Emma se frotta les yeux, l'expression embrumée et tendit le bras vers la droite pour attraper son téléphone à l'aveugle. Après quelques tâtonnements indécis, elle parvint à éteindre la sonnerie et jeta un regard sur l'heure. Un profond soupir s'échappa de ses lèvres avant qu'elle ne se tourne vers l'autre côté. Une chevelure brune occupait l'oreiller près d'elle et le corps sous les draps demeurait endormi. Elle s'approcha et posa un baiser sur la joue de sa femme. Un léger câlin sans brusquerie pour éviter les foudres d'un réveil trop matinal et elle se recula pour quitter le lit dans de lents mouvements. Dehors, la nuit n'avait pas encore laissé place au jour et le soleil se levait à peine à l'horizon. Elle récupéra des vêtements dans le dressing surtout envahi par les habits de sa compagne et s'enferma dans la salle de bains pour une bonne douche revigorante.
Trente minutes plus tard, elle se trouvait en bas avec Henry qui se réveillait devant son bol de céréales et ses tartines au beurre de cacahuètes. Appuyée contre le plan de la cuisine, devant la cafetière, elle but une gorgée de café, le regard sur son fils.
— Pourquoi le coach tient à faire ses entraînements si tôt le matin ? lui demanda-t-elle. Si vous êtes à moitié fatigués sur le terrain, ça ne sert à rien...
La cuillère de céréales dans une main, Henry feuilletait un magazine de sports de l'autre.
— Il dit que c'est formateur, répondit-il.
Emma regrettait presque l'époque où Henry ne rêvait que de taper dans un ballon, faire du vélo ou lire ses livres bourrés d'histoires fantastiques. Un temps où il était encore petit, où il n'aspirait pas à devenir un joueur de football renommé et adulé par les filles... Henry termina son bol, ses tartines, déjà habillé et parti prendre son sac à l'entrée.
— On peut y aller, maman.
— J'arrive, lui répondit Emma.
Celle-ci écrivit quelques notes sur un post-It qu'elle colla à la cafetière, destiné à sa femme lorsqu'elle se réveillerait et rejoignit son fils à l'entrée. Elle récupéra sa veste, ses clefs de voiture et sa sacoche avant de quitter la demeure aux façades blanches.
La grand-mère de Scarlett l'avait appelée tôt ce matin pour lui demander de la remplacer malgré son unique jour de repos. Alors Regina n'avait eu d'autres choix que de se lever aux aurores pour arriver chez Granny's à six heures ce matin afin de servir les premiers clients. Elle connaissait la plupart des habitués par leurs prénoms. Leroy était le premier à franchir les portes du restaurant avec Albert Spencer. Tous les deux prenaient chaque matin un grand café crème ainsi qu'un beignet aux framboises et aux abricots. Arrivait ensuite Archie Hopper, qui tenait un parapluie dans les mains, quelle que soit la météo du jour. Auguste Booth venait également avec son père qui commandait simplement une part de brownie avec son café. Venait ensuite le couple Blanchard/Nolan avec leur bébé et enfin les propriétaires des lieux et de toute la ville, monsieur et madame Gold, également propriétaires de son petit appartement. Regina arriva à la table de ces derniers et les salua :
— Bonjour monsieur Gold... Madame Gold... Qu'avez-vous choisi ?
— Un thé verveine et un café serré, répondit monsieur Gold.
Regina s'éloigna après avoir pris note sur son calepin et retourna derrière le comptoir pour préparer le thé et le café. La clochette à l'entrée retentit et elle s'arrêta à cet instant précis dans sa tâche quand son regard reconnut la silhouette de madame Swan-Mills, la femme de sa sœur Ruby qui était également maire de Storybrooke. Cela faisait trois ans que sa sœur avait épousé cette femme venue de Boston et de tous les habitants de cette ville, Emma Swan était de loin la personne la plus aimable et serviable qu'elle avait eu la chance de rencontrer. Elle la vit marcher vers ses parents, les saluer et entendit une voix l'interpeller depuis le comptoir :
— Il vient ce café, Mills ?
