Je vous préviens juste que mon petit lexique habituel est en début de note aujourd'hui pour une raison très simple: Il n'y a que quelques termes et les explications de fin de chapitre sont beaucoup trop longue… je plaisante ! XD

Donc:

Nushi-sama [主様] : Maître; Chef (de qch); Leader - Autre forme de Aruji [主人] : Maître (d'un serviteur); Propriétaire; Chef

Totsuka-no-Tsurugi : aussi connue sous le nom Sakegari-no-tachi (« l'épée d'une envergure/portée de dix mains »), Ama-no-Habakiri (« coupe divine de la plume »), ou Ame-no-ohabari (« plume de la queue divine ») est un Tsurugi (ou Tachi, les versions diffèrent) possédé premièrement par Izanagi, puis par Susanō qui l'utilisa notamment lors de son combat contre le serpent Yamata-no-Orochi.

Wagasa : ombrelle/parapluie traditionnel(le) japonais(e) en papier huilé.

Ère Taishō : période intermédiaire, entre 1912 et 1926, du Japon suivant la période Meiji.

(*) : Cf. Special Investigations sur le Wikia.

Sokutai : est pour les hommes ce que le junihitoe est pour les femmes (cf. Endnotes Chapitre 3).


Étoile de feu matinale éblouissant de ses rayons aux nuances rouge et orange l'horizon azure, telle une macabre ironie s'harmonisant avec les murs ensanglantés de la Citadelle du Temps. Dans la cour extérieure dévastée, des cadavres par centaine recouverts de draps blancs étaient alignés, témoignages morbides laissant présager des évènements de la veille.

La nuit s'était écoulée devant ses pupilles baignées de larmes, cloîtré dans ses appartements avec nul autre que sa conscience coupable et l'esprit rongé d'inquiétude de ses épées pour seule compagnie. Ainsi prostré contre le mur au-dessous de la fenêtre entrouverte de sa chambre, respirant l'air étouffant des derniers jours de l'été, il n'avait pas prononcé le moindre mot.

Lorsqu'enfin l'aube chatoyante fut parfaitement installée, un étrange scintillement doré et blanc s'empara alors de son Tsurugi jusqu'à ce que toute la pièce soit immergée dans son rayonnement, le poussant à relever soudain la tête comme une vague silhouette humaine prenait forme à travers le voile. L'éclat lumineux demeura un instant puis s'estompa finalement lentement et il fronça les sourcils avec ennui à la vue de la personne qui lui faisait maintenant face, poussant un soupir à fendre l'âme.

Visage de porcelaine aux lèvres ivoire, ses cheveux mi-longs noirs aux reflets bordeaux caressant délicatement ses épaules nues, l'invité surprise était vêtu d'un complexe et long kimono de couleurs carmin et violet dont les manches amples et détachées retombaient avec lourdeur sur le sol. Se rapprochant tout en plissant légèrement ses yeux prune et d'or, il tendit une main aux ongles cramoisis vers le garçon avant de la rétracter à contrecœur, la reposant négligemment contre son obi ambré à motifs floraux.

« Nushi-sama… » se contenta-t-il de murmurer plaintivement.

« Je ne me souviens pas t'avoir invoqué, Kusanagi. » sermonna d'un ton froid le Sage, fermant les paupières avec fatigue.

Ame-no-Murakumo sourit avec dépit en le voyant faire, et s'agenouillant près de son maitre, se mit à doucement glisser ses doigts entre ses mèches cerisier tel berçant un enfant pour l'endormir.

« Dans quel état êtes-vous… ? M'utiliser vous a épuisé, sans compter que vous n'avez toujours pas dormi… Vous devez vous reposer. » fit remarquer le Toudan, préoccupé. Néanmoins, ne recevant pour réponse que le silence morne de l'obstination, il appela une nouvelle fois : « Nushi-sama ? »

« Je vais bien. »

« Cessez d'être aussi têtu. S'il n'y avait que moi, mais Kiyomitsu-san est également très soucieux. Croyez-vous qu'il soit sage de le laisser s'inquiéter de la sorte ? Je crois qu'il a déjà eu assez d'un maître en mauvaise santé, non ? »

« Tu as sûrement raison. » articula en fin de compte le Saniwa dans un chuchotement presque inaudible, son regard s'assombrissant de tristesse alors qu'il se mordait l'intérieur de la joue avec remords.

Soufflant, il se redressa sur ses deux pieds, seulement pour sentir brusquement les objets autour de lui se mettre à tanguer comme pris dans les vagues d'une mer déchaînée, le forçant à se rattraper de justesse au Touken Danshi à ses côtés tandis qu'il chancelait dangereusement vers l'avant, ce dernier l'enserrant vivement de ses bras fermes. Le Sage grimaça en se tenant le front, patientant un moment que le vertige le quitte. Il n'était pas sans ignorer à quel point l'invocation de Kashuu et celle de Kusanagi, mais aussi son combat contre Asahi, l'avaient laissé dans un état que beaucoup pourraient qualifier de proche de l'agonie. La souffrance, pesante et oppressante, qu'il ressentait se propageait différemment dans chaque partie de son corps, l'empêchant de faire le moindre mouvement alors que ses muscles le faisaient hurler de douleur et que ses organes semblaient chacun avoir pris feu, attisant une chaleur insupportable en lui.

