Emma avait investi un bureau dans le bâtiment du commissariat de la ville. Quand elle n'avait pas à parcourir les 150 kilomètres qui séparaient Storybrooke de Boston, elle profitait de ce pied-à- terre qui lui permettait de garder un œil sur la ville gérée par sa femme. Ruby avait été élue maire après avoir sauvé la bourgade fantôme créée par Regina, autrefois Méchante Reine. Emma n'avait pas connu cette époque, n'avait entendu que des histoires rapportées, souvent déformées au fil des années, au gré des opinions des conteurs. Pour cette raison, elle ne prenait part à la politique que très rarement et ne tenait pas compte des rancœurs à l'égard de Regina. Après tout, celle-ci était la sœur de sa femme et, jusqu'à maintenant, elle n'avait fait de mal ni à elle ni à son fils. Même ses parents, David et Blanche, faisaient preuve d'un profond mépris pour Regina et se rangeaient toujours du côté de Ruby sans réellement chercher à comprendre. Heureusement, Henry n'avait pas été influencé et préférait se faire une idée par lui-même qu'à travers les récits des autres. La réalité était surtout qu'Henry avait eu des difficultés à accepter son mariage avec Ruby, à l'accueillir dans leur petite famille qu'ils formaient tous les deux. Aux portes de l'adolescence, Henry se construisait une personnalité, des idées et des manières d'agir. Emma savait le rappeler à l'ordre lorsqu'il dépassait les limites, mais ne pouvait le réprimander quand il émettait des idées raisonnables. Surtout, Emma le soupçonnait de suivre ses préférences, son affection évidente à l'égard de Regina. Et une fois de plus, Emma se surprenait à songer à sa belle-sœur... Quelque chose chez Regina l'intriguait, attirait ses regards et Emma ne cessait de s'interroger. La dernière image qui avait traversé sa tête avant son réveil ce matin demeurait présente. Elle s'était vue embrasser Regina dans la chambre qu'elle occupait normalement avec Ruby. Une représentation d'elle qui la faisait frissonner dès qu'elle y pensait. On disait que les rêves étaient le reflet d'un inconscient dissimulé, parfois refoulé.
Cette image était-elle l'écho d'une attirance éventuelle ?
Regina ne disposait que de deux heures de pause avant le service du soir. Elle avait terminé celui du midi à deux heures trente, quand la plupart des clients étaient repartis travailler. Alors elle profitait généralement de ce court laps de temps pour faire quelques achats ou se promener sur l'avenue principale de Storybrooke. Heureusement, elle n'avait pas à payer trop de nourriture puisque Granny l'autorisait tout de même à déjeuner et dîner avant chaque service. Cependant, Regina était un vrai cordon-bleu et malgré une petite cuisine mal équipée, elle parvenait à préparer de très bons repas.
Malgré un temps maussade, et chaudement enveloppée dans un manteau gris terne, elle marcha jusqu'au parc faisant face à la plage de la ville. Parfois, l'été, quelques parents amenaient leurs enfants puisqu'une aire de jeux avait été construite aux abords de la promenade. Regina s'installa sur un banc et sortit de son sac une part de brownie qu'elle avait mise de côté, un petit encas qui, par miracle, lui évitait de terribles nausées pendant son service. Car Regina était enceinte de trois mois et demi, un secret qu'elle gardait pour elle et dont personne ne se doutait. Elle, qui avait toujours rêvé d'avoir un enfant, allait concrétiser son vœu le plus cher. Elle avait cependant deux problèmes, et non les moindres. Le premier, Regina ignorait tout de la façon dont ce bébé était arrivé dans son ventre même si elle savait au fond d'elle que ce bébé était le sien. Elle avait réfléchi à toutes les possibilités, dont la pire de toutes lui rappelant l'un de ces cauchemars récurrents où un homme entrait chez elle et tentait de la violer. Mais Regina n'était pas folle au point de croire qu'elle aurait pu oublier un tel événement. Alors peut-être, ce bébé était-il le résultat de sa propre volonté d'être mère, créer par un peu de magie que Ruby aurait malencontreusement oubliée au fond d'elle. Son second problème résidait sur l'annonce qu'elle serait bientôt forcée de faire à Granny et donc au reste de la ville. On l'interrogerait forcément au sujet du père et Regina ne saurait quoi répondre.
