Bonjour, je vous propose un texte se déroulant quelques semaines après que Chat Noirait révélé à Marinette ses sentiments pour Ladybug. Cette confession, on en doute pas, a developpé leur complicité... parfois un peu trop au gout de la jeune fille.
J'espère que cette session de haute voltige vous plaira. Bonne lecture !
Prendre de la hauteur
— Je ne te remercie pas !
Marinette écarta rudement les bras de Chat Noir et sauta sur le toit où il venait de poser pied. D'un geste rageur, elle réajusta ses vêtements froissés avant de défaire le seul élastique qui restait encore dans ses cheveux. Qu'est-ce qui avait bien pu passer par la tête de ce sacré poseur ? Ce n'était pas la première fois qu'il la transportait ainsi à travers Paris, mais jusqu'à présent il avait toujours veillé à voyager avec douceur. Cependant, cette fois-ci il l'avait fait voltiger, la lâchant parfois pour mieux la rattraper quelques mètres en aval, la lançant même, riant aux éclats de ses cris terrifiés. Sa coiffure s'était défaite dans cette course folle ; son chouchou s'était envolé quelque part entre le boulevard de Port-Royal et la rue Monge.
Chat Noir la suivait, les lèvres démesurément étirées par un sourire narquois.
— Je croyais que tu n'avais pas peur des acrobaties, répliqua-t-il d'un air victorieux.
La jeune fille se détourna, vexée qu'il lui rappelle la façon dont elle avait fanfaronné quelques minutes auparavant. Elle faillit rétorquer qu'en Ladybug il avait dû mal à suivre sa cadence, mais elle se mordit furieusement la lèvre de justesse : elle ne pouvait pas révéler aussi bêtement son identité secrète à son acolyte.
— Tout le monde n'a pas la chance d'avoir une super résistance en cas de chute mortelle, bougonna-t-elle.
— Enfin, Marinette, tu sais bien que je ne t'aurais jamais laissée tomber.
Elle le fixa quelques secondes, surprise : loin d'une nouvelle vantardise, Chat Noir avait prononcé sa phrase avec un sérieux total, presque comique. Elle hésita, ne sachant comment répondre, puis entreprit de peigner ses cheveux avec ses doigts avant de changer de sujet.
— J'espère au moins que je n'ai pas bravé la mort pour rien. Tu voulais me montrer quoi ?
Elle balayait le toit des yeux sans rien remarquer de particulier. Celui-ci était vide, contrairement à la soirée, quelques semaines auparavant, où Chat Noir l'avait amenée à un dîner qu'il avait initialement préparé pour Ladybug. Lorsqu'elle se retourna vers son ami, celui-ci la dévisageait d'un air stupéfait.
— Tu ne vois pas où on est ?
Le pauvre garçon restait sidéré devant le sang froid de la jeune adolescente. Elle cherchait autour d'eux, exactement comme s'ils s'étaient promenés dans un parc, sans regarder au-delà du parapet et réaliser qu'elle se trouvait à plusieurs centaines de mètres du sol dans un endroit normalement inaccessible. Elle ne semblait pas remarquer l'incongru de la situation, comme si elle-même se promenait régulièrement sur les hauteurs de Paris, ce qui était bien sûr impossible.
Marinette prit soudain conscience de son erreur. Elle oubliait souvent que pour Chat Noir, elle n'était qu'une jeune fille ordinaire, et elle devait se surveiller pour agir en tant que telle. Elle cessa son brossage de fortune pour s'approcher à pas lent du bord de la terrasse. A ses pieds, une vaste esplanade en bois sombre se creusait d'un improbable jardin enterré. Quatre immenses bâtiments se dressaient à chaque coin des lattes patinées par les intempéries, reconnaissable entre mille à leur forme de livres ouverts.
— C'est la BNF, murmura-t-elle, réellement impressionnée.
Elle passait rarement par les toits de la Bibliothèque Nationale ; ses tours étaient trop isolées pour représenter un itinéraire efficace. Elle traversait toujours les hauteurs de Paris sans les voir, aveuglée par la poursuite d'un quelconque objectif. Alors, pour la première fois, elle leva les yeux et regarda.
