Le temps était de leur côté. Au fur et à mesure que les combats s'apaisaient, de plus en plus de portails temporels disparaissaient dans les cieux blancs et bleus, les Rétrogrades perdants en nombre et en force. Des suites de cette rude bataille, ils ignoraient ce dont il adviendrait, mais en ce lieu et en cette heure, la poursuite du renégat demeurait leur seul et unique objectif. Derrière eux, un escadron de membres de l'Armée de la Force Rétrograde était à leurs trousses, tentant de les rattraper tandis qu'ils réussissaient finalement à atteindre leur cible, ce dernier s'étant arrêté dans sa fuite pour les observer, un sourire distordue tordant les traits de son visage corrompu par les ténèbres.

Se lassant de ce jeu du chat et de la souris auquel ils participaient involontairement, Kagura se stoppa subitement dans sa course et, se retournant d'un geste vif, leva une main ferme au-dessus d'elle, la paume faisant face aux nuages alors que des étincelles d'électricités statiques vacillaient entre ses doigts, sa voix résonnant puissamment sur les toits de la Citadelle du Temps.

« Réponds à l'appel de ta maîtresse, toi qui as prêté serment devant les dieux : Ame no Nuhoko ! » (*)

Un violent éclair cyan vint brusquement frapper le sol, son intense lumière éblouissant tout autour de lui un moment avant de lentement s'estomper pour laisser à la place apparaître un Naginata à la longue hampe grenat et à la lame décorée de magatama aux couleurs chatoyantes sous le sourire effronté de la petite fille. La terre sembla pulser à son émergence, et dans une lueur dorée surnaturelle, un tourbillon de fleur de pêcher implosant dans les airs, un nouvel être fit son arrivée, la lance magnifique reposant à présent dans sa main.

Le Sage laissa un hoquet de stupeur lui échapper en apercevant celui-ci, ses courts cheveux violet flottant avec légèreté dans le vent comme il chargea instantanément ses adversaires, ses yeux vert turquoise étincelant d'anticipation et de quelque chose vaguement similaire à de l'excitation. Raffermissant sa prise sur son arme, il la fit voltiger au-dessus de sa tête d'un mouvement fluide de ses larges épaules avant de porter un seul coup précis et brutal qui décima toute une partie de la troupe sans efforts.

« Quelle bande de cachottiers vous faîtes tous les deux… invoquer des Touken Danshi sans autorisation et dont le Gouvernement du Temps ne connaissait même pas jusqu'à la trouvaille. » s'exclama Asahi, hilare.

Son rire sardonique attira de nouveau l'attention du Saniwa et de la fillette aux cheveux blancs qui se retournèrent vers lui les sourcils froncés et le visage sombre. À l'arrière, Nuhoko continuait inlassablement de combattre les Rétrogrades qui se présentaient à lui sans jamais se fatiguer.

« Regarde-toi… » murmura le garçon, affligé. « Quelle cause mérite qu'on sacrifie sa propre humanité pour elle… ? »

« Les choix qui sont les miens m'appartiennent et sont parfaitement légitimes. J'ai accompli la mission qui m'a été confiée et j'en suis parfaitement satisfait. » déclara Tsuji d'un ton moqueur en jetant un bref coup d'œil vers la cour du château où s'amoncelaient des dizaines de cadavres de Saniwas.

« Est-ce que tu t'entends parler ?! Ce sont les tiens que tu as massacrés aujourd'hui ! » s'écria Ōhara avec colère, les poings serrés.

Le jeune homme explosa une nouvelle fois de rire à ces mots, des larmes lui montant aux yeux qu'il essuya du bout de ses doigts pourvus d'ongles aux allures de griffes acérées. Agrippant la garde de son sabre accrochée à sa taille de sa main libre, il pencha légèrement la tête sur le côté et demanda d'une voix faussement plaintive :

« Et je devrais leur être loyal parce que… ? Je ne connais aucune de ces personnes, j'ignore même jusqu'à leurs noms, et tu voudrais que je sois désolé de leur sort ? Clairement, tu es trop naïve pour survivre à cette guerre… »

« Et toi, trop borné pour voir que tu n'es qu'un pion qui se fera écraser lorsque devenu inutile. » répliqua Kagura, impassible. « Tu n'es qu'un gamin effrayé par le sang, tu n'as jamais été digne des dons des Saniwas ! »

« Sale petite insolente, je vais te faire ravaler tes paroles ! » hurla le renégat en s'élançant contre la petite fille avec force, son katana sorti.