Ses réflexions furent interrompues par plusieurs bruits de moteur et son regard se tourna sur deux engins de chantier, dont un camion, qui avancèrent et roulèrent sur l'aire de jeux. Elle se leva, voyant un homme arrêter le camion, un casque jaune sur la tête. Il s'agissait de Leroy, l'un des nains à qui elle s'en était pris également avant que sa magie ne lui soit enlevée.
— Mais que faites-vous ? demanda-t-elle à ce dernier tandis que d'autres hommes arrivaient et déchargeaient du matériel de chantier.
— On va construire un entrepôt, annonça Leroy...
Regina s'en retrouva stupéfaite.
— Quoi ? Ici ?
— Oui, ici ! répondit-il.
— Mais ce parc est le seul que nous ayons pour les enfants de la ville ! s'insurgea Regina.
— Je sais pas moi, répondit Leroy, on nous a dit que la Mairie avait donné son feu vert pour construire alors on va construire !
Une autre voix retentit plus loin :
— Par ici, vous pouvez mettre le panneau ici !
Regina reconnut Crochet qui devait certainement être l'instigateur de ce chantier. Elle avait entendu quelques conversations à ce sujet depuis le comptoir du Granny's entre ce dernier et Robin.
— Vous ne pouvez pas ! lança-t-elle en l'interpellant.
— Je ne peux pas quoi ? renvoya Crochet d'un air désabusé.
— Construire votre fichu entrepôt sur ce parc !
— Non seulement je le peux, mais je vais le faire, j'ai toutes les autorisations pour ça, alors je vous conseille d'aller vous promener ailleurs et de nous laisser travailler.
Regina se doutait que sa sœur avait signé les papiers alors pourquoi se soulevait-elle contre ce maudit pirate si tout était en règle et qu'il avait obtenu une autorisation officielle ? Personne ne l'écouterait parce qu'elle n'avait plus aucun pouvoir dans cette ville depuis bien trop longtemps. Comme ce parc, elle faisait partie du décor, tolérée parce qu'elle était la sœur de Ruby Mills.
Une pelleteuse arriva et renversa le toboggan sur lequel, elle s'en souvenait, Henry avait souvent joué avec d'autres enfants à l'époque où il était arrivé à Storybrooke avec sa mère. Crochet n'avait pas la moindre idée de ce qu'il était en train de faire et Regina en sentait un pincement au cœur. Combien de fois, depuis qu'elle était enceinte, s'était-elle imaginé emmener son fils ou sa fille dans ce petit parc ? Il n'y en aurait plus quand elle aurait accouché. Hors d'elle et d'un pas décidé, elle se posta devant la pelleteuse.
— Vous n'avez pas le droit ! s'insurgea-t-elle...
Crochet se retrouva stupéfait autant que Leroy et que le chauffeur qui avait brutalement freiné.
— Mais vous êtes folle ?! lança Leroy. Sortez de là et laissez-nous travailler.
— Cet endroit est le seul que nous ayons pour nos enfants, lança Regina.
— Vous n'avez pas d'enfant, s'agaça Crochet... Sortez d'ici Regina ou j'appelle le Shérif.
Ces paroles ne firent qu'accentuer la colère de Regina qui détestait être mise au défi. Elle croisa les bras, décidée.
— Vous pouvez bien l'appeler, je ne partirai pas ! Les gens ont le droit de savoir ce que vous comptez faire !
Trente minutes plus tard, Regina n'avait pas bougé et Crochet, comme prévu, avait appelé le Shérif qui n'était autre qu'Emma, accompagnée de David qui lui servait d'adjoint. Celui-ci avait exigé de venir lorsqu'il avait appris les détails de l'incident en cours au centre-ville. Et elle s'étonnait de voir Regina plantée devant la pelleteuse, immobile, bien décidée à faire stopper les travaux. Bien sûr, tous les hommes autour se réjouissaient de la voir en porte-à-faux, dans l'illégalité, susceptible de se faire arrêter...
