Explications de chapitre :
-Âmmout « La dévoreuse des morts » est, dans la mythologie égyptienne, la déesse qui vit près de la balance de la justice au sein du Douât, le Royume des Morts dans l'Egypte Antique. Se teant aux côtés de Thot, Maât et Osiris dans la Salle du Jugement des Deux Vérités, elle assiste Anubis tandis qu'il procède à la pesée du coeur face à la plume de Maât (symbole de pureté et de vérité). Si le coeur du défunt se trouve être plus lourde que la plume de Maât, Âmmout est chargée de le dévorer et la personne soumise au jugement n'est pas autorisée à poursuivre son voyage vers Osiris et l'immortalité dans l'Au-delà. Une fois dévorée par Âmmout, il est dit que l'âme demeure sans repos pour l'éternité, une souffrance alors appelée "seconde mort". Âmmout n'était pas adoré; au lieu de cela, elle incarnait tout ce que craignaient les Égyptiens, menaçant de les lier à un non-repos éternelle s'ils ne suivaient pas les principes de Maât.
-(*) Proverbe égyptien de Ptahhotep tiré des sagesses du "Livre des Maximes de Ptahhotep" (~25ème siècle av. JC): « Ne sois pas arrogant de tes connaissances, mais prends conseil auprès de l'ignorant comme du savant. »
-Les esprit-kâ ou Kâ sont les monstres de duel qui étaient utilisés dans l'Égypte Ancienne. Les Kâ sont des esprits qui reflètent la nature de la personne dont ils proviennent. Ils sont alimentés par l'énergie de l'âme, le Bâ. La force du Bâ détermine la force du Kâ. Une personne avec une bonne âme aura un bon esprit-kâ, mais une personne avec une âme mauvaise aura un démon-kâ.
-Les temples Weiju sont des structures dans le palais du pharaon, contenant des dalles de pierre dans lesquelles sont scellés les esprits-kâ.
-Mizraïm est le nom antique hébraïque donné à l'Egypte
Dans chaque étoile qui parsemées le ciel, se reflétant de manière trouble dans les eaux du Nil, faisant scintiller avec plus d'éclat encore la pleine lune de cette nuit, elle pouvait voir le futur, entrapercevoir les batailles par milliers, les armes et les corps tomber. Dans chaque fleur qui au soir venu se refermait, délaissant par-delà leurs pétales scellés une fragrance légère, elle pouvait sentir les âpres de la mort et Anubis veillant au loin. Au sein des ténèbres s'élevait une force dont personne ne soupçonner encore la présence, guettant le moment opportun pour frapper et affaiblir un peu plus leurs maigres ressources.
Au creux de son cou engourdi, elle pouvait sentir sa magie crépiter. Derrière ses paupières fermées, elle pouvait percevoir la lumière se faire engloutir par le néant. Et Âmmout et Mâat, de leurs yeux perçants, jugeant leurs âmes esseulées après avoir perdu une guerre qu'ils ne s'attendaient pas à mener.
L'antre de feu bleuté face à elle bercé ces visions de mauvais augure, ne l'aidant pas à se réchauffer tandis qu'un froid glacial la parcourait soudain, ses forces l'abandonnant comme les flammes s'évanouissaient lentement. Les bras ballants, ses pupilles se posèrent de nouveau sur la table de forme circulaire et ornée de hiéroglyphes avant qu'elle ne regarde autour d'elle, quelque peu chamboulée.
Elle était seule, désespérément seule. En proie à des visions qu'elle ne pouvait partager avec personne, encore moins le pharaon ou les autres gardiens sacrés. Mise de côté, elle errait à présent sans but au cœur du palais, devenue inutile pour qui que ce soit. Elle ne savait ni diriger une armée comme Mahad, ni mettre en place des stratégies de bataille comme Seth. Elle ne possédait guère les talents de négociateur de Shada, ou bien la sagesse de Karim. Elle n'avait que son collier du millénium et la force de son esprit-kâ Spiria…
« Isis. »
La prêtresse se retourna brusquement sur sa chaise au son de cette voix, manquant de renverser la coupe se trouvant près d'elle sur la table.