Les deux lames s'entrechoquèrent dans un bruit strident qui résonna longtemps après qu'il se soit fait violemment repousser au loin sous le cri féroce de son opposant. Dérapant sur plusieurs mètres contre les tuiles de céramiques, il se stabilisa enfin alors qu'il était sur le point de franchir le bord du toit et releva un regard furieux vers le Naginata se tenant dos à sa maîtresse de manière protectrice, toujours sur ses gardes.

« Goshujin-sama, vous n'êtes pas blessée ? » s'enquit le Toudan d'une voix étonnement douce.

« Non, Nuhoko. Merci. »

Le Sage sourit avec amusement en voyant l'épée jetait néanmoins un œil par-dessus son épaule pour s'assurer de son état par lui-même. Puis, soupirant avec désespérance, il s'avança de quelques pas pour faire face à Asahi tandis que ce dernier se remettait debout tout en époussetant ses vêtements avec désintérêt.

« J'ai dit que je ne te laisserais pas semer la mort autour de toi sans réagir et c'est bien ce que je compte faire. Ne te préoccupe pas des autres, ce combat ne concerne que toi et moi ! »

« Avec joie. » acquiesça l'homme aux yeux argenté, ravi. « Je ne m'intéresse guère aux petits joueurs. »

« Toutes ces années où je préférais faire semblant de ne rien remarquer. Toutes ces fois où tu dénigrais la nature humaine, où tu ne retenais que le pire des leçons de nos professeurs, où tu maudissais le fait de ne pas pouvoir utiliser tes dons à d'autres fins que ce qu'on nous avait appris... » raconta le Saniwa en se mordant la lèvre inférieure avec rage, un mince filet vermeil souillant la pale roseur de celle-ci. « Cette époque est révolue ! »

Joignant les mains l'une contre l'autre, il laissa une flamme d'un bleu céleste se mettre à s'agiter entre ses paumes, son scintillement entourant avec volubilité les poignets du garçon aux cheveux cerisier avant de disparaître tout aussi rapidement, un jufu au papier jauni et aux écritures anciennes reposant maintenant entre son index et son majeur comme il tendait le bras sur le côté, les manches de son hakama blanc et noir virevoltant dans le souffle du vent devenant étrangement de plus en plus fort tel pour annoncer l'arrivée imminente d'une tempête.

Tsuji fronça à son tour les sourcils en apercevant les caractères sacrés qui ornait la feuille : Ciel et Dieux. Saisissant son sabre plus fermement, il le plaça devant lui de manière défensive, et attendit que son adversaire fasse le premier pas. Le Sage secoua la tête en le regardant faire, l'air dépité, et annonça pour la dernière fois :

« Je croyais que t'arrêter serait suffisant. Après tout, ta noirceur t'a déjà condamné, ton temps est compté, Asahi. Cependant, le risque est trop grand. Je n'hésiterais plus. Je vais t'empêcher d'agir… définitivement ! »

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Cerisier en fleur se dressant seul au milieu des vestiges et dont les pétales rose et blanc, à l'éclat terni par le rouge des victimes, virevoltaient au gré de la brise impétueuse tel jouant la dernière partie d'une dance macabre pour apaiser les âmes des défunts. Opposants comme alliés étaient tombés, cadavres par millier s'étendant dans des mares carmines sans fin, ravages humains s'ajoutant aux témoignages des jardins saccagés et bâtiments aux façades effondrées. De la majesté de la Citadelle du Temps et de sa cour impériale, il ne restait plus rien qu'un chaos sans nom qui ne retrouverait son ordre que bien des années plus tard.

