiesça Ōhara en souriant à son tour, ajoutant ensuite plus sérieusement : « Cependant, je ne te laisserai pas partir seul. Je m'assurerais de garder tes arrières. »
« Merci… toutes les deux. » murmura le Sage avec embarras, reconnaissant.
« Pas besoin de nous remercier, nous savons très bien ce qu'il en est. » déclara Katsumi en se tournant pour repartir vers l'arrière-cour tandis que le garçon aux cheveux cerisier s'élançait déjà vers le champ de bataille en compagnie de la fillette, lorsqu'elle le stoppa brusquement dans sa course. « Une dernière chose ! »
« Oui ? »
« Est-ce que tu as seulement un plan ? Je veux dire, tu es prêt à… »
Le Saniwa se mit à sourire avec tristesse en comprenant à quoi faisait référence Igarashi et, toujours dos à elle, s'exclama d'un ton déterminé :
« Pour pouvoir affronter l'avenir, il faut se libérer du passé. Je ferai tout ce qu'il faut pour l'empêcher de nuire ! »
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Les heures avaient défilé sans qu'il ne le réalise. À travers les nuages immaculés, le soleil de midi brillait de mille feux, ses rayons chauds et ambrés rendant les combats d'autant plus difficiles à mener. L'espoir semblait pourtant vain comme seule une poignée des deux cents Rétrogrades ayant envahi la Citadelle avait été anéantie, et des efforts fournit n'en ressortait qu'une vague consolation ; celle d'avoir au moins réussi à contenir leurs adversaires à l'intérieur des remparts, la ville et ses habitants demeurant en sécurité.
La traînée de sang continuait de s'étendre entre ses doigts poisseux malgré sa tentative pour la retenir, et il comprima un peu plus fortement la plaie béante à son épaule gauche en réprimant à peine un gémissement de douleur. Même blessé, il ne pouvait abandonner.
Resserrant sa prise sur la garde de son Ootachi, Seimei se remit en marche à travers la cour jusqu'à atteindre la Porte Nord en face de laquelle il se plaça afin de la défendre. Les soldats ennemis ne cessaient d'affluer à sa rencontre, l'attaquant de toutes parts, mais il restait tel un roc à son poste, tranchant chacun des Rétrogrades avec force et habileté.
La sensation le traversa d'un coup tel le sommant de fuir sur-le-champ, et il se recula d'un bond en arrière dans un pur instinct de survie, butant avec violence contre le mur dans un bruit d'os brisés tandis qu'une troupe entière se jetait sur lui depuis les airs, le manquant de justesse. Incapable de tenir plus longtemps son arme, Shiraishi s'effondra à terre en serrant les dents, le sabre venant s'écraser à ses côtés dans un silence bruyant. Autour de lui, l'escadron se rapprochait dangereusement, le regardant de leurs yeux perfides, un sourire sadique leur tordant la bouche de manière hideuse. Il se redressa alors en les voyant arriver, et s'apprêtât à encaisser leurs coups mortels sans flancher quand, sortie de nulle part, une jeune femme aux cheveux améthyste apparut dans le dos de ses ennemis et les trancha tous d'un seul geste puissant et rapide, les Rétrogrades s'évaporant en une nuée de particules rouges et noires presque sublime.
« Katsumi. » souffla-t-il, fermant les paupières de soulagement tout en se relevant de façon branlante.
« Quoi ? J'ai bien dit que je revenais, non ?! » lança Igarashi en faisant la moue, se saisissant de l'Ootachi au sol pour le tendre à son propriétaire.
« Tu as pris ton temps. » répondit le ténébreux moqueur en récupérant son épée de la main droite, son bras gauche pendant contre son corps tel le membre désarticulé d'une poupée.