— Je m'en occupe, inutile d'y aller à deux, fit-elle à son père.
Ce dernier hésita, mais demeura près de la voiture en sachant sa fille plus bornée que lui. Il la regarda s'éloigner vers le petit parc pour enfants, écarter les ouvriers et approcher de Regina.
Emma détailla la serveuse du Granny's, embarrassée et confuse.
— Regina ? Qu'est-ce que tu fais ici ? lui demanda-t- elle.
— Elle refuse de bouger et me fait perdre du temps ! s'insurgea Crochet.
Emma tourna les yeux vers lui, l'expression interrogative.
— Est-ce que je t'ai posé une question ? lui demanda- t-elle en le fixant.
Crochet se retrouva troublé par la réaction d'Emma qui n'avait pas l'air de plaisanter. Il ne dit rien, ayant perdu sa répartie et laissa Emma reprendre sa discussion avec Regina.
— Alors ? insista Emma à l'attention de celle-ci.
Regina avait quelques difficultés à garder sa contenance devant Miss Swan qui représentait bien évidemment l'autorité dans cette ville.
— Ils veulent remplacer ce parc par un vulgaire entrepôt, expliqua-t-elle avant de regarder Killian... Il y a mille autres terrains constructibles dans cette ville, mais ce cher Capitaine a choisi le seul endroit réservé aux enfants de la ville !
— Ce ne sera pas qu'un entrepôt ! tenta d'expliquer Crochet. Un embarcadère sera également construit pour permettre à nos bateaux d'accoster et de décharger leur contenu.
— Et que faites-vous de l'aire de jeux ?! accusa Regina.
— Ce n'est pas mon problème et cette aire est inoccupée le reste de l'année ! Vous voyez des enfants ici à part vous, petite fille capricieuse ?
Regina serra les poings, regrettant subitement de ne pas avoir ses pouvoirs pour corriger cet affront de la part de Crochet.
— Vous me le paierez ! accusa-t-elle.
Crochet regarda Emma et lui tendit son permis de construire :
— Regarde Swan, tout est en ordre et je refuse de parler à cette folle, fait quelque chose parce qu'elle ne veut pas nous laisser travailler et je paye tous ces hommes à l'heure moi.
Emma consulta le document signé par sa femme. En effet, elle n'avait d'autres choix que de contraindre Regina à laisser ces hommes travailler. Elle la regarda :
— Regina, tu dois sortir.
— Je n'irai nulle part ! répondit-elle.
— Ne m'oblige pas à t'emmener de force, dit Emma d'un air sincèrement désolé.
Mais Regina ne répondit pas, bras croisés, le regard accusateur sur Crochet. Emma n'en revenait pas. Jamais un tel incident ne s'était produit à Storybrooke. Elle n'eut d'autres choix que d'avancer sur le terrain de sable.
— Ok, tu m'y forces dit-elle.
Regina s'en moquait ! Si elle se faisait arrêter alors une annonce serait faite dans le journal dès le lendemain et les autres mères de Storybrooke apprendraient les projets de Crochet de détruire le parc de leurs enfants. Elle vit Emma se poster devant elle et prendre son poignet où elle ferma le premier anneau d'une paire de menottes avant de faire de même avec le second. On l'humiliait devant tout le monde, une fois de plus, alors, peu importait qu'elle se fasse ainsi arrêter, au moins, Emma ne la brusquait pas comme d'autres auraient pu le faire avec grand plaisir à sa place. Emma la força à avancer vers la voiture et David lança :
— Tu sembles oublier que vous êtes seulement tolérée dans cette ville, Regina !
Le regard de Regina se fit plus noir. Non, elle n'oubliait pas qui elle n'était ni comment elle était considérée par les habitants de Storybrooke, mais pour une fois, elle avait voulu agir pour une cause juste.
Quelques minutes plus tard, Emma lui ouvrait les grilles d'une des trois cellules du commissariat en lui faisant signe d'y entrer.