Katsumi s'écroula à terre dans un soupir inaudible, effaçant d'un geste las du poignet la trace de sang de son dernier adversaire sur sa joue avant que celle-ci ne s'évapore en de fines particules noires. Le mouvement la fit grimacer légèrement et elle baissa la tête, observant avec surprise comme le membre enflé commençait lentement à se teindre dans une nuance bleu-violet ennuyante. Sa mémoire n'était plus qu'un immense flot de souvenirs flous et peu importait le nombre de fois qu'elle tentait de s'en rappeler, elle ne pouvait situer le moment où elle se l'était foulé.

Autour d'elle, le crépuscule se couchait doucement, enveloppant de ses nuages capucine et fuchsia les cieux pervenche. Les heures avaient défilé sans que jamais elle ne puisse se relâcher, ne flanchant pas une seconde tandis que les troupes ennemies continuaient de l'attaquer, et à présent que le petit nombre restant pouvait facilement être géré par la garde impériale, elle s'autorisa un instant pour s'inspecter.

Couverte d'égratignures et de coupure diverses, son hakama rouge et blanc noirci par la saleté et la poussière n'était plus qu'un amas de lambeaux laissant entrevoir une large partie de ses jambes, ses bras et de sa poitrine. Réalisant cela, elle s'empressa de couvrir cette dernière de ses mains tremblantes, le visage complètement empourpré, et sursauta brusquement en sentant un tissu fin recouvrir ses épaules, les cordages d'un obijime lui chatouillant gentiment la base du cou. Igarashi releva les yeux en nouant rapidement le haori bleu et or, remerciant d'un simple sourire l'Empereur qui se tenait à ses côtés avant que, ensemble, ils ne rejoignent Seimei se trouvant à quelques pas devant eux.

« Il semble que la Citadelle soit pratiquement sécurisée, il ne reste que quelques portails encore ouverts au niveau du sanctuaire près de la Porte Ouest. »

« Ça ne devrait plus être long maintenant. »

« L'ordre a été donné de réoccuper le château, et des administrateurs du Gouvernement du Temps fouillent déjà les décombres pour dénombrer les pertes. »

« J'ai peur que cela ne soit pas à notre avantage. »

Chiaki souffla bruyamment en hochant la tête. Dans sa main gauche, le Katate-Uchi demeurait enserrait, comme si l'ennemi pouvait survenir à nouveau à tout instant. Sa lueur mauve étincelait de la même intensité que sa pupille maudite, son pouls battant aux rythmes des quelques portails temporels pulsant toujours dans le ciel, ses pouvoirs aux étendues inconnues étant étrangement liés à ceux des Rétrogrades, et en particulier à ceux des Révisionnistes.

Secouant la tête pour arranger sa chevelure de sorte qu'elle retombe sur une partie de son visage et cache son œil si spécial, la lame entre ses doigts disparût dans une volute de fumée violette et il indiqua de sa voix de roi à la prestance sauve :

« Il nous faut rejoindre le Conseil, et dresser une liste de tous les dégâts. »

« Avant ça. » l'interrompit Shiraishi en se tournant vers l'arbre encore intact malgré la violence des combats dont il avait été le témoin. « Où sont les autres ? Je ne les ai vus nulle part. »

« Toujours à la poursuite d'Asahi, j'imagine. » répondit la jeune femme, son regard perdu dans le lointain. « Il n'y avait bien qu'eux deux pour réussir à l'arrêter. »

« Son sort semble incertain, dit comme ça. » chuchota le souverain en fronçant les sourcils, la tournure que prenait la conversation ne lui plaisant guère.

« Je me fiche bien de son sort ! Qu'ils le tuent ou non, cela reviendra au même ! » s'emporta le ténébreux en avançant à travers les corps, agrippant le fourreau de son Ootachi reposant à sa taille avec une rage contenue.

« Seimei-sama ! » s'écria la femme aux yeux aubépine avec indignation avant de subitement refermer sa bouche sur le point de continuer sa tirade comme l'homme aux cheveux sombre s'était abruptement retourné vers elle, ses pupilles amarantes emplit de haine reflétant les dizaines de cadavres ensanglantés jonchant le sol autour d'eux.

« Allons-y. » se contenta de dire l'Empereur à l'oreille de Katsumi, lui intimant silencieusement de ne rien dire de plus tandis qu'il lui saisissait délicatement le bras pour la forcer à avancer.