« La prochaine fois, vous vous chargerez de l'évacuation des administrateurs et des ministres impériaux ! »
« Très peu pour moi. »
« Alors arrêtez de vous plaindre ! »
Les portes menant aux jardins royaux volèrent soudain en éclats dans une détonation stridente devant leurs visages effarés, une armada de soldats Rétrogrades disparaissant dans des volutes de fumée carmine sombre. En franchissant le seuil d'une démarche lente mais ferme, un jeune homme aux traits indistincts se dirigea vers les derniers membres encore vivant, et les chargeant d'un coup, leva au-dessus de sa tête un Katate-Uchi aux contours mauve luminescents.
La lame surpuissante se contenta de frôler ses cibles en fendant l'air, son propriétaire se soustrayant brusquement à la vue de ces dernières comme ils tentaient de riposter, avant de nouveau émerger derrière eux à une vitesse surnaturelle, dérapant sur le gravier quelques mètres pour finalement y prendre appui et se jeter encore une fois contre le bataillon, les réduisant en poussière d'un seul mouvement agile qui leur transperça leurs torses de haut en bas.
« Heika… » hoqueta la femme aux yeux aubépine avec surprise en reconnaissant enfin le mystérieux combattant.
Celui-ci se retourna subitement à l'appel de son titre, ses cheveux cobalt volant avec légèreté dans le vent froid. La prison de cuir qui cachait autrefois une partie de son visage avait été retirée et, flamboyait à présent en plein jour une pupille violette tirant sur un bleu cyan criard tel un joyau incrusté dans l'orbite de son œil.
Seimei fronça les sourcils en observant cette couleur si particulière reconnaissable entre tous. Alimentés par son pouvoir contre-nature, le sabre de l'Empereur continuait de luire avec effervescence, sa pointe dirigée vers le sol comme un drapeau blanc que le souverain agiterait pour signifier qu'il ne leur souhaitait aucun mal. Son regard se voila d'ailleurs tandis qu'il leur faisait face en silence, la cicatrice courant le long de sa joue en suivant la courbure de son nez se dissipant doucement sous les flammes que semblait projeter la pupille néfaste.
« Kebiishi. » siffla l'homme aux cheveux sombre en s'avançant, ses doigts se crispant sur la garde de son Ootachi.
« En effet. » préféra avouer Chiaki avec un sourire amer. « Mais il ne s'agit que d'une partie de la vérité. »
« Cela mérite une longue explication, j'en conviens. » acquiesça Katsumi, toutefois moins sur la défensive que son compagnon. « Seulement ce n'est guère le moment. »
« Vous avez raison. » déclara le jeune roi en se tournant vers les bâtiments du Gouvernement du Temps de manière tendue. « Le Palais est sauf, mais il reste un nombre incalculable d'ennemis au sein du château— »
Un doute le prit soudain à la gorge et il s'interrompit au milieu de sa phrase, perdu. Maintenant que son plus noir secret avait été révéler, avait-il encore le droit de se prétendre leur souverain, de leur donner des ordres en exigeant leur totale loyauté ? Dans sa poitrine, il pouvait sentir les ronces de la culpabilité s'enrouler autour de son cœur et le saigner à vif.
Et de la vérité, nul ne peut se cacher, les ombres du mensonge finissent toujours par mourir sous la clarté de la lune…
« Je sais que je ne suis pas en droit de vous le demander, mais si vous accepter de me suivre, ensemble, nous aurons une chance… » prononça-t-il d'une voix hésitante en faisant à nouveau face aux deux prêtres l'observant avec curiosité.
« Nous vous suivons. » se contenta d'émettre Shiraishi en hochant la tête d'un air résolu, étrangement plus détendue qu'il ne l'était un peu plus tôt.
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Cadavres sans vie et cris d'agonie emplissaient un champ de ruines repeint du rouge de ses alliés comme de ses ennemis. Paysage désolé dont la déesse de la guerre s'enivrait, enveloppant de son manteau meurtrier les âmes de ses victimes sur les lèvres desquelles son nom glissait dans un murmure inaudible.