« Mahad… » murmura-t-elle en reconnaissant la silhouette se dessinant à travers les ombres. « Que fais-tu ici ? »
Mais le magicien ne répondit pas, s'avançant dans la lumière jusqu'à atteindre la jeune femme, ses mains fermes venant se poser délicatement sur ses frêles épaules, la faisant frissonner à nouveau.
« Isis, j'ai besoin de ton aide. » laissa-t-il échapper dans un souffle tout près de son oreille, provoquant l'apparition d'un doux sourire sur ses lèvres pâles.
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« Ça n'a pas l'air très compliqué en soi. »
« Ça n'a rien de compliquer, mais c'est plus facile à dire qu'à faire. »
Heba laissa trainer sa main à la surface du bassin, créant des ondulations délicates qui se répercutaient contre ses pieds plongés dans l'eau, les chatouillant légèrement tandis qu'il gardait le silence en réfléchissant prudemment aux prochains mots qu'il allait prononcer. Contre son dos, le pharaon s'était négligemment avachi, sa tête posée sur son épaule, son regard tourné vers le ciel encore sombre de l'aube.
Plongé dans cette pénombre presque rassurante, le jardin empli de ses senteurs fleuries et fruitées leur offrait un cocon bien à eux dans lequel ils avaient fini par se retrouver souvent, échangeant idées, questionnements et autres préoccupations. Un endroit où ils pouvaient mettre leur âme à nu sans jamais craindre le jugement de l'autre. Deux vies pour un seul cœur battant...
« Personne ne peut prévoir tous les aspects d'une guerre. Si vous craignez tellement de manquer quelque chose qui pourrait s'avérer vitale, vous pouvez toujours changer d'avis et faire appel aux objets du millénium. »
« Ce n'est pas tant que je crains de manquer quelque chose, mais plutôt que je m'en tienne tellement à la théorie que j'en oublierais la pratique aussi. Tout n'est pas qu'une question que de stratégie, et les aléas d'un champ de bataille peuvent souvent changer la donne, d'autant plus si le principal concerné, c'est-à-dire moi, ne se trouve pas sur place. »
« Si vous en êtes conscient, cela devrait suffire. Mais je ne suis pas le mieux placé pour parler de ce genre de chose. Je suis même pratiquement sûr que je ne suis censé entendre tout ça. » déclara le garçon en se tournant à demi, ses pupilles améthyste croisant celles pourpre du souverain.
« Ne sois pas arrogant de tes connaissances, mais prends conseil auprès de l'ignorant comme du savant. » récita simplement ce dernier en souriant. « Pour moi, dans ce contexte, tu représentes le savant, Heba. Et puis, je n'entre pas dans les détails non plus. Il n'y a rien à craindre. » (*)
« Si vous le dîtes. » répondit l'adolescent avec une moue dubitative. « Quoiqu'il en soit, je ne crois pas que l'on vous en voudra si vous décidez de laisser le Commandant Ahmes à la tête d'une des quatre divisions et que vous ordonner à Mahad de rester en retrait pour s'occuper de la logistique. »
« Le problème, c'est que certain pourrait mal le prendre. Mahad le premier. » confessa le jeune roi en mordant sa lèvre inférieure. « Il pourrait croire que je ne lui fais pas confiance, et les autres pourraient penser que je fais du favoritisme parce que c'est un ami d'enfance. »
« Si vous leur expliquer votre idée comme vous venez de le faire avec moi, ils devraient comprendre, non ? » demanda Heba en se décalant pour faire face à son alter-ego, forçant celui-ci à se redresser.