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Dans la pénombre du soir, les ténèbres du couloir envahissaient tous les recoins, ne laissant pas le moindre rayon de lumière éclairer les murs. À son seuil, partagé par une obscurité lumineuse, il reposait, les paupières closes, l'âme en paix. Couvrant sa bouche de la manche de son kimono dans une vaine tentative d'étouffer ses sanglots, il tomba à genoux, ses doigts fins venant caresser avec une douceur infinie les traits de son visage.

Les jours lointains refirent surface dans son esprit, un tendre sourire fleurissant sur ses lèvres à leurs souvenirs. Des jours heureux où ni les nombreuses batailles, ni les blessures qu'ils subissaient ne pouvaient leur faire souhaiter d'être autre part que dans cette Citadelle, auprès de cet homme qu'ils chérissaient tant.

Agrippant ses mains gelées pour les apposer contre sa poitrine, il remarqua avec surprise qu'elles tenaient fermement un objet émettant un son cristallin familier. Alors, bataillant quelques minutes avec ses paumes refusant de s'ouvrir, il dégagea finalement le précieux trésor de sa prison de chair et hoqueta d'horreur en réalisant de quoi il s'agissait. Ses sanglots redoublèrent alors qu'il s'affaissait de douleur, saisissant la petite clochette en argent retenue par une cordelette bleu et orné d'un emblème en forme de quatre pétales de prunier, qui résonna d'une claire mélodie comme il l'a plaqué contre son cœur en gémissant.

« Vous l'aviez encore… ! »

L'écho de différentes voix lui parvint depuis les grandes portes avec le temps et il se releva avec lenteur, séchant rapidement ses larmes avant de retrouver un air impassible tout en se décalant sur le côté pour laisser la place au cortège de personnes qui arrivait, cachant mécaniquement le grelot entre les pans de ses vêtements.

Un jeune homme en kariginu cannelle lui sourit gentiment en l'apercevant, et s'apprêta à l'interpeller lorsque la vue du mort à ses pieds le fit brusquement se stopper dans son élan, les administrateurs en hakama blanc et vert derrière lui s'exclamant avec stupeur :

« Ren-dono ! Il s'agit de… »

« Fujiwara-san. » compléta le dénommé Ren en s'accroupissant pour examiner l'unique plaie qui avait mortellement blessé le vétéran. « J'ignorais totalement qu'il était du nombre des victimes. »

« Qui donc a pu… ? » souffla l'un des membres du Gouvernement, consterné. « Il était l'un des Saniwas les plus puissants qui soient. »

« Il le fut. Il y a longtemps de cela. » corrigea l'homme en kariginu en se redressant, se tournant vers celui qui avait découvert le corps. « Okadagiri ? »

« Oui, Shukun. Ses pouvoirs avaient considérablement faibli depuis... depuis… »

« En effet. » acquiesça Ren, passant une main entre les mèches blanc cassé de son Touken Danshi avec affection. « Ça va aller ? »

« Il n'est plus mon maître depuis tant d'années… » murmura Okadagiri d'une voix déchirée.

« Il sera toujours ton maître… malgré vos erreurs personnelles, vous teniez sincèrement l'un à l'autre. » déclara le conseiller, compatissant. « Et cela sera toujours le cas. »

Offrant un dernier regard à l'ancien membre du conseil, l'épée lui fit ses adieux silencieusement et quitta les lieux d'une démarche hasardeuse, son maître restant un moment en arrière pour donner la marche à suivre avant de prendre enfin la direction de ses appartements privés pour le rejoindre.

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« Mort ! Cet imbécile est mort ! »

La porcelaine se brisa dans un impact assourdissant, le service à thé s'éparpillant en une centaine d'éclats sous la petite table ronde renversée. Morceaux après morceaux, la servante s'affairait à ramasser derrière sa maîtresse tandis que cette dernière faisait les cent pas dans la chambre, incapable de tenir en place. Le nouvel heurt résonna dans un bruit strident qui la fit tressaillir et, relevant la tête, elle remarqua avec abasourdissement comme le vase de cristal occupant précédemment la commode était à présent en pièce sur le tatami trempé et parsemé de fleurs.