Se sachant condamner à voir le monde tourner pour un certain temps, il renonça d'un rire sarcastique sur sa propre condition et se dégagea de l'emprise de sa lame pour saisir l'Uchigatana avant de tituber jusqu'à son coffret, l'y déposant soigneusement. Ce simple trajet de quelques mètres, cependant, sembla l'avoir déjà complètement drainé et, agrippant le shōji à sa droite en tremblant, il s'effondra brutalement à terre, la porte coulissante le suivant dans sa chute comme il sombrait dans de profondes ténèbres…

« Nushi-sama ! »

Xxxxxxxxxx

« Quel imprudent comportement ! Quel impardonnable péché ! Comment avez-vous pu !? »

« Le Conseil avait le droit de savoir ! Le Conseil est la plus haute autorité de ce gouvernement ! »

« Encore une fois, un Saniwa pose problème ! Le fait que vous soyez indispensable au sein de cette guerre ne vous donne pas tous les droits ! »

« Vous devez signaler toutes vos actions au Conseil ! Le Conseil fait loi ! »

« Cacher la découverte d'Ame-no-Nuhoko ! En faire votre Touken Danshi ! Tout ça dans notre dos ! »

« Le mal que vous auriez pu causer ! N'êtes-vous donc pas consciente de vos responsabilités !? »

« Maudits Saniwas ! Demi-dieux de calamité ! »

Elle tiqua, les foudres de l'indignation s'emparant lentement d'elle. Elle, dont l'indifférence quotidienne lui était si souvent reprochée, ne pouvait plus longtemps demeurer impassible. Peu importait les accusions auxquelles elle devait faire face, qu'elle soit réellement fautive ou non, mais elle ne resterait pas sans réagir devant ces gratte-papiers sans connaissance aucune sur la condition des Saniwas qui osaient insulter si ouvertement les siens.

Ils étaient loin de se douter à quel point ils représentaient une force dans ce monde constamment en proie à la corruption des ténèbres et de la lumière. Ils ne savaient guère que leur rôle au sein du Gouvernement du Temps n'était rien comparé à leur véritable raison d'être.…

Malheureusement, cette raison d'être avait été oubliée de tous il y a bien des temps immémoriaux… oubliée, perdue, abandonnée… les laissant se tenir délaissés parmi des mortels trop effrayés qui les rejetaient et servant une autorité qui les méprisés. Et de cette douloureuse existence ne leur restait comme seul réconfort que les cieux taciturnes…

Quelle pitié… que de devoir s'incliner devant de tels ignorants lorsque vous tenez le sort de ce royaume entre vos mains.

« Nous écoutez-vous même, Ōhara-dono ?! Vous devez répondre de votre crime ! »

« Chacun d'entre vous, cela suffit. »

Murmure imperceptible, tel une caresse effleurant à peine la peau, l'ordre résonna néanmoins dans la pièce de manière tranchante, sa voix froide dénuée de tout sentiment, qu'il s'agisse de désapprobation ou de compassion. Kagura se tourna d'un mouvement brusque vers l'Empereur alors qu'il prononçait ces paroles, fronçant les sourcils avec agacement. S'il n'était pas question pour lui de prendre parti, pourquoi même vouloir faire taire ses détracteurs ? Elle n'avait nul besoin de son aide pour se défendre.

Cependant, et à cette observation son sang ne fit qu'un tour, le regard vide de toute expression qu'il lui renvoya n'augurait rien de bon. Ainsi redressé sur son siège, ses mains posées fermement contre les accoudoirs et la tête droite, il semblait projeter comme une ombre au-dessus des membres du conseil, à la fois sombre et terrifiante... Des cendres de la bataille se révélaient finalement la main de fer dans un gant de velours qui avait forcé l'abdication du précédent régent et lui avait succédé si aisément malgré son très jeune âge. Oui, à cet instant précis, il ne faisait aucun doute que Chiaki méritait bel et bien son surnom de Roi des Démons.

« À présent que tout ou presque a été dit, j'aimerais entendre la principale concernée. » déclara le jeune roi d'un ton impérieux mais sec. « Si tant est que celle-ci veuille bien finir par ouvrir la bouche. »

La fillette aux cheveux blancs serra les dents en entendant le souverain l'apostropher de la sorte, préférant fermer les yeux une seconde pour se calmer. Prenant une profonde inspiration, elle les rouvrit sur l'assemblée assise face à elle et étudia attentivement chaque personne présente avant de se mettre enfin à parler.

« Je pourrais déblatérer des heures durant sur la relation liant tsukumogami et Saniwas, et les choix inévitables que nous devons parfois prendre puisque dictés par un destin auquel nous sommes aussi soumis que le reste de l'humanité. » expliqua-t-elle brièvement pour ensuite sourire avec effronterie tandis qu'elle continuait indéfectiblement : « Mais je crains que ce ne soit tout à fait inutile puisque nul ici ne pourrait me comprendre ou comprendre la raison de mes actes à part peut-être les Saniwas-vétérans. »

« Arrogante petite peste ! Comment peux-tu— ! »

« Non. Je ne veux rien entendre. »

« Heika, c'est un affront ! »

« J'ai dit que c'était assez ! »

Claquante comme un fouet, la voix de l'Empereur résonna de nouveau à travers la salle, figeant les administrateurs-doyens et les ministres impériaux alors que les anciens Saniwas demeuraient sereins, soutien indubitable à la petite fille dont le sourire n'avait toujours pas quitté le visage et qui semblait s'amuser grandement du chaos qu'elle venait de créer.

On ne croirait pas qu'elle soit une telle teigne à première vue… pensa le souverain en réprimant un soupire tout en lançant un regard noir à la responsable de cette situation désastreuse.

« Essayons de voir le bon côté des choses. » énonça-t-il après un moment, posant les coudes sur la table tout en faisant reposer sa tête contre ses mains croisées. « Nous disposons désormais d'une puissante arme au service du Gouvernement du Temps qui pourra d'autant mieux écraser l'Armée de la Force Rétrograde. »

« Certes. » exprima Sera no Kikuchi jusque-là resté muette, se relevant pour s'adresser à tout le monde à la fois. « Toutefois, je ne pense pas qu'il faille s'abstenir de prononcer une sanction à son égard. »

« Et vous ne pourriez avoir plus raison, Sera-dono ! »

L'affirmation les surprirent d'un coup et, tournant d'un même mouvement la tête vers les grandes portes entrebâillées, ils commencèrent à échanger des messes basses d'étonnement en découvrant la personne se tenant dans l'encadrement. Accompagné de deux gardes armés l'entourant tel un prisonnier sur le point d'être enfermé, l'homme aux cheveux roux et aux yeux vairons, jaune ambre et vert amande, semblait attendre une permission indistincte pour entrer, une colère sourde tordant ses traits pourtant fins et délicats.

« Izumi Ren ! Quel honneur vous nous faites de nous glorifier enfin de votre présence. » s'exclama Chiaki, acerbe.