Ils se trouvaient au sommet de la Tour Nord. Au pied du monument, le socle de bois couronnait un escalier de lattes sur plot dont le bois avait noirci sous le martèlement des intempéries et des passants. De minuscules silhouettes étaient assises sur les marches, rassemblées par petit groupe comme des colonies de fourmis. Elles échelonnaient la pente jusqu'à la route d'où montait les huées aigres des klaxons. Leurs plaintes impatientes étaient noyées par la distance comme des cris de mouettes. Au-delà du trottoir, la Seine complétait l'illusion de son clapotis tranquille. Ses berges de part et d'autre étaient herbeuses, couvertes par une moisson de promeneurs qui exhalaient un arôme sucré de glace et de barbes-à-papa. Le réseau de promenades et de ponts, encore récent, émaillait les pelouses d'un entrelac de chemins dont la pâleur de craie était ombrée par les quelques bosquets. Au Nord-Est, cette prairie s'élevait en pente douce sur la colline de Bercy, découpée en terrasse comme une culture en coteau.
A droite, le fleuve déroulait son ruban moiré qui filait plein Ouest. Ses écailles d'argent se fendaient à la pointe de l'île Saint-Louis et enlaçait de ses deux bras langoureux l'île de la Cité couronnée des deux tours de Notre-Dame. Le soleil, dans sa chute vers l'horizon, enflammait leur beffroi comme deux grandes torches dans le ciel encore clair de Paris. Au contact de ce brasier suspendu au-dessus de ses flots, la Seine se pailletait d'or, d'abord timidement, puis avec emphase, jusqu'à sembler une rivière de métal qui se perdait à l'horizon. Son éclat ambré faisait écho aux différents monuments qui s'allumaient un par un dans la poussière flavescente du couchant : l'ange de la Bastille, le chapiteau du Panthéon, le dôme de l'Opéra, la flèche des Invalides, et enfin bien sûr la grande dame de fer.
Marinette s'était assise en tailleur sur le parapet, muette, buvant de tous ses yeux. A ses côtés, Chat Noir balançait ses pieds dans le vide, ravi de l'effet de sa surprise.
— Ça valait la peine de risquer sa peau, non ? glissa-t-il malicieusement après de longues minutes de silence.
— Je ne savais pas que Paris pouvait être si beau, murmura-t-elle. Je n'avais jamais fait attention.
Le jeune garçon explosa de rire.
— Il faut dire que ce n'est pas tous les jours qu'on peut monter sur la BNF pour profiter du panorama !
— Tu avais fait un peu de repérage pour me montrer un coin sympa ? le taquina-t-elle en le poussant du coude.
— En fait, je viens ici régulièrement.
Marinette se figea, interloquée.
— Tu te transformes souvent en dehors des missions ?
Elle regretta aussitôt sa spontanéité. Chat Noir la dévisageait d'une expression mêlée de surprise et de culpabilité. Il détourna le regard, passa maladroitement une main dans ses cheveux. Il ne pensait pas que son amie le jugerait pour ce qu'il savait être un écart.
— Je sais que les Miraculous ne servent pas à ça, marmonna-t-il. Mais ça ne t'arrive jamais de… d'avoir besoin de prendre l'air ? de prendre de la hauteur ?
La jeune fille regardait à nouveau l'horizon, sans répondre. Jamais elle n'avait ressenti le besoin de s'échapper, de profiter de l'enivrante liberté qu'offraient ses pouvoirs. Elle ne les utilisait que pour affronter les akumas, et, elle devait l'admettre, quand elle était un peu trop en retard. Qu'auraient-ils pu lui offrir qu'elle n'avait déjà ?
Bien sûr, elle ne menait que la vie ordinaire de centaines d'adolescents, avec ses drames et ses joies. Cependant, ses parents l'aimaient et elle était entourée d'amis. Si sa famille devenait trop envahissante, il lui suffisait de s'enfermer dans sa chambre pour jouir d'un peu de calme. Peut-être que Chat Noir n'avait pas cette chance. Après tout, elle ne savait rien de lui, et à Paris les appartements surpeuplés n'étaient pas rares. Ses pensées vagabondèrent un instant vers Alya, qui devaient marchander chaque minute d'intimité avec ses trois soeurs. S'il étouffait chez lui sans pouvoir s'isoler, elle pouvait comprendre qu'il s'échappe prendre un peu l'air.