Insatisfaite, la demoiselle au-dessus d'elle recommença à tourner en rond pour continuer à se plaindre, mais marchant sur l'une des dalles mouillées, elle grimaça de dégoût et se retourna vivement vers la domestique toujours à terre pour lui hurler de manière acerbe :

« Qu'est-ce que tu attends pour nettoyer ça ?! »

« Tout de suite, Denka. » murmura la jeune fille terrifiée, se courbant légèrement en guise d'excuse, et la sœur de l'Empereur poussa un cri de rage en se laissant tomber dans son fauteuil.

« Tous mes plans… anéantit… Ce vieux fou… sans lui… je ne pourrai rien accomplir. »

Seiren passa une main fatiguée dans sa chevelure blond platine. Il lui semblait maintenant que toutes les chances étaient contre elle, l'empêchant de réaliser ce sur quoi elle avait travaillé depuis tant d'années. Sans pitié, le destin s'acharnait sur elle avec tant d'obsession qu'elle en était à se demander si on ne lui avait pas jeté une malédiction. Mais il était inutile de blâmer qui que ce soit d'autre si ce n'est son père pour son malheur… lui refuser le trône, à elle l'ainée, sous prétexte qu'un fils serait mieux à même d'assumer cette position… Pourquoi donc avait-elle été élevée en tant que future impératrice alors ?

La chancelière ferma les paupières en s'avachissant un peu plus dans son siège. Le silence seulement entrecoupé des bouts de verre qu'on regroupait sur le sol fut soudain interrompu par une lamentation plaintive qui la fit se détourner avec lenteur. Haussant avec agacement les sourcils à la vision de sa servante se tenant le doigt d'une main tremblante, du sang s'en écoulant avec abondance, et antipathique, elle l'apostropha de façon cinglante :

« Fais attention ! Tu vas souiller le sol ! »

« Pardonnez-moi, Denka… »

La domestique pressa la plaie contre sa bouche pour en aspirer le liquide vermeil, et allait reprendre sa tâche sans broncher lorsque l'on vint brusquement la remettre debout, lui enjoignant de se taire comme on lui nouer délicatement un mouchoir autour de sa blessure toujours sanguinolente.

« Ces pauvres orchidées… Elles ne méritaient pas une fin aussi tragique. »

La princesse se redressa d'un coup au son de cette voix, la surprise la figeant sur place. Mais sans se préoccuper de celle-ci, l'invité non annoncé sourit avec tendresse à la jeune fille, caressant distraitement sa joue tout en se penchant légèrement afin de chuchoter quelques mots à son oreille avant de s'asseoir finalement à la place de la demoiselle tandis que la servante s'empressait de quitter la pièce, le visage rouge d'embarras après ce contact si intime.

« Chiaki… »

« Allons bon, chère sœur, n'es-tu pas contente de me savoir sauf ? »

« Je… non… enfin… »

« Oui ? »

Se mordant la langue avec force pour retrouver une certaine contenance, la sœur de l'Empereur s'agenouilla rapidement devant son frère et emprisonna l'une de ses mains entre les siennes tout en forçant un sourire enchanté sur ses lèvres dorées pour déclarer, plus affirmative :

« Bien sûr que si ! Comment pourrais-je ne pas l'être ? »

« Tu avais l'habitude d'être une bien meilleure menteuse dans notre enfance. » relata le souverain en retirant sa main d'un geste sec, lassé de ce petit jeu entre eux.

« Que veux-tu dire par là ? » s'exclama faussement Seiren.

« Assez… les faux-semblants m'insupporte désormais. » souffla le jeune roi, une lueur étrange ondoyant dans son regard. « Il est temps de cesser tes manigances en tout genre, car je ne te protégerais plus. »

« Me protéger ?! » s'époumona subitement la chancelière en se remettant sur ses pieds, furieuse.

« Tu ne réalises pas que j'ai couvert tes traces chaque fois que tu complotais, que ce soit derrière le dos de notre père ou derrière le mien. Tu n'as jamais su faire preuve de finesse. »

« Oh, je t'en prie ! Tu jouais avec moi autant que je le faisais avec toi ! »

« Précisément. Et tant que cela restait des menaces en l'air, je n'en avais que faire. Mais tu es allé trop loin cette fois, Seiren ! »

« Quel enfant capricieux tu fais ! Tu ne sais rien— »

« Accepte ton sort une bonne fois pour toutes ! »

L'acclamation avait retenti tel un écho dans la chambre, lui coupant la parole et la laissant bouche bée face à lui. Impassible, Chiaki se leva et s'approcha avec prudence de sa sœur, replaçant une mèche de ses cheveux derrière son oreille avant de déposer un chaste baiser sur son front.