Dans le château déserté ne résonnait plus aucun bruit si ce n'était celui des combats acharnés. Toutefois, dans ces couloirs et entre ces allées que la lumière du jour ne pouvait atteindre, les Rétrogrades rôdaient toujours à la recherche de leur prochaine cible. Et les accompagnants dans ce ballet de peur et de suspicion, le souffle étiolé des vents susurrant odes à la tristesse teintée de regret et souhaits de revanche nourris par la haine.
Ayant échappé aux massacres incessants, deux personnes, à l'allure étrangement calme malgré l'agitation ambiante, franchirent une série de portes réduites à des débris de bois avant de trouver une pièce vide miraculeusement laissée intacte et dans laquelle ils s'engouffrèrent sans perdre un instant.
« Ce n'est plus qu'une question de temps à présent. Cette insurrection et son intervention signeront la chute de mon frère au pouvoir. »
« Vous semblez si sûre de vous, Denka. »
« Bien évidemment ! Comment pourrait-il en être autrement ? »
« Les secrets de l'Empereur sont un coup à son autorité, mais qui donc aurait pu prévoir cette attaque ? Vous devez vous montrer plus pondéré. »
Seiren plissa les yeux alors qu'elle faisait face à son interlocuteur, l'ombre d'un doute obscurcissant ses pupilles bleu-électrique pâles. Le moment lui semblait trop opportun pour ne pas tenter sa chance, pourtant le vétéran à ses côtés demeurait sur ses gardes, incapable de prendre la moindre décision.
« Auriez-vous donc perdu toute l'ambition qui vous animait au commencement ?! Il nous faut profiter de l'instant ! Si Chiaki venait à tomber au combat, nul ne cherchera à savoir si ce fut de la main de l'Armée de la Force Rétrograde ou non. » clama-t-elle d'un ton presque euphorique, un sourire extatique ornant ses lèvres bien dessinées.
« Et on dit que la haine enlaidie même les cœurs les plus magnifiques… Vous êtes plus belle que jamais. » ne put s'empêcher de faire remarquer Mugetsu, moqueur.
« Trêve de compliments ! Je veux en terminer avec cette histoire, aujourd'hui ! » s'agaça la princesse, croisant les bras sur sa poitrine tel une enfant boudant après s'être vu refuser une friandise.
Le membre du conseil souffla en fermant les yeux et fit quelques pas vers la seule fenêtre de la pièce donnant sur la cour arrière où seuls les restes fumants d'un chaos indescriptible pouvaient être aperçus. Lui qui s'était battu pendant tant d'années contre ces créatures immondes cherchant à modifier le temps... pouvait maintenant observer l'œuvre de toute une vie être réduite en cendres. Ils n'avaient eu besoin que de quelques heures. Quelques heures seulement... Et même lui, le grand Fujiwara no Mugetsu n'y pouvait plus rien.
Le Saniwa qu'il avait été n'était plus. Humilié, fustigé, délaissé, et placé au rang de paria plus ou moins encore respecté... Les souvenirs de son passé dansaient derrière ses paupières closes imbibées de larmes de colère. Si même le plus précieux de ses alliés avait pu le trahir, alors il n'aurait aucune pitié. Il se hisserait au sommet avec le reste de ses forces, s'entourant même des ténèbres s'il le fallait vraiment.
Puissent-ils tous être témoin de mon triomphe. Saniwas et rois. Je serai celui qui mettra fin à cette guerre ridicule !
« Bien. Que le souverain qui a osé défier mon autorité tombe sous les coups de son ennemi... qu'il vienne de l'extérieur ou de l'intérieur. » s'exclama-t-il de manière perfide, le regard brillant d'impatience.