« Pardonnez mon retard, Altesse. J'ai— » s'excusa platement le conseiller en s'inclinant devant le jeune roi avant d'être subitement interrompu par ce dernier.

« Ravalez vos excuses, j'imagine bien dans quel état doivent se trouver vos Touken Danshi après avoir perdu leur précèdent maître. »

« Malgré tout, il y a un temps pour tout. » commenta à son tour un Saniwa-vétéran. « Vos Toudans et vous-même feront le deuil de Fujiwara no Mugetsu un autre jour. »

« Bien sûr, sensei. »

S'installant sagement à sa place, l'ancien prêtre ne perdit pas un instant et, sans plus se soucier de ses congénères, il se tourna abruptement vers Ōhara, reprenant doucement bien que ses poings serrés et ses sourcils froncés indiquaient un tout autre état émotionnel.

« Ni toi ni moi ne sommes dupes. Choisir d'invoquer Nuhoko était irresponsable de ta part. »

« À situation exceptionnelle, mesures exceptionnelles. » se contenta de répondre la fillette aux cheveux blancs, imperturbable.

« M-Mesure exceptionnelles ?! Sa puissance dépasse de loin la tienne ! Que serait-il advenu du château et de tous ceux qu'y trouvaient si son contrôle t'avait échappé ?! Et je ne compte même pas les habitants de la ville ! »

« Ne me fais pas la leçon, Ren. Toi plus que quiconque. »

« C'est bien parce que c'est moi que je me permets de te faire leçon ! »

« Ne te compare pas à moi ! Je n'ai pas bafoué les lois universelles par pur orgueil ! »

« Tu— ! »

À nouveau, le silence régna entre les murs de la salle du conseil, ses membres, perdus, ne sachant plus comment réagir comme Kagura et Izumi se regardaient en chiens de faïence, ce dernier, les lèvres pressées l'une contre l'autre avec rage, caressant d'une main distraite le côté droit de sa poitrine là où cacher à la vue de tous par son hakama courrait une longue et difforme cicatrice, marquage désolant de son échec passé.

L'Empereur se surprit à sourire alors qu'il observait la scène, tel participant à une pièce de théâtre dont les acteurs auraient oublié leurs rôles pour, à la place, régler de vieilles rancunes. Il ne pouvait nier qu'il avait toujours trouvé un certain plaisir dans l'anarchie, et d'autant plus lorsque cela ne le concernait en rien. Mais aujourd'hui, le sujet avait un semblant de déjà-vu qui l'agacer particulièrement… Alors, ses ongles s'enfonçant dans la chair de ses paumes jusqu'au sang pour s'empêcher de toucher son cache-oeil de cuire, il se leva, et d'un rapide geste de la tête qui ne laissait place à aucune objection, ordonna que les lieux soient vidés afin que n'y reste plus que lui et les deux prêtres en conflit.

« Totsuka-no-Tsurugi était effectivement une arme trop puissante pour être maîtrisée par Izumi-dono. Et de cette expérience désastreuse en ressort une vérité claire : Les Saniwas peuvent être trop confiant sur leurs capacités. » relata-t-il en s'avançant vers la fenêtre d'un pas lent. Au-dehors, la tempête avait finalement éclaté, une pluie torrentielle et acérée accompagnant éclairs successifs et tonnerre grondant.

« Es-tu es trop confiante sur tes capacités, Kagura ? » répéta ainsi le rouquin d'un air conspirateur.

« Non. » affirma la petite fille avec assurance, le regard dur.

« Il n'est pas non plus question de renvoyer Ame-no-Nuhoko dans le néant. Ce serait un pur gâchis. » indiqua le souverain avec autorité, se retournant pour faire face à ses interlocuteurs. « Izumi-dono, ne faisons pas subir aux autres ce que vous-même avez subit… après tout, la relation entre un Saniwa et ses Touken Danshi est sacrée, non ? »

« Dans ce cas, apposons-lui au moins un sceau de confinement. Je ne veux prendre aucuns risques. » souffla Ren en capitulant.

« Accordé. »

« Et à propos du possesseur d'Ame-no-Murakumo ? »

Xxxxxxxxxx

Cieux nébuleux obscurcissant les environs, changeant le jour en une nuit totale seulement illuminée de fréquents coups de foudre zébrant à travers un opaque brouillard blanc s'étendant au-delà des collines jusqu'au sommet des montagnes. Paysage austère s'ajoutant à la dévastation lugubre à laquelle elle faisait face, silhouettes difformes de bois et de béton se mêlant à celles humaines accaparant toute son attention, cris de protestations et pleurs amers indistincts ne faisant désormais plus aucun sens dans son esprit.

Katsumi leva la tête vers le déluge de manière lasse, laissant les gouttes de pluie s'abattre avec violence contre son visage comme des mèches de ses cheveux améthyste, tirées en un chignon flou, venaient s'y coller désagréablement jusqu'à ce qu'elle les écarte du bout de ses doigts gelés, ses genoux s'enfonçant un peu plus profondément sur le chemin de terre humide rendue marécageux. Reposant enfin le regard sur la ville, elle observa d'une moue dubitative les dégâts entourant ses habitants se complaignant toujours près d'elle. Des toits de maisons délabrées aux façades de magasins effondrés, en passant par de larges tranchées sillonnant la chaussée... Il était difficile d'imaginer qu'une seule journée avait suffi pour causer tous ces désastres.

La jeune femme poussa un soupir en se redressant, calmant la population agacée avant de les prier de se mettre à l'abri en attendant de prochaines nouvelles du gouvernement. Déjà, l'appel constant de son nom l'avait passablement fatiguée et alors que résonnait une fois encore ce dernier dans son dos, tel un écho étouffé par le bruit assourdissant de l'averse s'écrasant au sol, elle allait se retourner avec l'intention fustiger la personne lorsqu'elle qu'elle remarqua avec surprise qu'il s'agissait de deux kitsune la rejoignant à toute vitesse.

Tentant de discerner leurs formes à travers le rideau d'eau et de brume, elle finit par s'accroupir de nouveau lorsqu'ils arrivèrent à sa hauteur et les accueilli d'un froncement de sourcil inquiet.