— Combien de temps dois-je rester ici ? demanda-t- elle alors qu'Emma refermait la grille.
— Le temps de te calmer, dit Emma, et le temps que tu me promettes de ne pas retourner voir Crochet et ses hommes.
Regina approcha des barreaux autour desquels ses mains se refermèrent tout en la regardant.
— C'est un combat juste, Miss Swan... Savais-tu qu'un particulier ne peut en aucun cas demander l'ouverture d'un chantier sur un lieu public sans l'accord préalable des services de la municipalité et du comité d'urbanisation ?!
Emma leva les sourcils sur cette information.
— Et comment sais-tu ça ? Regina prit une courte pause.
— Je le sais, c'est tout !
Emma lança un coup d'œil à son père :
— Tu peux vérifier ce qu'elle dit ?
— Elle dit n'importe quoi, argumenta David... Si Ruby a signé ce permis de construire, c'est qu'elle en avait le droit.
Emma s'agaça et contourna le bureau pour s'asseoir devant l'écran d'ordinateur et procéder elle-même à la vérification. Après un instant, elle trouva les détails d'une demande de permis de construire et eut la réponse à ses recherches. Regina disait vrai et elle n'eut d'autres choix que de prendre le téléphone pour appeler sa femme qui décrocha l'instant suivant :
# Oui chérie ?
— Tu as autorisé Crochet à construire son entrepôt sur le parc de la plage.
# C'est exact.
— Tu as consulté les services municipaux avant ça ?
# Je suis le Maire et le conseil municipal, je n'ai nullement besoin de réunir tout le monde pour une question aussi banale. Crochet a besoin de ce hangar, ce sera bon pour nous et bon pour la ville.
Mais Emma ne pouvait laisser faire si les procédures légales n'étaient pas remplies. Elle n'aimait pas cette précipitation de la part de sa femme, à faire plaisir à ses amis...
— Tu ne peux pas émettre d'autorisation sans avoir consulté plusieurs services au préalable, c'est la loi,
Ruby. Et Crochet ne m'a rien montré d'autre que sa demande principale signée de tes mains...
Un silence s'ensuivit avant que Ruby ne poursuive :
# Il n'y a aucune utilité à demander à ces services si nous pouvons ou non construire cet entrepôt. D'autant que je n'ai reçu aucune plainte pour l'instant...
Emma secoua la tête, exaspérée.
# Et pour quelle raison me poses-tu toutes ces questions ?
Emma ne voulait en aucun cas répondre à cette question et nourrir les rancœurs de sa femme envers Regina. Ruby trouverait le moyen d'ajouter des raisons supplémentaires pour l'accuser.
— Je suis le Shérif, Ruby et en tant que tel, je dois suivre la loi et la faire respecter.
# Je suis ta femme, je te rappelle.
— Peu importe, l'interrompit Emma. Et ce n'est pas la question. Je vais devoir faire cesser ces travaux en attendant d'avoir tous les documents légaux.
# Tu te rends compte de ce que tu es en train de faire ?
Bien sûr, le ton de sa femme à l'autre bout de la ligne grimpait et Emma s'en était doutée.
# Tu oserais me décrédibiliser aux yeux de tous pour de vulgaires documents ?!
— Je dois raccrocher, Ruby... J'ai du travail. Si tu veux en discuter, je serai au parc.
Emma raccrocha, excédée par l'arrogance de sa femme, sa ténacité inutile et presque puérile. Et elle n'avait pas envie de se disputer avec elle pour un énième désaccord. Elle se leva, récupéra son arme dans le tiroir et la cala à sa ceinture en regardant David.
— Tu restes là, je retourne en ville...
— Pourquoi ? Qu'est-ce qu'il se passe ?
— Regina a raison, répondit Emma en enfilant sa veste. Quoi que vous en disiez...
Mais avant qu'Emma disparaisse, Regina l'interpella :
— Miss Swan ! Tu ne vas pas me garder ici si j'ai raison !
Emma s'arrêta dans son avancée, dos à Regina et son père, et prit une profonde inspiration avant de détourner les yeux vers Regina. Bien sûr, celle-ci se précipitait sur l'injustice qu'elle subissait après avoir eu confirmation de ses affirmations.