« Je préfère ça, vieil homme. » acquiesça la chancelière en se retournant avec l'intention de quitter la pièce lorsqu'elle fut brusquement repoussée contre le mur par une main lui serrant le poignet d'une telle force que ses genoux plièrent sous la douleur, ses magnifiques pupilles implorant de l'aide auprès de son tortionnaire. « Que— ! »
« N'oubliez cependant pas, Denka. Aussi facilement que je peux me débarrasser de votre frère, plus facilement encore je pourrais me débarrasser de vous. Je vous accorde mon aide dans le seul but que vous jouiez les reines fantoches tandis que le Conseil et les Saniwas seront sous mes ordres directs. Votre puéril désir de surpasser votre cadet ne m'intéresse nullement. » siffla Fujiwara, les traits de son visage se durcissant sous l'énervement. « J'exige de votre part le respect que l'on me doit. »
« J-Je… ne… l'oublie p-pas… » balbutia la sœur de l'Empereur, la souffrance devenant insupportable à mesure que le vétéran resserrait son étreinte.
Tiquant, ce dernier relâcha finalement la demoiselle qui tomba au sol en gémissant et en massant son poignet endolori, et s'avança vers la porte coulissante qu'il ouvrit seulement de moitié avant de passer sa tête au-dehors pour inspecter les lieux. Certain que la voie était libre, il sortit complètement cette fois, et prenant la direction de la chambre du conseil, se tourna une dernière fois vers la princesse.
« Attendez ici un moment, puis sortez et dirigez-vous vers le palais impérial. Vous y serez en sécurité. Lorsque le calme se revenu, prétendez que vous avez perdu de vue le groupe d'évacuation et que vous n'aviez aucune idée de l'endroit où aller. »
« Vous ne m'accompagnez pas ?! » s'écria Seiren d'un air apeuré en se remettant debout.
« Vous vous débrouillerez très bien sans moi. J'ai un travail à accomplir. » se contenta de répondre Mugetsu en refermant la porte, indifférent au sort de la chancelière.
Traversant à nouveau les couloirs sombres, il quitta les bâtiments du Gouvernement du Temps et prit la direction des quartiers privés, s'enfonçant un peu plus dans le château jusqu'à atteindre l'entrée principale où gisaient face aux grandes portes des centaines de soldats de la garde impériale et de Saniwas sous une mer écarlate reflétant les rayons de l'astre solaire.
Le membre du conseil se détourna légèrement à cette vision, nauséeux. Même après tous ces siècles à les côtoyer, la guerre et ses conséquences continuaient encore et toujours à le rendre malade.
Un Yari quelconque reposait à quelques mètres de ses pieds, sa lame grise-fer luisant d'une lumière blanchâtre comme touchée par la grâce des dieux. Hésitant un instant, il se décida en fin de compte à le récupérer, et tenant fermement la hampe dorée entre ses doigts, il rebroussa chemin avec détermination.
« Échec au roi. »
« Comme dit l'adage, Fujiwara-sama, à chacun son heure de gloire. »
Le son de cette voix caverneuse qui retentit près de son oreille le paralysa sur place et, plaquant l'arme contre sa poitrine avec méfiance, il se retourna lentement pour finir par reculer précipitamment en découvrant la personne se tenant maintenant devant lui. Vêtu d'une armure de cuir et de métal aux piques aiguisés par-dessus un kariginu vert et jaune foncé, un eboshi noir lui couvrant les cheveux, le Rétrograde demeurait immobile tel un spectre parmi les morts et les vivants.
Esquissant un sourire hilare en le voyant réagir de la sorte, le guerrier dévoila alors une mâchoire pourvue de dents acérées alors qu'il s'appuyait de tout son poids contre le fourreau d'une longue et large épée flamboyant d'une aura orangée.
Fujiwara fronça les sourcils en étudiant un peu plus attentivement son adversaire, soudain pris de doute. Entre les caractéristiques habituelles des serviteurs des Révisionnistes Historiques se dégageait une déconcertante apparence humaine qui le fit sursauter lorsque, faisant dériver son regard vers la partie haute de son visage aux traits déformés, il reconnut enfin l'unique œil gris argenté caché entre quelques mèches de cheveux bleu-nuit.