« C'est bien le genre de chose dont on ne peut jamais être sûr, malheureusement… » indiqua Atem en haussant les épaules. « Pourtant, je sais que si Mahad me servait de second sur place, je serais plus à même de prendre des décisions. Je serais plus serein quant aux informations que je recevrais. »
« Alors dites-le lui en ces termes. Et laisser donc les autres penser ce qu'ils veulent, vous aurez tant fait de leur prouver qu'ils avaient tort une fois que vous aurez gagné cette guerre. »
Relevant un sourcil avec surprise, le pharaon croisa finalement les bras sur sa poitrine, dissimulant à peine un sourire amusé tandis qu'il lançait d'un ton sarcastique :
« Je ne te savais pas si impérieux. Qu'est-il donc arrivé au garçon incapable de me regarder droit dans les yeux ou de prononcer un mot sans bégayer ? »
« Vous avez une mauvaise influence, voilà tout. » souffla l'ancien esclave en balançant une giclée d'eau contre le visage du souverain qui s'esclaffa de rire à ces mots.
« Seth serait fier de toi ! »
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La lueur ambre et capucine des torches vacillait au rythme de la brise s'engouffrant entre les murs de la pyramide, les tablettes l'ornant s'auréolant d'un faible éclat mauve les unes après les autres, l'esprit des monstres les habitant faisant tour à tour leur apparition au-dessus de sa tête.
Un silence de plomb régnait dans la pièce tandis qu'elle demeurait concentrée sur sa tâche, prostrée à genoux au sol, les paupières closes, ses mains refermées en poings et ses bras croisés sur sa poitrine. La pierre froide contre sa peau lui glaçait les membres, l'air frais la traversant de part en part la faisait trembler comme une feuille, et le son des pas de son professeur tournant en rond autour d'elle lui donnait le tournis. Mais malgré cela, la petite prêtresse gardait un visage fermé et s'appliquait, non sans mal, à extraire son flux magique hors de son corps pour donner vie aux centaines d'esprits-Kâ que le temple Weiju comptait.
« Magicienne des Ténèbres. Kuriboh Ailé. Elfe Mystique. Maha Vailo. Reine de Glace. Sorcière de la Forêt Noire. Doriado des Ténèbres. Apprentie Magicienne des Illusions. Mana Oracle Palladium ! »
Psalmodiant ce dernier nom, elle s'écroula soudain contre sur la grande dalle, à bout de souffle et sa poitrine la brûlant de l'intérieur tel un feu ardent.
« Debout Mana ! »
Fébrile, la fillette posa une main contre son cœur pour tenter d'en apaiser les battements frénétiques, planta un pied tremblant devant elle afin de se redresser, pour finalement échouer lamentablement, son corps s'effondrant à nouveau au sol dans un bruit sourd tandis qu'elle était parcourue de spasmes.
« Maître… » murmura-t-elle d'une voix chevrotante, les larmes aux yeux.
« Debout ! Ou penses-tu qu'un gardien sacré a le droit d'abandonner parce qu'il se sent fatiguer ?! »
La honte la submergeant, Mana secoua la tête de droite à gauche avec force et ravala ses sanglots. S'appuyant sur ses mains, elle poussa un gémissement de douleur terrible et se releva en chancelant, ses bras retrouvant finalement leur position initiale comme elle recommençait à scander ses incantations.
« Fées Dansantes. Fantôme Spirituel. Dame Harpie. Seigneur de Zemia. Kiryu. Paladin Amazonesse. Chevalier Lutin— »
« Une guerre se prépare aux portes du royaume ! Je ne serais plus là pour te chaperonner. Tu vas devoir étudier seule. Pratiquer ta magie seule. Et ce sera à toi que reviendra la tâche de protéger le Pharaon en mon absence ! »
La jeune fille se stoppa brusquement en entendant les paroles du magicien, l'observant avec des yeux surpris et la bouche grande ouverte alors qu'il lui faisait face avec désinvolture.
« Protéger… le Pharaon ? »
« N'est-ce pas là ton devoir ? » demanda ce dernier en haussant un sourcil, inquisiteur.