Regina se reprit. Plongée dans ses songes, elle avait oublié la commande de Killian Jones, de son vrai nom Crochet dans l'autre monde. Elle s'empressa de prendre la cafetière et lui remplit sa tasse :
— Désolée.
— Merci, fit tout de même Killian.
Un autre homme s'installa près de Killian. Regina le connaissait lui aussi, dans le monde de la Sauveuse, son nom était Sean, mais la plupart des habitants de la ville l'appelaient Robin. Il était veuf et vivait avec son fils non loin de chez elle.
— Salut Regina, fit-il d'un léger sourire. Je veux bien un café tant que t'es là.
— Bien sûr, répondit Regina. Un petit instant.
Elle posa une tasse devant lui avant de le servir puis repartit préparer la commande de monsieur Gold. Heureusement, Regina était efficace, travaillait vite depuis des années et si chaque matin le Granny's était bondé de monde, elle parvenait à gérer tous les clients sans les faire trop attendre. Son plateau dans les mains, elle retourna dans la salle et porta les deux tasses, respectivement de thé et de café, à ses propriétaires. Venait alors le moment où elle devenait plus nerveuse en approchant de la table d'Emma Swan-Mills qui n'était autre que sa belle-sœur.
— Bonjour Emma, fit-elle... Henry, tu vas bien ?
— Salut ! répondit ce dernier. Oui ça va, j'ai un entraînement dans moins d'une heure parce qu'on a un match samedi prochain. Tu viendras me voir ?
Regina aurait souhaité de tout cœur aller voir jouer son neveu, mais sa sœur et elle ne s'entendaient pas et Ruby n'appréciait guère qu'elle voie son fils.
— Désolée, je travaille samedi prochain.
Elle reporta son regard sur Emma et prit un court instant, incapable de ne pas la détailler.
— Miss Swan, je te sers comme d'habitude ?
— S'il te plaît, avec un supplément de caramel si tu peux, lui répondit Emma avec un léger sourire.
— Et pour toi, Henry ? demanda Regina.
— Rien, merci. Je vais m'entraîner et j'ai déjà mangé.
Emma suivit Regina des yeux jusqu'à la voir contourner le comptoir pour préparer ses commandes. Lorsque son regard s'attardait ainsi sur elle, ses pensées vagabondaient, erraient dans quelques détours indélicats de son cerveau. En tant que belle-sœur, Regina faisait partie de leur famille, du moins aux yeux d'Emma et d'Henry. D'ailleurs, ni lui ni elle ne comprenaient les rancœurs acharnées que les habitants nourrissaient à l'égard de Regina. Le passé de Méchante Reine qui la poursuivait, ses soi- disant méfaits à l'encontre de tous ces gens se trouvaient bien trop loin pour être encore jugés. Et tout le monde avait droit à une seconde chance, selon Emma. Celle-ci croisa le regard de sa mère, Blanche, attablée avec David et elle lui renvoya son sourire. Elle reporta son attention sur son fils et lui rappela :
— Après tes cours, t'oublieras pas d'aller directement à la mairie, ok ? Parce que je ne serai pas là pour venir te chercher.
— Je sais, maman me l'a déjà dit, fit Henry peu enthousiaste. Mais pourquoi je devrais aller à la mairie plutôt qu'à la maison ?
Cette question revenait souvent dans la conversation, songea Emma qui, une fois de plus, répondit :
— Tu sais que maman veut s'assurer que tu fasses tes devoirs...
— Ouais, elle n'a pas confiance en moi, lança Henry, et me considère encore comme un gamin.
— Je lui parlerai, tenta Emma pour rassurer son fils.
Ces derniers temps, Henry semblait se rebeller contre Ruby. Emma se demandait d'ailleurs s'il n'avait pas intégré l'équipe de foot uniquement pour la faire râler, pour aller à l'encontre des volontés de Ruby. Et Emma ne niait pas totalement les allégations de son fils au sujet de sa femme qui oubliait parfois qu'il avait treize ans et non plus sept. Du coin de l'œil, elle vit Regina revenir et se recula sur la banquette pour la laisser déposer sa tasse et son assiette de bacon.
— T'es sûre que tu peux pas venir au match ? réitéra Henry à l'attention de Regina. Si je demandais à Granny qu'elle te donne une journée de congé, je suis sûr qu'elle le ferait.