« Asahi-san… » murmura-t-il avec une horreur absolue qui sembla grandement amuser le jeune homme.
« Vous prononcez mon nom comme si vous ignoriez tout de la situation actuelle. » énonça ce dernier, rieur.
« Je savais quel chien de traître vous étiez, mais je ne vous pensais pas capable de tomber si bas au point de vous transformer de votre plein gré en l'un d'eux. » dédaigna le vétéran.
« Allons bon, on n'a pas idée d'être aussi irrespectueux quand on est soi-même un traître. » s'indigna Asahi d'un ton abruptement lugubre.
« Les grandes causes requièrent toujours des sacrifices, c'est inévitable ! » proféra Mugetsu avec force.
« Pauvre fou… »
Des perles rouges flottèrent soudain au ralenti devant ses yeux écarquillés, souillant les murs en de longues projections macabres avant que le temps ne reprenne finalement son cours et qu'une douleur comme jamais il n'en avait ressenti auparavant ne se propage au niveau de son abdomen. Baissant la tête avec fébrilité, il leva automatiquement une main pour la porter à son estomac, seulement pour réaliser avec effroi qu'une tâche cramoisi s'y étendait lentement, ternissant ses vêtements d'un blanc éclatant.
Il s'écroula alors à terre dans un cri sinistre, et la lame du renégat qui avait jusque-là échappée à sa vision se distingua avec plus de netteté tandis qu'elle s'enfonçait plus profondément entre ses entrailles sous le sourire sadique de son propriétaire. Convulsant , le membre du conseil sentit brusquement un liquide chaud et poisseux lui remonter du fond de la gorge, et s'étouffant, se mit à tousser violemment comme un flot abondant de sang se mettait à couler de ses lèvres sans qu'il ne puisse le contrôler.
« Ce monde ne fait que courir à sa perte, je vous offre la rédemption avant son annihilation. » déclara Tsuji en retirant son épée d'un geste sec et en s'accroupissant près de sa victime.
« P-Pour… P-Pourquoi… ? » balbutia celle-ci en retenant un gémissement, le sang jaillissant maintenant librement hors de sa plaie.
« Il est un Saniwa au sein de cette Citadelle dont l'accomplissement m'est très cher. Sans vous, je suis garanti de le voir réussir là où tous les autres échoueront. »
« L-Le… gar-garçon… ! »
« C'est exact. » confirma le jeune homme en saisissant le visage du vétéran pour le rapprocher d'un coup du siens. « Un jour viendra où nous nous ferons à nouveau face. Et ce jour-là, je détruirais ce qu'il a de plus précieux. Je briserais en morceaux ses rêves et ses espoirs. Je le ferais sombrer dans le néant le plus total alors qu'il avait atteint l'apogée. »
Balançant finalement le corps de Mugetsu au loin, Asahi se releva ensuite pour poser le pied sur le Yari ayant roulé précédemment au sol et appuyant vigoureusement contre la hampe, il le broya en deux avant de se diriger vers l'extérieur, débitant tout en s'élançant à travers les toits :
« Je vous en prie, essayez tout de même de mourir moins lamentablement. »
Fujiwara laissa une nouvelle toux emplie du liquide vermeil s'écoulait hors de sa bouche, sa poitrine se comprimant sous les convulsions, et sa respiration devenant de plus en plus sifflante et irrégulière. Souriant avec tristesse en sentant ses forces l'abandonnaient, il ferma ses yeux déjà bien lourds, et chuchota pour la dernière fois le nom de l'être qu'il avait tant aimé et tant haïs en même temps :
« Si seulement… si seulement tu ne m'avais pas trahi… Okadagiri… »
Endnote:
Katate-Uchi: Type court d'uchigatana développé au 16ème siècle, destiné à une utilisation à une main. Un des précurseurs du Wakizashi.
Eboshi: Sorte de chapeau/bonnet que porte le kannushi/prêtre en plus de sa tenue cérémonielle.