« Si ! Bien sûr ! » s'empressa d'affirmer Mana avec panique. « Mais… après la dernière fois… contre ce voleur… je pensais que je n'étais pas assez… »
Considérant avec calme la magienne en devenir alors qu'elle cherchait ses mots, Mahad fini par soupirer avec tendresse et s'accroupissant, attrapa le visage de sa disciple pour le relever vers lui, un léger sourire venant étirer ses lèvres alors qu'il la sermonné d'une voix douce :
« Pas assez quoi ? Tu es mon apprentie, Mana. Quiconque osera prétendre que tu n'es pas digne de ce titre aura affaire à moi. »
« Maître… »
« Aller, reprend l'exercice. J'ai confiance en toi et ta magie, mais tu dois encore beaucoup t'entraîner. »
« Oui ! »
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Il ferma les yeux, tentant désespérément de réprimer le sentiment d'oppression qui s'emparait à nouveau de lui. Les murs se rapprochaient dans une lenteur terrible, devenant de plus en plus noirs et floue à mesure que les secondes s'écoulaient, l'engloutissant inexorablement lui et ses courtisans.
Il n'arrivait plus à se souvenir depuis quand il était ici, chaque jour se ressemblant avec une ironie tragique comme il se plaignait autrefois de son style de vie trop monotone. Quand étaient-ils entrés dans cette cage de pierre ? Quand avaient-ils perdu ce sentiment de majesté royaliste qu'ils avaient si durement gagné ? Il n'arrivait plus à s'en souvenir. Il s'était incliné devant les ténèbres et à présent ne représentait plus rien, aussi digne de s'asseoir sur le trône de Libye que le dernier des voleurs.
Il rouvrit les yeux, enfin plus calme. Les murs s'étaient arrêtés de bouger, retrouvant leur couleur grisonnante et assez distincts pour qu'il puisse de nouveau apercevoir les centaines de griffures d'anciens prisonniers les ornant. Les choses étaient revenues à la normale… sa mémoire ne lui faisait plus défaut.
Il était le serpent qui avait conduit son peuple à la ruine et au déshonneur. Le grand seigneur de guerre devenu roi qui n'avait pas réussi à protéger ce qu'il s'était juré de protéger. De vil et vindicatif, il était devenu misérable et pitoyable. Parmi ses gens, les femmes avaient cessé de larmoyer par sa faute et les hommes de l'accuser du regard. Ils s'étaient soudain murés dans un silence indifférent qui le blessait plus que le venimeux de tous les dards.
Il aurait voulu regretter ses actes. Il aurait voulu être capable de se courber un peu plus face au roi damné pour au moins tenter de sauver sa cour innocente de tout crime de ce destin injuste. Mais son orgueil n'avait guère de limites, et sa haine à elle seule était encore plus grande que tout le territoire de Mizraïm. Il maudirait jusqu'à la fin ce petit souverain qui avait osé l'insulter.
Dehors, le soleil faisait enfin son apparition par-delà le sommet des dunes et des montagnes, s'élevant et brillant dans les cieux à jamais bleu, un nouveau jour s'annonçant. Pour eux, un autre jour se succédant dans ce trou à rats sombre. Seuls. Oubliés. Non pardonnés.
Jusqu'à ce qu'il entende l'écho de pas se dirigeant vers eux. Ils ne ressemblaient pas à ceux que produisaient les gardes dont la démarche assurée et lourde témoignait d'une vie passée dans les garnisons. Il était resté un soldat dans l'âme, un combattant de longue date qui ne pouvait se tromper, trop habitué à étudier l'inconnu et l'ennemi. Ces pas avaient quelque chose de l'insouciante intimidation. Non pas celle d'un roi qui n'avait jamais connu les luttes d'une vie de roturier et qui pensait que tout lui était dû. Des pas lents et légers sur le sol, proche les uns des autres qui ne pouvaient appartenir qu'à un homme ayant grandi au sein du pouvoir sans jamais avoir eu la chance d'y accéder. Un homme condamné à vivre dans l'ombre de son frère et dont le sang aurait pourri sous le ressentiment et la jalousie.
Aknadin…
Et alors que la silhouette de son opposant se dévoilait sous ses traits tirés par la fatigue, son visage découpé par les barreaux de fer de la porte ne le rendant qu'encore plus menaçant, il comprit que comme le scorpion qui se pique lui-même une fois entouré par les charbons ardents, il aurait dû implorer grâce auprès du roi des jeux…
« Hussein, votre heure est venue. »