« Ne t'avise pas de recommencer tes méfaits, Seiren… ou pas même les Dieux ne pourront m'empêcher d'alléger tes épaules d'un poids. »

« Tu n'oserais pas… » hoqueta la demoiselle, en faisant un pas en arrière sous la peur.

« Tente-moi… » lança d'un air de défi l'Empereur en quittant la pièce.

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Asahi abaissa lentement sa garde, amusé. Ces paroles représentaient un challenge qu'il était impatient de relever. Plus le garçon lâchait prise sur le passé et décidait l'affronter sérieusement, mieux il servait sans le savoir ses plans. Alors, haussant les épaules nonchalamment, il afficha un sourire narquois et rétorqua :

« M'empêcher d'agir définitivement ? Mais en es-tu seulement capable, vieil ami ? »

« Ne t'avise surtout pas de me sous-estimer. » proféra le Saniwa, resserrant sa prise sur le jufu qu'il tenait toujours en main.

« Je n'oserais jamais. Je suis parfaitement conscient de tes capacités. Même si tous les autres doutent de toi, toi et moi savons, nous savons qui tu es vraiment. » déclara le jeune homme mystérieusement. « Pourtant, je crains que tu ne puisses rien contre moi personnellement. Tes sentiments t'aveuglent trop. C'est bien là ta seule et unique faiblesse. »

« Ça, c'est que tu crois ! » s'exclama le Sage comme un halo blanc lunaire s'emparait de la feuille sacrée, se propageant autour des deux adversaires jusqu'à complètement les éblouir.

« Vas-y ! Montre-moi ce que tu caches ! »

« Toi qui oses profaner la voie des Dieux du Soleil Levant, sois lavé de tes péchés par l'épée des Cieux Transcendants ! De sa lame, elle pourfend la Terre des Mortels, et de sa garde, elle protège l'Éther Éternel : Ame no Murakumo ! » (*.*)

Tsuji chancela d'un pas en entendant le nom que venait de prononcer son rival, trébuchant contre le rebord du toit et manquant de chuter dans le vide. Sous son regard effrayé et hésitant, l'éclat s'estompa légèrement et implosa en un vortex de pétales de cerisier qui se firent emporter dans la brise déferlante, survolant de manière hasardeuse le château tandis que les traits d'un long Tsurugi noir anthracite se dévoilaient entre les doigts du garçon.

« C'est impossible… » murmura soudain Kagura en apercevant aussi l'arme, interdite.

Agrippant fermement celle-ci, le Saniwa s'élança d'un coup vers le renégat à une vitesse vertigineuse, élevant le Tsurugi pour porter une unique attaque que l'homme à l'œil argenté n'eut guère le temps de contrer, se faisant projeter à plusieurs mètres de là avant de s'écraser violemment contre les remparts de la Citadelle. Le choc fut tel qu'il s'étouffa en sentent ses côtes se briser une à une, une giclée de sang s'échappant d'entre ses lèvres alors que le Sage revenait déjà à la charge, l'ayant rapidement rejoint afin de délivrer un second assaut qui cette fois l'enfonça encore plus brutalement à travers la muraille, les débris de pierre s'affaissant tout autour d'eux comme ils échangeaient les offensives sépulcrales.

Derrière eux, la petite fille et la lance céleste demeuraient immobiles au milieu des toits, les Rétrogrades ayant tous été exterminés jusqu'au dernier, et ne restant comme seul ennemi que le traître qui semblait se délectait dans ce combat l'opposant à son ami d'enfance. Ōhara reprit brusquement conscience avec réalité tandis que les deux combattants se faisaient face avec une force ravageant tout sur leur passage. Il n'y avait plus aucun doute possible, l'épée que détenait le garçon était bel et bien le fléau des dieux, le plus tranchant des armements divins : Ame no Murakumo, aussi connu sous le nom Kusanagi no Tsurugi…

« Je ne l'avais pas revu depuis des centaines de siècles… » révéla dans un souffle Nuhoko, encore surprit.