— Je te garde quand même pour troubles à l'ordre public.
Sur ces derniers mots, elle reprit sa marche en direction de la sortie. Sa conversation avec sa femme l'avait agacée. Ruby était le Maire de Storybrooke, certes, mais cela ne lui donnait pas tous les droits en matière de gestion. Et quel genre de Shérif serait-elle si elle négligeait ses responsabilités ? En dehors de cette ville, elle était aussi garante de caution et, sur certaines affaires, chasseuse de primes. Autant de casquettes qui exigeaient d'elle une fermeté et une justice dans chacune de ses décisions.
La porte fermée, Regina ragea intérieurement avant de reporter son regard sur David Nollan. Bien sûr, ce dernier souriait, jubilait qu'elle soit enfermée dans cette cellule malgré tout. Elle le suivit des yeux et lança :
— Vous devriez vous sentir concerné par ce problème, vous avez un enfant en bas âge que je sache.
David ne put s'empêcher de répliquer :
— Je suis entièrement concerné quand la Méchante Reine se mêle de choses qui ne la regardent pas. Contentez de servir votre café au Granny's et laissez les gens de cette ville faire le reste.
Regina ravala sa colère. Une fois encore, on la rabaissait à l'emploi qu'elle occupait.
— Je suis très fière de ce que je fais très cher ! Et moi au moins, ma femme ne me trompe pas avec le Capitaine parce que mon mari n'ose plus me toucher depuis que j'ai accouché !
David se figea sur ces paroles. À quoi la Méchante Reine jouait-elle encore ?! Il approcha des grilles, le regard accusateur :
— Parce que vous pensez sincèrement que je vais croire ce que vous me dites ?!
— Je me moque que vous me croyiez ou non ! renvoya-t-elle.
Sur ces dernières paroles, Regina partit s'asseoir sur la couche de sa cellule et croisa les jambes. Après tout, qu'avait-elle à perdre à avoir un peu de répondant face à une personne qui la rabaissait pour la énième fois. Regina ne devait, ne pouvait plus se laisser marcher sur les pieds. Se soumettre à la méchanceté des habitants de Storybrooke n'était pas dans sa nature. Elle était encore la Méchante Reine après tout, avec ou sans ses pouvoirs, avec ou sans tablier, avant, pendant et après son service au Granny's. Certes, elle avait gardé confidentielle cette information captée un soir pendant que Crochet et Robin s'étaient attardés derrière le comptoir à boire quelques bières, s'était même réjouie de savoir que le Prince était cocu par sa très chère femme, Blanche- Neige. Peut-être avaient-ils tous eu la vengeance tant attendue en lui ôtant ses pouvoirs, mais au moins, Regina demeurait égale à elle-même en toutes circonstances et ce qu'elle savait concernant Blanche- Neige n'était qu'un aperçu de tous les ragots qu'elle avait entendus depuis qu'elle servait au Granny's !
Une heure plus tard, Emma revenait après avoir transmis son message au chef de chantier ainsi qu'à Crochet. Les travaux ne commenceraient pas avant d'avoir tous les documents nécessaires. Bien sûr, Leroy, Crochet et quelques ouvriers avaient tenté de la faire changer d'avis, mais elle avait su leur rappeler qui elle était dans cette ville et ce qu'ils encouraient à lui désobéir. Pour l'heure, ce qui l'étonnait était ce silence étrange dans le commissariat. David était installé derrière son bureau, le regard rivé sur leur prisonnière assise sur sa couche derrière les barreaux. Que s'était-il passé en son absence ? Elle en avait marre de sentir autant de tensions dès qu'il était question de Regina et soupçonnait une discussion houleuse entre son père et la serveuse du Granny's. David se leva tandis qu'elle pendait sa veste au portemanteau.
— Est-ce que tu as encore besoin de moi ? lui demanda-t-il.