— Quand je vois ça, je comprends que tu aies envie de revenir, tenta-t-elle timidement.
La tension honteuse qui s'était accumulée dans les épaules du jeune garçon se relâcha tandis qu'il lui adressait un sourire reconnaissant. A chaque fois que Marinette lâchait un mot un peu plus dur, il sentait son estomac se nouer d'anxiété. Jusqu'à présent il n'avait jamais regretté une de ses confidences, mais que faire si un jour elle le désapprouvait, si elle le trouvait stupide, sentimental, fragile ?
Chaque jour de sa vie, il jouait un rôle, le rôle qu'on attendait de lui. Quand il enfilait le costume du justicier, il devait redoubler de charme et d'assurance pour cacher ses propres peurs et coller à la figure rassurante dont Paris avait besoin. Quand tombait le masque, il restait le fils Agreste, l'égérie d'une des marques les plus prestigieuses au monde. Plus d'une fois il avait dû ravaler sa colère sous un vernis de politesse pour ne pas nuire à l'image de son père.
Adrien Agreste comme Chat Noir étaient des personnalités publiques ; ces noms connus étaient des prisons invisibles qui dressaient un mur de verre entre lui et les autres. Tous étaient intimidés par les faits d'armes du héros ou la notoriété internationale du mannequin. En classe, alors que justement il essayait de se fondre parmi les étudiants de son âge, il n'était pas rare qu'on l'arrête à la sortie des cours pour signer des autographes. Combiné à son interdiction formelle de sortie de loisir, cette célébrité maintenait une distance irréductible avec ses plus proches amis, Marinette y compris.
La jeune fille était l'incarnation parfaite de cette différence de traitement. Le fond de sa nature était constant, peu importe les rencontres : toujours transparaissait son souci des autres et son besoin de justice, mouillés d'un caractère bien trempé. Pourtant, devant Adrien, elle restait hésitante, parfois guindée, malgré les efforts du jeune homme pour abattre la barrière de sa célébrité. Au contraire, avec Chat Noir elle se montrait complice, familière, décomplexée.
Il ne savait pas exactement pourquoi Marinette était la seule personne à sa connaissance à le traiter comme un adolescent comme les autres malgré son masque, exception faite de sa collègue. Elle ne se laissait pas démonter par son costume et ses pouvoirs, le taquinait et le rabrouait comme elle le ferait avec un camarade de classe. Peut-être était-ce sa première confidence, celle de son amour malheureux pour Ladybug, qui l'avait ramené au rang d'humain somme toute banal.
Quoiqu'il en soit, jusqu'à présent retrouver Marinette derrière le masque de Chat Noir était le seul moyen qu'il avait trouvé pour enfin être lui, sans besoin de se surveiller. Ce sentiment intense de sécurité qu'il ressentait à ses côtés le poussait à la visiter de plus en plus souvent. Ce panorama de Paris, qu'il gardait auparavant jalousement secret, était en quelque sorte un cadeau pour la remercier de sa confiance.
L'air franchissait peu à peu. Le vent d'Ouest soufflait à leur visage l'haleine fleurie du Jardin des Plantes tout proche. Marinette frissonna, referma sur sa poitrine sa veste un peu trop légère. Chat Noir étira ses jambes puis se releva d'un bond.
— Il commence à être tard, il vaut mieux que je te ramène, lança-t-il en proposant galamment sa main pour la relever.
Marinette étudia sa paume d'un air méfiant avant de relever vers lui un regard inquisiteur.
— Pas d'entourloupe cette fois, hein ?
— Promis !
L'autre saisit son bras et se releva d'une secousse, secouant sa chevelure défaite dans un éclat de rire.
— Ca te va bien, les cheveux détachés, remarqua le jeune garçon. Je croyais que tes cheveux avaient fini par prendre la forme de tes couettes.