« Shinnosuke ? Keisuke ? » appela-t-elle d'une voix soucieuse.

« Il faut que… que reveniez à la citadelle… immédiatement ! » haleta Keisuke en se secouant inutilement, sa fourrure orange et sa queue blanche ruisselant derechef une seconde plus tard.

« Pourquoi ? Que se passe-t-il ? »

« Vos compétences médicales sont requises de toute urgence ! » s'écria Shinnosuke d'un air attristé, ses oreilles touffues s'abaissant platement. « Le maître… le maître est… »

Le reste n'avait plus d'importance, se relevant brusquement, Igarashi s'élança avec précipitation dans les ruelles en ruines de la ville, se dirigeant droit vers la Citadelle du Temps, les petits renards sur les talons. Se tenant devant la Porte Est dans un kariginu aux tons taupe et marrons seyant à merveille à ses pupille amarante, Seimei l'attendait patiemment immobile sous un wagasa pourpre le protégeant lui et Kohaku de la tempête.

« Nous vous attendions, Katsumi-sama. » lança le shikigami en guise de salutation.

« C'est lui, n'est-ce pas ? » interrogea la femme aux yeux aubépine en se couvrant sous le parapluie que le ténébreux tendait vers elle.

« En effet. Quoi d'autre pouvait-il lui arriver après avoir invoqué un tel regalia ? » répondit celui-ci en haussant les épaules, son regard se posant vers le ciel avec suspicion.

« Et comment va-t-il ? »

« Pour l'instant, il est stable. Mais si sa fièvre ne retombe pas vite... »

« Attendez… c'est la direction des quartiers privés des Saniwas… » s'étonna Katsumi en se stoppant devant l'engawa alors qu'ils avaient commencé à avancer tout en discutant. « Est-ce qu'il n'aurait pas dû être envoyé à l'infirmerie ? »

« Quelqu'un a refusé qu'il y soit transporté. » révéla Seimei d'une moue ennuyée.

« Qui ça ?! »

Plissant les yeux tout en restant étrangement silencieux, comme semblant réfléchir sur le fait de dévoiler ou non ce qu'il savait, Shiraishi finit par secouer la tête et, résolu, se saisit du poignet de la jeune femme pour la traîner avec force à travers les couloirs jusqu'à finalement arriver aux appartements du malade, la poussant à entrer d'un geste abrupte avant de pointer du doigt la personne occupant déjà les lieux et se tenant assis en tailleur contre le shōji menant à la seconde pièce tel un gardien protégeant un trésor sacré.

« Lui. »

S'appuyant nonchalamment contre un mur, l'homme aux cheveux sombre croisa les bras sur sa poitrine et se contenta de regarder tandis qu'Igarashi examinait plus attentivement l'individu, ses sourcils froncés. Puis, la réalisation la frappant subitement, elle se recula en chancelant, et se tourna fébrilement vers le ténébreux dans le but de recevoir une sorte de confirmation de sa part qu'il ne se donna même pas la peine de fournir ; reposant également contre le mur à côté de lui, se trouvait une large épée dont la garde et le fourreau étaient d'une couleur plus noire encore que la suie.

« Murakumo… » parvint-elle enfin à murmurer d'un air abasourdi.

Ledit Murakumo ouvrit les paupières à l'appel de son nom, saluant les deux arrivants d'un rapide hochement de tête tout en se déplaçant légèrement pour laisser sortir une boule de poil à lunette comme les deux kitsune ayant prévenue la femme aux yeux aubépine rejoignait la chambre à leur tour.

« Je n'ai jamais entendu parler d'un Touken Danshi ! » s'exclama d'un coup cette dernière une fois la surprise passée.

« Veux-tu te taire ! » maugréa Seimei, se redressant précipitamment pour aller fermer la porte coulissante. « Personne n'est au courant à part nous ! Et ce n'est certainement pas dans son état qu'il aurait pu l'invoquer sous cette forme ! »

« D-Dans ce cas, c-comment ? »

« Je suis une lame céleste. Il n'est pas bien difficile pour nous d'user de notre propre pouvoir spirituel pour nous donner forme humaine. Cela dit, sans mon maître ayant auparavant rompu le sceau de confinement pour m'invoquer en tant qu'épée, cela m'aurait été impossible. » expliqua avec calme Kusanagi après avoir implicitement demandé l'autorisation de s'exprimer.

« Je n'en avais pas la moindre idée… »

« C'est le cas de tous. Il s'agit d'un secret connu seuls des Saniwas possédant une arme telle que la mienne. »

« Quoiqu'il en soit… » énonça Shiraishi en reprenant sa place pour s'installer au sol, Kohaku venant se poster entre ses jambes sans un bruit. « Tu dois tenir ta langue, si le Conseil l'apprend… »

« Je ne suis pas stupide ! Bien sûr que je vais me taire ! » s'emporta la jeune femme, lançant un regard furieux au ténébreux qui ferma les yeux de manière entendue à sa réponse. « De toute façon, je suis là pour des soins, je me fiche bien des visiteurs ! Eisuke ?! »

« Il dort pour le moment. » précisa la créature en remontant la paire de lunettes sur son museau. « Mais son sommeil est agité et sa fièvre ne fait qu'augmenter… Les autres kitsune veillent aussi sur lui avec beaucoup d'attention. »

« Je vois. » acquiesça Katsumi, se dirigeant en direction de la pièce avec le petit renard pour finalement se faire arrêter à la dernière seconde par le bras tendu du Tsurugi l'empêchant de passer. « Hein ? »

« Tu es... boueuse... » se contenta alors d'indiquer l'homme aux cheveux sombre en haussant un sourcil, provoquant ainsi l'irritation de son interlocutrice.

« Évidemment que je le suis ! À qui pensez-vous qu'on a encore confié la sale besogne ?! Constater les dégâts de la ville ! Au milieu d'un orage rien de moins ! » clama Igarashi avec agacement avant de s'élancer vers la sortie d'un pas lourd pour aller se changer dans ses propres appartements. « Rhaaa, pourquoi ça me tombe toujours dessus… ?! »

« Tellement bruyante... »

Un gloussement amusé s'échappa d'entre ses lèvres ivoire sans qu'il ne puisse le retenir et, jurant intérieurement, le Toudan s'empressa de plaquer une manche de kimono contre sa bouche, s'excusant d'un sourire gêné en direction de Seimei qui balaya sa réaction d'un mouvement de la main.