Emma fronça les sourcils, surprise par la question de son père. Ce dernier ne l'interrogeait pas sur les dernières nouvelles, les réactions de ses chers compatriotes en ville et se souciait plutôt de rentrer chez lui. Elle ne dit rien néanmoins et répondit :
— Ouais, tu peux y aller... Envoie le bonjour à Blanche et embrasse Philip pour moi.
Philip était son petit frère né un an plus tôt et qui demandait toute l'attention de ses parents. Pour cette raison, elle permettait à David de rentrer, d'alléger ses horaires. Un emploi du temps qui ne contenait pas de nombreuses contraintes puisque Storybrooke était une petite ville où les crimes étaient rares. Elle le suivit des yeux jusqu'à le voir quitter le commissariat et les reposa sur Regina en approchant de sa cellule.
— Est-ce que tu as soif ? Tu as faim ? lui demanda-t- elle.
Regina avait suivi des yeux la sortie du Prince et se leva sans attendre pour s'approcher des barreaux.
— Je vais devoir retourner à mon travail. Si je m'absente, Granny n'hésitera pas à me licencier.
— Granny n'aura pas le choix que d'attendre que tu sortes de là, répondit Emma sans hésiter. Et la mise en garde à vue n'est pas une cause de licenciement. Alors, pour l'instant, et ce jusqu'à demain, tu es coincée ici.
Regina ne pouvait accepter cette annonce.
— Elle me licenciera davantage si elle apprend que j'ai été en garde à vue Miss Swan !
Emma esquissa un léger sourire sur cette remarque. Cette fois, elle attendit avant de répondre. Elle tourna la chaise du bureau proche de la cellule et s'y installa plus confortablement. La ténacité était un côté de personnalité que les deux sœurs avaient hérité. À travers l'insistance de Regina, Emma reconnaissait celle de sa femme qui voulait souvent obtenir le dernier mot.
— Granny s'occupe de faire des tartes, moi je m'occupe de faire respecter les lois. Si elle te licencie pour avoir été en garde à vue, elle prendra le risque d'être poursuivie en justice...
Regina fronça les sourcils, Emma ne voulait pas l'écouter et la Méchante Reine savait très bien ce qui l'attendrait si elle n'allait pas travailler ce soir. Elle n'eut d'autres choix que de se rasseoir sur la couche et demanda :
— Parfait, merci, je vais également perdre une soirée de salaire !
Emma croisa les bras et son regard ne put s'empêcher de se balader sur Regina. Pourquoi celle- ci travaillait-elle au Granny's ? Même s'il n'existait aucun critère physique pour travailler en tant que serveuse, Regina n'avait pas l'allure d'une femme attachée à son plateau et son comptoir. Même avec son tablier, Regina dégageait une force de caractère, le charisme d'une femme indépendante, d'une patronne plutôt que d'une employée. En dépit de son maigre salaire qu'elle craignait de perdre, celle-ci ne s'habillait qu'avec des vêtements élégants, de jolis chemisiers sobres souvent ouverts sur sa poitrine. Emma réalisa alors qu'elle avait dû détailler Regina sous toutes ses coutures pour connaître autant de détails sur ses tenues... Mais qui pouvait garder les yeux loin d'une femme comme elle ? Emma aimait les femmes. D'ailleurs, elle en avait épousé une et pas la moindre, la sœur de celle qu'elle dévisageait en cette seconde.
— Qu'est-ce qui te plaît tant à travailler chez Granny ? L'impolitesse de ses clients ou la froideur de ta patronne ?
Regina détourna les yeux, bras croisés et adossée au mur. Devait-elle vraiment répondre à cette question ? Ruby ne lui avait-elle donc donné aucun détail sur la façon dont elle l'avait humiliée avant d'avoir pitié d'elle pour finalement la faire travailler dans ce restaurant ?
— Je n'ai pas le choix et j'aime mon travail, se défendit-elle.
Emma en doutait. Parce que le franc-parler, le côté autoritaire de Regina et ses connaissances évidentes en terme de documents légaux s'opposaient à ce choix professionnel. Bien sûr, elle n'était pas dupe, devinait sa femme derrière cette décision, ce manque de choix dont Regina parlait.