Regina était touchée par l'insistance d'Henry, mais ne pouvait accepter.
— Peut-être une autre fois, dit-elle.
La porte se rouvrit l'instant suivant et quand Regina croisa le regard de sa sœur, elle préféra ne pas s'attarder à la table d'Emma bien malgré elle.
Ruby marcha en direction de la table de sa femme et vint aussitôt l'embrasser.
— Salut bébé.
Emma se poussa et Ruby put s'asseoir près d'elle, glissant une main possessive sur sa cuisse. Tout avait fonctionné grâce aux Charmant devenus ses beaux- parents. Emma était à elle, ainsi que le fils de sa sœur, sa maison, sa Mercedes, sa vie tout entière était sienne. Regina reléguée à la Méchante Reine devenue serveuse, elle était la Gentille Reine qui avait su répondre aux souhaits de toute une ville, ôtant à sa sœur ses pouvoirs et le contrôle qu'elle exerçait sur les habitants de Storybrooke. Regina avait autrefois semé tant de malheurs dans sa vie que le temps était venu de récolter le fruit de ses trahisons.
— Regina ? appela-t-elle...
La voir dans cette tenue ridicule, sans ses talons hauts, sans son air arrogant et supérieur, n'avait pas de prix. Ruby ne regrettait qu'une chose : que les habitants de cette ville n'aient pas entièrement conscience du service qu'elle leur avait rendu.
— Salut Ruby, fit Regina... Tu vas bien ?
La concernée allait enfin pouvoir prendre sa revanche sur sa grande sœur et se délectait de ce moment.
— Sers-moi un chocolat vanillé et apporte-moi une part de gâteau de Granny.
Regina acquiesça, ne pouvant s'empêcher de croiser le regard bleu pénétrant d'Emma assise près de sa sœur. Elle s'éloigna sans attendre et Ruby reporta son regard sur Emma. Elle avait senti ses baisers ce matin, n'avait pas eu la force de se réveiller, épuisée par son sort de la veille, mais maintenant près d'elle, elle pouvait pleinement profiter de cette femme dont les traits étaient si semblables à ceux de son ancienne amante.
— J'ai oublié de te demander si tu voulais autre chose...
— Non, ça ira merci, répondit Emma.
Celle-ci avait remarqué l'absence d'un "s'il te plaît" lors de la commande de Ruby passée à sa sœur. Elle n'aimait pas sentir cette animosité de la part de sa femme qui semblait faire payer à Regina des rancœurs d'un passé lointain. Elle préféra ne pas soulever le problème ici, au milieu du restaurant. Elle étendit son bras sur le dossier, derrière sa femme et lui demanda plutôt :
— T'as bien dormi ?
Ruby prit une courte pause sur cette question de la part de sa nouvelle compagne, du moins, dans ses seuls souvenirs, car pour Emma, toutes deux étaient mariées depuis plus de trois ans. Prendre à Regina tout ce qu'elle avait pour la priver de sa fin heureuse n'avait pas été seulement une brillante idée, mais une idée incroyablement audacieuse. Emma était de loin la plus belle femme de Storybrooke avec son regard bleu acier et son visage angélique. Comment Regina avait-elle pu la soumettre à ses charmes sans réelle magie, se demandait encore Ruby. Elle lui repoussa une mèche dorée derrière l'oreille, un geste revenant de son propre passé avant que sa sœur ne lui enlève ce qu'elle avait de plus précieux.
— Je n'avais pas aussi bien dormi depuis des années, confessa-t-elle.
Une silhouette approcha et les interrompit :
— Madame le Maire, fit Killian Jones, pardonnez- moi de vous déranger, je souhaitais savoir si vous aviez reçu ma demande pour l'ouverture de l'entrepôt.
Ruby se reprit en songeant qu'elle avait aussi de nouvelles responsabilités à Storybrooke, car en tant que Gentille Reine aimée de tous, elle devait accorder un minimum d'attention à ses sujets.
— Je m'en occupe ce matin, répondit-elle. Killian sourit largement sur cette affirmation.
— Merci Madame.