— Charmeur ! répliqua-t-elle en lui tirant la langue.
Quelques minutes plus tard, il la déposait sur sa terrasse. Il la salua de la main alors qu'elle disparaissait par son vasistas avant de s'élancer. Malgré lui, il s'arrêta dès le bâtiment suivant, tristement. Il n'avait aucune hâte à rentrer dans sa grande chambre vide. Il vint s'adosser à une cheminée, le regard fixé sur cette fenêtre illuminée au milieu des tuiles sombres, avec le furieux désir d'y retourner. Le temps qu'ils passaient ensemble lui semblait toujours trop court. A la longue, ces échappées nocturnes devenaient la seule bouffée d'oxygène de sa journée. Depuis qu'il avait fait tomber les apparences une première fois, il était de plus en plus difficile de se faufiler à nouveau dans les rôles qu'on lui dictait. Pourtant, il ne pouvait céder à son envie de revenir tous les soirs. Il ne pouvait pas s'imposer ainsi. Avec un dernier soupir, Chat Noir prit le chemin de l'hôtel particulier des Agreste.
Le lendemain, son premier soin avait été de vérifier la monnaie de son portefeuille. Il devait trouver un moyen d'échapper à la surveillance de Nathalie pour aller acheter un nouveau paquet d'élastiques à Marinette. Ce serait un bon moyen de s'excuser pour la séance de voltige de la veille lorsqu'il retournerait la voir. Il méditait encore sur un stratagème en gravissant le perron de l'école lorsque la voix puissante d'Alya le tira de ses pensées. Avec son exubérance d'adolescente en prise d'indépendance, elle discutait si fort qu'on l'entendait depuis l'entrée de la cour.
— T'as fini par suivre mes conseils ! Ca te change, et puis ça leur fera du bien.
Appuyée sur la main courante de l'escalier Est, la jeune fille s'amusait à bousculer Marinette. Celle-ci rougissait d'aise, flattée des compliments de son amie.
— Qu'est-ce qui t'as décidée, t'as eu la flemme de te coiffer ? enchaîna-t-elle d'une voix taquine.
— J'avais juste envie d'essayer.
Adrien s'était approché pour saluer ses amies, mi-amusé mi-découragé par le volume sonore de leur conversation. Lorsqu'il contourna Alya, il tiqua et marqua un temps d'arrêt : les cheveux de Marinette cascadaient sur ses épaules et encadraient son visage avec la fluidité d'une rivière si noire qu'elle paraissait bleue. Ses yeux glissèrent un instant sur son poignet gauche, où deux élastiques lui confirmèrent qu'elle ne manquait pourtant pas de chouchous. Reprenant contact avec la réalité, il cacha son trouble en s'avançant pour lui faire la bise.
— Ca te va bien, Marinette.
Alya étudiait d'un oeil moqueur son amie, qui fixait le jeune homme s'éloigner pour saluer Nino. Elle restait figée, les joues encore écarlates du compliment du garçon dont elle était amoureuse.
— Tu vois, même Adrien le dit, chantonna-t-elle à mi-voix, victorieuse.
Le jeune garçon, entre-temps, avait retrouvé son beau sourire un peu trop parfait, le masque derrière lequel il avait pris l'habitude de cacher ses émotions. Cependant, son esprit tournait à vive allure, à l'instar de son cœur qui bondissait d'excitation. Il ne pouvait pas croire que son compliment de la veille l'avait réellement touchée ; et pourtant il la retrouvait telle qu'il l'avait laissée. Malgré lui, il y voyait une preuve que son avis comptait à ses yeux, tout comme les moments qu'ils partageaient ensemble. Cette démonstration involontaire d'amitié avait bien plus de valeur à ses yeux que n'importe quel discours, car il avait appris à se méfier des paroles mielleuses des courtisans qui papillonaient autour de sa célébrité. C'était décidé, il y retournerait le soir même.
Fin
Merci d'avoir lu ! S'il vous prend la fantaisie de me laisser une review, j'y répondrais avec plaisir en MP. A bientôt sur ce fandom !