— Tu sais, il y a un truc que je ne comprends pas, commença-t-elle. Tu as plutôt l'air d'une femme déterminée et pleine d'assurance alors pourquoi tu te laisses marcher sur les pieds par tout le monde ?
Elle leva la main dans le but de la laisser poursuivre :
— Et me parle pas de cette histoire de Méchante et de Gentille Reines, je connais la chanson.
Regina se leva, incapable de rester assise dans ce lieu à l'espace confiné. Elle revint vers les barreaux, son regard sur Emma. Comment celle-ci pourrait-elle comprendre ce qu'il s'était passé ? Elle était d'ailleurs appelée la Sauveuse, mais n'avait rien sauvé du tout puisque sa sœur avait fait tout le travail.
— Les gens de cette ville ont tous d'excellentes raisons de me détester et ce n'est pas à moi de t'en dire les grandes lignes. Maintenant, peut-être profitent-ils du fait que je n'ai plus mes pouvoirs pour être désagréable, mais je ne me laisse pas marcher sur les pieds !
Emma ne l'avait pas quittée des yeux. Dans chacun de ses pas, de ses mouvements et même derrière ces barreaux, Regina restait élégante, sensuelle et terriblement séductrice. Emma en ressentait tous les effets. Depuis quand se sentait-elle ainsi attirée ? Était-ce l'image de ce baiser partagé, rêvé cette nuit qui la troublait autant ? Était-ce tout simplement une sorte d'alchimie ? D'où lui venait cette envie de protéger Regina contre les jugements, le mépris et l'humiliation incessants ? Elle se leva et s'approcha avant de s'appuyer contre un barreau, devant elle.
— Tu m'as pas répondu tout à l'heure, Majesté, reprit-elle d'un ton calme. Est-ce que t'as faim ou soif ?
Sur cette approche soudaine, les mains de Regina s'étaient refermées sur l'acier des barreaux. Depuis toutes ces années, Emma et elle n'avaient jamais été aussi proches l'une de l'autre au point où Regina parvenait à capter ses fragrances sucrées. Elle en perdait le fil de ses réflexions, de la question de Miss Swan. Celle-ci était la seule dans cette maudite villeà lui faire ressentir pareil émoi quand elle la regardait avec ses yeux clairs. Et effectivement, la chaleur de son corps venait de monter d'un cran autant que ses yeux s'étaient égarés sur les lèvres d'Emma. Elle tenta de se reprendre :
— Je veux bien un verre d'eau, dit-elle d'une voix plus basse.
Emma esquissa un petit sourire, ravie de constater que Regina se calmait. Elle s'éloigna vers la bonbonne d'eau à disposition et saisit un verre en plastique qu'elle remplit avant de le lui ramener.
— Tiens.
Elle laissa Regina avaler quelques gorgées et reprit :
— Je vais devoir commander à manger pour ce soir, alors si t'as faim, c'est le moment de me le dire.
Au moins, Regina s'était rafraichie, mais elle demanda sur cette annonce :
— Vais-je devoir passer ma nuit ici ?
Emma se préparait déjà à une réaction de la part de Regina avant de lui répondre :
— Malheureusement... Mais les draps sont propres, t'en fais pas et je ne suis pas un de ces gardiens en uniforme qui se goinfrent et qui ronflent pendant leurs gardes.
Regina ne savait dire si elle devait s'offusquer ou non de cette annonce, car elle venait de comprendre qu'Emma resterait avec elle le reste de la soirée, mais aussi de la nuit. Jamais la Reine n'aurait d'autres occasions de passer autant de temps avec le Shérif. Alors en y réfléchissant bien, peut-être sa situation n'était pas aussi grave qu'elle y songeait et que, pour une fois, les événements tournaient en sa faveur.
— Bien, concéda-t-elle... Qu'ai-je droit de commander ?