« Ça n'a pas de sens… Il ne devrait pas pouvoir la manier. » hoqueta la fillette aux cheveux blancs, incapable de cacher sa crainte.

« Aruji-sama ? » appela le Touken Danshi en tournant la tête vers sa maîtresse, curieux.

« Kusanagi n'est pas n'importe quelle lame, Nuhoko. » expliqua alors Kagura, les sourcils froncés. « C'est l'un des trois regalia impériaux, celui dont on dit qu'il peut apporter la vie et la mort à tout ce qui existe, de la nature aux divinités elles-mêmes. L'épée la plus meurtrière de toute l'histoire… »

« C'est une lame céleste, tout comme moi. »

« Pas seulement. Cette arme apporte vertu et bravoure à quiconque la brandit, mais ce qu'elle exige en retour n'est que souffrance et désolation... De tous ses porteurs, il n'y en a pas un qui lui ait survécu. Elle aspire une telle énergie de ses maîtres qu'à chaque fois qu'ils l'utilisent, ils se tuent petit à petit. C'est pourquoi seuls les dieux peuvent la manier. C'est pourquoi seul l'Empereur est autorisé à la toucher. »

« Dans ce cas, comment… ? » questionna le Toudan sans pouvoir finir sa phrase, offrant un regard perplexe à la petite fille.

« Je ne sais pas. Je ne comprends pas. » énonça cette dernière, déstabilisée. Puis, elle ajouta plus pour elle-même : « J'espère simplement qu'il sait ce qu'il fait… »

Dans un décor plongé entre ténèbres nocturnes et crépuscule, au-delà des murs protecteurs de la Citadelle du Temps, les deux combattants s'affrontaient sans relâche. Ayant gagné les rues étroites et encombrées de la ville, ils se lançaient frappe sur frappe sans jamais se soucier des dégâts disproportionnés qu'ils causaient autour d'eux, chacun ne se concentrant que sur son adversaire pour ne jamais perdre l'avantage. Mais dans cette bataille sans précédent où il avait fait preuve d'une puissance jusque-là inégalée, pas même Asahi n'arrivait à garder le rythme devant les pouvoirs toujours croissants du Sage et de son Tsurugi légendaire.

Esquivant de justesse la lame à double tranchant qui effleura alors à peine de quelques centimètres sa carotide, il bondit rapidement en arrière et se stabilisa en vacillant au sommet d'un pylône de bois, assurant une distance de sécurité entre son adversaire et lui de sorte à reprendre son souffle.

« De toutes les épées secrètes que tu pouvais secrètement cacher… Ce trésor que tu tiens entre tes mains sera ta perte. » émit-il d'un ton railleur avant de serrer les dents en remarquant que le Saniwa ne souffrait guère de son utilisation intensive de l'arme divine.

« Je ne serais pas aussi sûr de moi si j'étais toi. » se contenta de répondre ce dernier en se redressant, le visage sombre.

« Même toi, tu ne possèdes pas autant de pouvoirs ! » s'écria le jeune homme, haletant.

« Non, en effet. Mais ne sous-estimes jamais la volonté d'un tsukumogami. S'ils le souhaitent, ils peuvent retourner leur propre puissance contre eux afin de protéger leurs maîtres. » indiqua le Sage, soulevant la lame glacée contre ses lèvres pâles pour l'embrasser. « Kusanagi a choisi de m'appartenir, et en ce sens, il m'est entièrement dévoué. » (*)

« Une telle force… te tuer n'en sera que plus jouissif ! »

« Inconscient… »

L'offensive ne dura qu'une minute seulement, Tsuji ruant subitement vers son opposant, son katana à l'aura orangée l'assaillant d'une salve d'attaques répétées que celui-ci para toutes sans la moindre difficulté avant de contrer à son tour. Contrebalançant sa lame qui atteint la poitrine de sa cible d'un geste adroit de la gauche vers la droite, entaillant sa peau au travers de ses vêtements, il le projeta finalement au loin d'un énergique coup de pied dans l'estomac qui le fit cracher une nouvelle giclée de sang alors qu'il s'effondrait contre la façade d'un commerce.