Il lança un coup d'œil à Emma puis Henry et s'éloigna afin de quitter le restaurant. Regina revint à la table et posa l'assiette de gâteau et la tasse de sa sœur.
— Je l'avais fait mettre de côté pour toi, expliqua Regina, c'était la dernière part. Bon appétit...
Ruby ne la remercia pas, mais Regina ne sembla pas s'en offusquer et s'éloigna après avoir croisé une nouvelle fois le regard d'Emma. Les clients du matin commençaient à partir, la plupart pour aller travailler, et elle devrait d'ores et déjà préparer le service du midi puisque beaucoup d'entre eux venaient déjeuner à leur pause repas. Debout derrière le comptoir, elle récupérait les tasses propres et les séchait avec un torchon. Immanquablement, son regard repartait vers la table de sa sœur, surtout vers Emma, comme aimantée par ce qu'elle dégageait. Cette attraction déplacée pour la femme de sa sœur avait, semble-t-il, toujours été. Regina ne se l'expliquait pas et s'en maudissait. Quelle sœur était attirée par l'époux ou l'épouse de sa cadette ? Combien de fois avait-elle rêvé d'elle, de la vie qu'elles auraient pu avoir si Ruby n'était pas revenue dans sa vie ? Mais Regina avait conscience de mériter ce qui lui arrivait. Ruby lui avait enlevé ses pouvoirs, l'avait empêchée de détruire la ville et ses habitants, mais lui avait aussi permis de rester à Storybrooke et de travailler. Regina se devait de lui être reconnaissante, au moins pour lui avoir laissé la vie sauve, quoi qu'il arrive. L'ancienne Méchante Reine ne faisait que payer le prix de ses méfaits et de l'usage de la magie noire.
Mais Emma ne pensait pas de la même façon. Son raisonnement se basait davantage sur l'idée de tourner la page que de nourrir des rancœurs inutiles et sources de conflits incessants. Son travail consistait à faire régner l'ordre, à capturer des fugitifs signalés par les bureaux fédéraux du pays. Pourquoi devrait- elle, en plus, supporter la méprise et la haine chez elle, dans sa ville ? Elle termina son café crème, vanille-caramel.
— On y va Henry, lui dit-elle.
Elle tourna les yeux vers sa femme et glissa ses doigts dans ses cheveux bruns.
— J'aurais bien voulu profiter du p'tit déj en famille, mais je vais être en retard...
Elle posa un baiser sur sa joue et ajouta :
— Et essaie d'être plus sympa avec ta sœur. Elle se donne du mal.
Ruby la retint par le bras et se leva pour lui faire face. Elle réalisait qu'Emma Swan était bien plus grande qu'elle, d'autant que Ruby ne dépassait pas le mètre soixante-deux.
— Hey, j'exige un vrai baiser, dit-elle d'un regard plus malicieux.
Depuis le comptoir, Regina détourna les yeux comme si ce genre de scène lui glaçait le sang et le cœur. Être témoin tous les matins des élans d'affection entre Ruby et Emma était sans doute son pire châtiment. Chaque fois, elle en sentait une boule douloureuse au creux de sa gorge, chaque fois, cette vision lui était insupportable. Bien sûr, elle avait songé à changer de travail pour ne plus être témoin de l'amour indéfectible entre sa sœur et la Sauveuse, mais personne à part Granny, n'avait accepté de lui offrir un emploi. Tous savaient que Regina n'avait aucune compétence et sans sa magie, elle n'était plus rien. Elle s'efforça de poursuivre sa tâche consistant à nettoyer le comptoir et entendit :
— Regina ?
Son cœur s'emballa sur la voix d'Emma qui s'était rapprochée devant la caisse enregistreuse.
— Pour le petit' dej, fit Emma en lui tendant un billet de vingt dollars.
Regina le saisit, les joues empourprées de gêne.
— Merci Miss Swan.
— Tu peux garder la monnaie, fit Emma d'un léger sourire. À tout à l'heure...
Regina le lui renvoya et capta une nouvelle fois la profondeur de son regard bleu acier. Quand Emma venait la voir ainsi directement, elle percevait une douce chaleur naître dans sa poitrine.
— Merci infiniment et bonne journée.