Sa seule manière de parler s'opposait à son métier de serveuse, pensa Emma. Regina s'adressait aux autres avec des mots toujours bien choisis, rarement familiers. Et son ancien statut de Reine devenait alors indéniable, évident. Emma s'éloigna de nouveau pour rejoindre son bureau dans une pièce fermée et réapparut, une brochure à la main. Elle s'approcha de Regina en l'ouvrant et prit la peine de lui répondre :
— Tu devrais le savoir puisque je commande au Granny's qui est le seul restaurant de cette ville...
Elle lui présenta le document illustré de photos de plats divers et ajouta :
— Mais j'imagine que tu n'es pas une adepte du hamburger-frites alors je vais te laisser le choix.
Regina connaissait le menu en effet. Et si elle avait le droit de choisir un repas aux frais du contribuable et donc un peu à ceux de sa sœur, elle ne se priverait pas.
— Dans ce cas, ce sera un steak saignant sauce champignon et son gratin d'aubergines.
Emma ricana sur l'énoncé du choix de "Madame" qui démontrait des goûts sophistiqués en terme de nourriture. Cela ne l'étonnait pas puisqu'elle savait Regina dotée de nombreux talents de cuisinière. Une question lui traversa l'esprit au sujet des autres domaines et lui rappela, une fois de plus, l'image qui traînait dans sa tête depuis son réveil.
— Ok, alors c'est parti.
Elle décrocha le combiné du téléphone qui se trouvait sur le bureau tout proche et numérota pour appeler le Granny's et passer sa commande. Ce soir, Scarlett, la deuxième serveuse de Granny devrait prendre son service et sortir pour venir jusqu'au commissariat lui apporter ses plats. Au moins, Regina bénéficiait d'une pause... Mais le calme fut de courte durée puisque des talons résonnèrent sur le parquet pour annoncer l'arrivée de Madame le Maire.
— Je peux savoir ce qu'il t'a pris ? lança Ruby à peine entrée dans le commissariat.
Emma se redressa après s'être assise sur le bord du bureau et raccrocha après avoir passé sa commande.
— Bonsoir, je suis contente de te voir moi aussi, répliqua Emma d'un ton sarcastique. Je pourrais au moins savoir de quoi tu parles ?
Ruby lança un coup d'œil vers Regina puis le reporta sur Emma.
— De faire cesser les travaux de Crochet ! lança-t- elle.
— Il ne m'a montré que le document de sa demande personnelle que tu as signé et ça ne suffit pas pour autoriser une construction. Je ne peux pas laisser ces travaux se faire tant que je n'ai pas tous les documents remplis et signés. C'est la loi, Ruby, j'y peux rien.
Regina s'était tendue sur l'arrivée de sa cadette qui, bien entendu, ne se souciait guère de la voir derrière les barreaux. Sa présence ne se justifiait que parce que les travaux avaient été interrompus, ce dont elle se réjouissait.
— Et bien, on dirait que la Gentille Reine n'est pas capable d'appliquer une réglementation simple dans sa propre ville !
Ruby fronça les sourcils sur cette remarque sarcastique de la part de sa sœur.
— Je ne t'ai pas demandé ton avis ! lança-t-elle avant de regarder Emma.
— La question n'est pas...
Elle s'arrêta dans son élan accusateur. Elle ne réglerait certainement pas cette question devant Regina. Elle prit Emma par la main et l'entraîna dans son bureau avant de fermer la porte et de reprendre :
— La question n'est pas de savoir s'il a les papiers ou non, tu m'as humiliée !
Emma leva les sourcils, interloquée par le terme que Ruby venait d'utiliser. Elle n'en revenait pas de se voir ainsi accuser, de se retrouver à la place de la coupable alors qu'elle n'avait fait que son travail.
— Pardon ? Je t'ai humiliée ? Mais tu ne crois pas que c'est plutôt à toi de vérifier les papiers que tu signes et les ordres que tu donnes avant de t'en prendre à moi ? D'ailleurs, est-ce que tu savais que pour bâtir cet entrepôt de malheur, on devait détruire le parc pour enfants ?!
— Peu importe ce parc, ce n'est pas la question, renvoya Ruby ! Killian est un ami et c'est aussi le tien d'ailleurs alors je ne vois vraiment pas pourquoi tu ne fermes pas les yeux sur ce coup-là !