« Je n'ai pas eu le temps de te le demander vu la situation, mais pourquoi être intervenu ? Pourquoi t'être matérialisé par toi-même ? »

« D'autres que moi l'auraient fait par simple caprice, mais je ne leur ressemble en rien. » se mit à raconter Murakumo d'une voix sans joie, les poings serrés. « J'ai beau être d'origine incertaine, les plus grands Dieux ont brandit ma lame. De ce fait, jamais je ne pourrais agir sans le consentement de mon maître… Pourtant, aujourd'hui, celui qui me brandit est un Saniwa mettant un point d'honneur à faire passer le bien-être des autres avant le siens… »

« Tu t'es inquiété pour lui. »

« Et à juste titre. Si je n'avais pas été là, qui sait ce qui aurait pu advenir de lui ? Des jours auraient pu passer avant qu'il ne soit découvert… si je n'avais pas été là, qui aurait pu vous prévenir de son état ? »

« Ce n'est pas comme si Seimei-san ne faisait pas attention à lui non plus… » rétorqua soudain le shikigami avec mécontentement entre les jambes de son maître.

« Mes excuses, je me suis mal exprimé… »

« Non. » intervint le ténébreux en secouant la tête, passant une main réconfortante contre le pelage de son animal. « Je comprends. Tu fais preuve d'une extrêmement dévotion à son égard, je respecte ça. »

« Toutefois… » déclara Kusanagi après un court silence, hésitant.

« J'écoute. »

« Je ne peux rester indéfiniment par mes propres moyens, même une lame céleste comme moi à ses limites. C'est encore mon maître qui m'a invoqué en tant qu'épée et c'est sur sa force que reposent mes propres pouvoirs. Je crains qu'il ne puisse se rétablir complètement si je ne retourne pas dans mon confinement. »

« Hmm… s'il ne s'agit que d'appliquer un jufu de scellement, je peux m'en charger par moi-même. »

« Quel soulagement. »

« Lorsque Katsumi sera de retour, je m'occuperai de toi. »

Xxxxxxxxxx

Tenji. Petite ville de pêcheurs entourée de montagnes et de collines couvertes d'une végétation dense mêlée de milliers de cerisiers... Au sein de cette époque futuriste où tout semblait régresser vers le passé, habitations et bâtiments au style traditionnel bordaient les eaux turquoise d'un lac traversé de plusieurs ponts et chemins aménagés alors que, sur les reliefs surélevés faisant face au bourg, se dressaient la Citadelle du Temps et le Palais Impérial réunis. Forteresse imprenable n'ayant jamais été assaillie avec succès, l'ombre imposante qu'elle projetait gardait le sanctuaire maintenant délabré dominant les plaines et reposant près d'un étang intérieur où se rencontraient deux cours d'eau sinueux, seul passage possible permettant aux embarcations de rejoindre l'éloignée plus grande et plus importante cité d'Umeōto.

Un futur s'en retournant vers le passé, tel une boucle temporelle infinie dans laquelle la culture occidentale s'interconnectait à celle de l'orient, technologie moderne contre l'ancienne, entre écrans d'ordinateurs holographiques et tramways des années 1920…

Ren se débarrassa de son wagasa en s'accroupissant sur le ponton humide. L'averse n'avait toujours pas cessé, les gouttes de pluie s'écrasant violemment contre la surface de l'eau avant de sombrer dans les profondeurs, ne laissant derrière elles que l'écho déclinant de leurs ondulations. Malgré le son perçant de la tempête, les abysses demeuraient étrangement calmes, carpes koïs et autres poissons s'étant réfugiés entre les crevasses des récifs.

« Ne te plains pas à moi si tu tombes malade. »

« Tu seras l'unique responsable. » s'entendit-il répondre par automatisme, se redressant et se tournant vers son invité avec un sourire moqueur.

Le garçon aux cheveux cerisier sourit d'un air entendu à ces mots, sa fragile silhouette se confinant avec obstination sous la faible protection que lui offrait le torii, ses doigts enserrant fermement le manche de son propre parapluie.

« Est-ce que tu te sens mieux ? Tu n'aurais pas dû demander à ce que l'on se voit à l'extérieur. »

« Je vais bien, à présent. » déclara ce dernier en jetant un rapide coup d'œil vers les façades du château avec méfiance. « Et puis j'essaie de ne pas trop me faire remarquer du Conseil pour le moment. »

« Tout cela en discutant avec l'un de ses membres. » rétorqua le conseiller dans un gloussement, se rapprochant de son interlocuteur jusqu'à ce que seulement quelques centimètres ne les séparent.

« Mais un Saniwa avant tout chose. »

La rafale d'un vent s'étant pourtant stoppé il y a des heures déferla soudain dans leur direction, les frigorifiant comme il les traversait, et balayant le pauvre wagasa délaissé qui vint se poser maladroitement à leurs pieds sans pour autant qu'ils ne réagissent. Leurs regards transperçant l'horizon gris cendré, aucun d'eux ne semblait vouloir prendre la parole le premier, sachant pertinemment que ce rendez-vous ne pouvait signifier qu'une chose. Mais malgré le déchirement que cette nouvelle serait pour l'un et l'autre, ils savaient aussi que l'évident devait être dit, ne serait-ce que pour régler les derniers détails…

« Tu pars déjà, n'est-ce pas ? » finis par annoncer Izumi en retenant un soupir.