Le garçon s'écroula abruptement au sol en sentant sa propre poitrine le brûler de l'intérieur, la douleur paralysant ses membres et la sueur s'écoulant avec abondance de son front. Tremblotant, il releva difficilement la tête vers le renégat et l'observa se remettre lentement debout, le fixant un instant avant qu'il ne prenne la fuite à travers les toits des habitations vers le dernier portail temporel pulsant de ses reflets vermeils dans le ciel noir.

Agitant une main en l'air pour le saluer, comme cherchant à le provoquer, il sourit avec moquerie encore une fois, dévoilant ses dents acérées de Rétrograde et, tandis qu'un éclair bleuté le foudroyait et qu'il disparaissait en fines particules dorées, il s'exclama d'une voix tonitruante :

« À notre prochaine rencontre ! »


Endnote:

Ame-no-Nuhoko(*) : (« Lance céleste de pierres précieuses »).

Lorsqu'Izanagi et Izanami, les dieux fondateurs, se sont vu confié la responsabilité de la création de la première terre, ils reçurent un Naginata décoré de magatama nommée Ame-no-Nuhoko par les anciens dieux primitifs. Les deux divinité se rendirent alors sur le pont entre le ciel et la Terre, Ame-no-Ukihashi (« pont flottant du ciel ») et brassèrent la mer en dessous avec le Naginata. Lorsque des gouttes d'eau salée tombèrent de la pointe, elles formèrent la première île du Japon, Onogoro-shima. Izanagi et Izanami descendirent alors du pont céleste et s'installèrent sur l'île.

Magatama : C'est un ornement divin caractéristique du Japon. Sa forme évoque un croc percé, une griffe d'ours, une virgule, un 9 ou parfois un fœtus. Il est généralement fabriqué en ambre, en pierre, en jade ou même en verre.

Goshujin-sama [御主人様] : Maître; Votre Seigneurie/Excellence · Shukun [主君] - Seigneur; Sire/Sieur; Maître - Autre forme de Aruji [主人] : Maître (d'un serviteur); Propriétaire; Chef

Jufu : Feuilles de papier enchanté. Si vous avez déjà regardé CardCaptor Sakura, c'est le papier que Shaolan utilise pour invoquer des forces élémentaires telles que le tonnerre. ;)

Obijime : est une corde mince nouée autour du obi pour l'attacher, ou plus exactement le resserrer.

Ame no Murakumo(*.*) : nom complet Ame-no-Murakumo-no-Tsurugi (« Épée du ciel aux nuages regroupés »), est une épée légendaire japonaise et l'une des trois reliques sacrées de la légitimité du trône impérial du Japon féodal et de l'empire du Japon.

Elle est populairement nommée Kusanagi (« Coupeuse d'herbe »), et ressemble à une épée à double tranchant, courte et droite, ce qui la différencie totalement du style des sabres japonais à lames courbes et à un seul tranchant. On peut la manier à une ou deux mains.

Il est dit que, lorsque le Dieu des tempêtes, Susanô arriva finalement à tuer le serpent à huit têtes Yamata-no-Orochi, il trouva à l'intérieur de la queue de ce dernier l'épée légendaire douée d'une puissance sans nom. Retournant aux Cieux, il l'offrit à sa sœur Amaterasu, la déesse du soleil contre qui il était en froid, en guise de cadeau de réconciliation.

Tsurugi : Un Tsurugi est une arme blanche qui autrefois fut d'usage commun au Japon mais qui de nos jours est surtout associée à des temps historiques très reculés, ainsi qu'à la mythologie. Il s'agit d'une épée, ce qui veut dire que cette arme présente deux tranchants, un de chaque côté de sa lame, à la différence des Katana en générale, qui eux sont des sabres car ils n'ont qu'un seul tranchant, situé sur l'un des deux côtés de la lame.

Embrasser l'épée (*) : Non, ce n'est absolument pas étrange du tout ! :D En fait, c'était assez commun dans les temps anciens; embrasser une épée était la plus haute forme d'affirmation d'un serment de loyauté.