« D'ici demain au mieux. » indiqua le Sage dont les paupières se baissèrent de manière coupable. « Je ne veux pas prendre le risque qu'ils se saisissent de Kusanagi. »

« Quand bien même certains de tes Touken Danshi seront, tôt ou tard, envoyé pour travailler directement pour le Gouvernement ? » (*)

« Je n'ai jamais dit que j'aimais l'idée, mais quel autre choix ai-je… ? »

« C'est une simple question de logistique, ils finiront par te revenir un jour, probablement lors d'opérations conjointes. »

« Bien sûr… » souffla le Saniwa dans un murmure, un court silence s'installant confortablement entre lui et l'ancien prêtre avant qu'il ne finisse par demander : « Comment vont Okadagiri-san et les autres ? »

« Laisse-moi réfléchir… le maître qui leur a donné vie et qui les a maniés pendant des décennies, ce même maître qu'ils ont trahi et abandonné avant de me rejoindre, s'est récemment fait assassiner par la faute d'un traître issu de nos propres rangs. » relata le rouquin d'un ton sarcastique en croisant les bras. « Il n'y a rien que je puisse dire, rien que je n'ai le droit de dire. C'est aussi simple que ça. »

« Le temps— »

« Guérit toutes les blessures, je sais. »

Hochant la tête doucement, le garçon aux cheveux cerisier ne put empêcher un nouveau sourire amusé de fleurir sur ses lèvres fines, son regard s'accrochant à celui de Ren pour ne plus le lâcher tandis qu'une légère brise se mettait à souffler.

« C'est étonnement semblable à la dernière fois… »

« La dernière fois ? Oh, tu veux dire lorsque le talentueux, mais arrogant prétentieux que j'étais à essayer de maîtriser une épée à la puissance bien trop grande pour lui, et en conséquence, a lamentablement échoué ? »

« Je ne t'ai jamais traité de prétentieux arrogant ! »

« Si, tu l'as fait. Mais c'était il y a des années, et tu avais absolument raison. Je ne t'en veux vraiment pas. »

L'évocation de son passé le rendit brusquement nerveux, la honte le submergeant tel une vague incontrôlable comme il passait une main tremblante sur sa poitrine là où, sous l'épaisse couche de vêtements, sa cicatrice le brûlait si intensément.

« Tu ne réalises sans doute pas à quel point je te suis reconnaissant… » énonça-t-il d'une voix brisée contrastant avec le tendre sourire qui ornait sa bouche. « Après la perte de Totsuka, j'étais… désespéré. Je n'avais plus la force de faire quoi que ce soit. Et tu m'as tant soutenu… tu es resté à mes côtés dans mes moments les plus sombres et tu as été là pour me remettre sur pied à chaque fois. »

« Je n'ai fait que ce qui me semblait juste. » se contenta d'affirmer le Sage en balayant le discours du conseiller d'un geste nonchalant de la main.

« Et tu as bien été le seul ! » intervint celui-ci avec véhémence, s'agrippant aux épaules du garçon qui écarquilla les yeux de surprise. « Je ne serais pas la personne que je suis aujourd'hui sans toi. Quoique tu en dises, ta sagesse infinie m'a sauvée. Je te dois tellement. »

« Il n'y a qu'un imbécile pour raconter des bêtises pareilles ! » s'écria ce dernier en se dégageant de l'emprise de l'ancien prêtre.

Éclatant de rire, Izumi secoua la tête et passa une main entre les mèches du Saniwa pour les ébouriffer gentiment avant de s'accroupir pour ramasser le wagasa toujours à leurs pieds, le refermant rapidement sans pour autant retourner se couvrir sous le torii, la pluie l'ayant déjà bien trempé de toute manière.

« C'est exactement pour cette raison que j'ai été si dur avec Kagura plus tôt. Je ne souhaite pas la voir passer par les mêmes épreuves que moi. Qu'elle ne finisse pas aveuglée par une fierté mal placée comme je l'ai été. »

« Katsumi-san m'a dit. Tu ne crains donc pas que la même chose m'arrive ? »

« Ton passé te définit. Je ne suis pas stupide, je vois bien que tu ne retires aucun orgueil de tes pouvoirs. Pour une raison que j'ignore encore, tu es même effrayé par leur étendue… Je n'ai aucun doute sur le fait que tu ne seras jamais tenté comme je l'ai été, comme Kagura pourrait l'être. »

« Nous verrons cela… »

Instant fugace emplit de doute et d'introspection subitement dispersé par l'orage se calmant enfin, ils levèrent de nouveau la tête vers l'horizon avec stupéfaction. Là-haut, parmi les nuages blanchissant lentement, le ciel retrouvait une couleur bleue azure réconfortante, le soleil aveuglant faisant briller ses ardents rayons au travers d'un arc-en-ciel chatoyant.

Partageant un sourire chaleureux à cette vision, les deux amis rassemblèrent leurs affaires et rebroussèrent chemin sans hâte, marchant côte à côte tout en laissant derrière eux la réapparition du beau temps acclamée de plus en plus fortement depuis le bourg.

« Je vais t'aider avec les préparatifs de ton départ. »

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Le soleil couchant surplombait paresseusement les collines baignant sous la Voie lactée scintillante, ses nuances topaze et incarnates s'entrelaçant délicatement au ciel bleu saphir pour repeindre la ville dans une couleur indigo pâle alors que le jour faisait ses adieux à la nuit.

Une fine brise chaude soufflait à travers le bois qui s'étendait au-delà de la Porte Ouest, faisant gracieusement danser les magnolias violets et les érables magenta le long du long chemin de terre le sillonnant. Appuyé nonchalamment contre la rambarde d'un pont séparant le chemin et le torii écarlate délimitant l'entrée arrière du grand temple, il observait les poissons corail et vermillon bondir hors du bassin pour venir frétiller avec élégance contre la surface de l'eau avant d'y replonger sans un bruit.

À quelques mètres de là, son fidèle compagnon l'attendait tranquillement assis sur ses quatre pattes, sa queue aux teintes rouge et noir se balançant de temps en temps à droite et à gauche avec impatience. Levant les yeux au ciel et poussant un soupir à cela, il finit par percevoir la silhouette du Sage marchait lentement vers lui tandis qu'il se redressait. Vêtu d'un hakama blanc lunaire et cyan enserrait par un obijime doré, le tout surmonté d'un haori au dégradé turquoise duquel transparaissaient des feuilles de nénuphars argentés, il était chargé de plusieurs sacs de voyage suspendus bandoulière à chaque épaule, et d'un katana carmin reposant à sa taille.

« Ton épée. » lança-t-il en tendant le Tsurugi noir au garçon quand il l'eut rejoint.

Ce dernier se contenta d'hocher la tête avec un sourire en guise de remerciement, récupérant l'arme dont le fourreau de suie était recouvert de plusieurs jufu aux écritures manuscrites archaïques et spirituelles, et la glissa aux côtés de la première. Pendant une seconde seulement, son regard se couvrit d'un voile de tristesse comme ses doigts effleuraient avec douceur la garde et il prononça d'une voix soulagée :

« Si tu n'avais pas été là, j'ignore s'il serait encore entre mes mains aujourd'hui. »

« Ne t'en fais pas. » répondit Seimei, écartant la remarque d'un geste de la main. « Est-ce que tu sais où aller ? »

« Oui, Ren s'est déjà occupé de tout pour moi. »

« Bien. »

Le bruit du vent résonna soudain près d'eux, les branches bruissant dans un mouvement presque imperceptible. Il semblait que le moment était venu pour le Saniwa de se mettre en route, mais le ténébreux continuait de se tenir obstinément face à lui, le retenant sans pour autant prononcer la moindre parole… L'une de ses mains vint brusquement se plaquer contre sa bouche lorsque l'homme aux cheveux sombre commença à nerveusement mâcher l'intérieur de sa joue, vaine tentative de cacher ses gloussements moqueurs qui ne passèrent guère inaperçu.

« Qu'est-ce qui te fait rire, imbécile ?! » s'exaspéra alors Shiraishi en comprenant que son interlocuteur avait noté son incertitude.

« Je t'ai toujours connu si direct, qu'est-ce qui pourrait te faire autant hésiter ? » demanda-t-il d'un sourire contrit, sa tête penchée sur le côté avec curiosité.

Il prit quelques secondes pour réfléchir, préférant choisir ses mots avec soin. Les Saniwas étaient des êtres mystiques, des prêtres et prêtresses nommés par les dieux afin d'exécuter leurs ordres et de protéger l'humanité ; Et d'une façon assez détournée, leur implication au sein de cette guerre contre les Révisionnistes Historiques s'inscrivait dans la juste continuité de leurs taches originelles… Cependant, elle leur imposait également d'obéir à des règles parfois contraires à leur nature même. Des règles auxquelles certains d'entre eux avaient beaucoup de mal à s'adapter, et notamment celui qui se tenait devant lui maintenant.

« Le pouvoir corrompt. Tu en as été témoin personnellement. Mais je devrais peut-être te rappeler que la faiblesse, aussi, corrompt. Le pouvoir corrompt quelques-uns, tandis que la faiblesse corrompt le plus grand nombre. » déclara en fin de compte le ténébreux dans un murmure. « Évite que tes propres faiblesses te corrompre. Laisse le passé à ce qu'il est. »

« Ce qu'il est, hein ? » chuchota le Sage en se mordant les lèvres avec force avant de souffler mollement. « Tu as raison. J'en suis conscient, évidemment, mais— »

« Je sais. Mais comment espères-tu de tes Touken Danshi qu'ils voient au-delà de leurs propres passés si tu es incapable de faire de même avec le tiens ? Tu es un Saniwa, la sagesse est ton chemin de vie. »

« C'est vrai. Je tâcherai de m'en souvenir. »

« Aruji-sama ! »

L'appel de cette voix si reconnaissable les fit se retourner d'un coup comme un kitsune se précipitait à toute allure vers eux, le baluchon vert accroché à son cou sautillant dans un rythme régulier contre son pelage soyeux. Derrière lui sur le sentier, l'Empereur se tenait immobile sous les derniers rayons du soleil de la soirée, son sokutai beige et ambre miroitant telle la poudreuse au cœur de l'hiver. Réalisant qu'il avait été reconnu, il agita discrètement une main tout en étirant ses lèvres dorées en un doux sourire sans joie et inclina finalement sa tête respectueusement avant de repartir, retournant vers le château d'un pas amorphe.

« C'était quoi ça ? » hoqueta Shiraishi, interloqué.

« Le signe que rien ne sera plus jamais pareil. » indiqua le garçon aux cheveux cerisier, impassible.

« Quel genre de monstre est-ce que vous êtes ?! » s'exclama ainsi le petit renard une fois arrivé, relevant le museau d'un air vexé. « Et dire que je me suis chicané avec les autres pour être celui qui vous accompagnerait ! »

« Chicané… ? »

« Excuse-moi, Konnosuke. Je ne pensais vraiment pas que tu pouvais me rejoindre aussi vite. »

« N'importe quoi ! Vous m'avez simplement oublié ! »

« D'accord, d'accord. Et si tu me laisser me faire pardonner, tu veux ? » énonça le Saniwa, se baissant pour passer une main dans la fourrure de l'animal. « Nous n'aurons qu'à nous arrêter à la cité pour acheter des inarizushi avant de prendre la route, qu'est-ce que tu en dis ? »

« Pour de vrai ?! » interrogea la créature d'un ton excité en faisant de nouveau face à son maître, des étoiles pleins les yeux.

« Hmm-hmm. »

« Qu'est-ce qu'on attend alors ?! Allons-y tout de suite ! »

« Pas étonnant qu'ils aient tous cherché à venir avec toi. » souffla l'homme aux cheveux sombre, désapprobateur. « Tu vas en faire un autre Daisuke. »

« Je ne suis pas responsable du surpoids de Daisuke. » débita le Sage avec un haussement d'épaules, la situation l'amusant clairement.

Une fois de plus, un étrange moment de flottement passa, les laissant seuls à leurs réflexions alors que la nuit s'installait enfin et que ne restait que le clair de lune apaisant pour éclairer le pont sur lequel ils se trouvait. Sur l'eau désormais invisible du bassin, la forme ronde de l'astre nocturne se reflétait dans une ondulation langoureuse, hypnotisant le regard et l'esprit de quiconque osait s'exposer à sa vision.

Se détournant pour ne pas se faire piéger, Seimei laissa négligemment son bras droit pendre au travers de son haori ouvert, sa manche vide voltigeant librement dans la brise subitement plus fraîche, et s'éloigna de quelques pas en direction de Kohaku. Puis, s'arrêtant aussitôt, il ouvrit la bouche une dernière fois avant de s'en aller pour de bon, un sourire sincère et serein fleurissant sur son visage fermé.

« Accroche-toi à tes convictions, ne perds jamais espoir. Et fais de ton mieux. »

« Compte sur moi ! » acquiesça le garçon aux cheveux cerisier de manière déterminée en se tournant à son tour, reprenant la route en compagnie de Konnosuke et de ses épées, tournant la page sur la Citadelle du Temps et son passé.

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Deux semaines plus tard...

Lueur ocre envoûtante, ses flammes léchant les parois de pierre du four dans un ballet aguichant, cherchant toujours à augmenter la chaleur dans la pièce déjà imprégné d'une vapeur asphyxiante. Un par un, les charbons de bois brûlaient, colorant tout ce qu'ils touchaient d'un noir obscur, tachant ses doigts et ses vêtements comme il essuyait la sueur s'écoulant abondamment de son front d'un geste du poignet.

Poussant un soupir fatigué, il se recula d'un pas et admira avec un sourire ravi son travail enfin achevé. Après un temps considérable passé dessus, une attention toute particulière et d'intenses efforts, sa beauté originelle resplendissait à nouveau, chef-d'œuvre dont le nom avait été oublié depuis bien trop longtemps…

« Aruji-sama, est-ce que tout est prêt ? » interrogea Konnosuke d'une voix sérieuse qui ne lui seyait guère, passant juste une tête par la porte de la forge.

« Oui. » se contenta de répondre le Sage en se débarbouillant rapidement à l'aide d'une serviette. « Nous pouvons y aller. »

Abandonnant négligemment le tissu sur l'établi devant lui, le maître et son kitsune quittèrent les lieux, laissant derrière eux trois épées très différentes demeurant tranquillement sur la table de travail. Tantou sombre bordé de cuivre, ou bien anthracite aux lignes blanchâtres et cramoisi, et Uchigatana d'or enserrait de cordages vermillon, leurs noms gravés à même la lame, Maeda Toushirou, Imanotsurugi et Heshikiri Hasebe, reluisaient sous la douce lumière du jour tel cherchant à être reconnu.

La traversée de la citadelle s'effectua avec plus d'empressement tandis que ses doigts engourdis et tremblants tenaient avec fermeté l'arme à la garde fleurie de peur qu'elle ne lui échappe des mains et ne se brise sur le sol dur et froid pour la seconde fois. Sa destination finalement atteinte, il ouvrit de manière brusque le shōji et entra dans une chambre envahie par les ténèbres. Face à lui, résidait un support de sabre recouvert d'un grand drap blanc immaculé, et s'agenouillant calmement, il y déposa le katana dépossédé de son fourreau.

Plaçant ses paumes à plat contre l'objet, il prit une profonde inspiration et se concentra, laissant une pâle lumière bleu céleste se diffuser. Froid, le halo se mit soudain à grandir, devenant de plus en plus puissant alors qu'il s'emparait de la lame pour ne faire qu'un avec elle, éblouissant tout autour d'elle. Lentement, une silhouette indistincte prit forme à travers le voile luminescent et le garçon aux cheveux cerisier se leva, l'éclat commençant doucement à s'estomper pour révéler à présent une personne se tenant auprès du petit renard, l'Uchigatana carmin reposant dans sa main gauche avec aisance.

Elle portait des vêtements de style occidental composés d'une chemise blanche, d'un petit gilet et d'un long manteau noir et pourpre orné de boutons dorés scintillants. Son visage, aux yeux grenat profonds et à la bouche fine embellit au coin d'un élégant grain de beauté, était gracieusement entouré de cheveux brun foncé coupés court à l'avant et retenus en catogan à l'arrière, les quelques mèches pendant coquettement sur son épaule. Pour finir, dissimulant une faible cicatrice parcourant la base de son cou jusqu'au creux de sa gorge, était judicieusement nouée une écharpe unie écarlate.

« Bon retour, Kiyomitsu ! » s'exclama le Saniwa d'un ton excité, un sourire comblé sur les lèvres.

« Je suis Kashuu Kiyomitsu. L'enfant sous la rivière, l'enfant de la berge, je suppose. Je peux être difficile à manier, mais mes capacités sont de premier ordre. Je cherche toujours des personnes qui pourront correctement m'utiliser, me combler d'affection, et m'habiller magnifiquement. » se présenta le Toudan de ses yeux fermés, sa tête penchée sur le côté et sa main droite balayant l'air comme s'il s'agissait d'une broutille.

Puis, se redressant, il sourit avec trépidation et ajouta :

« Dîtes, Aruji, si on allait faire du shopping ! »

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Ce conte portait sur l'histoire des jours sanglants d'un certain Saniwa dans une certaine Citadelle…

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À suivre…


Partie Deux: Touken-Ranbu-Hanamaru-Les-Jours-Fleuris-du-Saniwa

Puisque certaines personnes l'ont demandé, je vais vous donner le sens derrière les noms de mes personnages, ainsi que ceux des lieux :

Tsuji Asahi (辻 朝日): Carrefour/Tournant - Soleil Levant

Izumi Ren (泉 蓮華): Source d'Eau - Pétales de Lotus

Ōhara Kagura (大原 神楽): Grande Plaine - Danse Shinto

Chiaki ( 千秋) - Mille Automnes

Igarashi Katsumi (五十嵐 克己): Cinquante Tempêtes - Beauté Victorieuse

Shiraishi Seimei (白石 清明): Roche Blanche - Pure

Fujiwara no Mugetsu (藤原 の 無月): Champ de glycine - Ciel sans Lune

Kikuchi no Sera (菊池 の セラ): Étang de Chrysanthème - Nom Étranger provenant de "Sarah"

Seiren (清廉) - Honnêteté

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Tenji (天時) - Cieux du Temps

Umeōto (梅王都) - Capital Impériale de la Fleur d'Abricotier

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Merci d'avoir suivie cette fiction. Merci pour les lecteurs qui m'ont envoyés des reviews, ceux qui m'ont envoyé des MP. Merci de vous être abonné à mon flux (chaque fois que l'histoire était suivie, l'auteur l'était aussi, donc merci !).