Son nez le démangeait, troublé par l'odeur du sang séché et du fer sous la poussière du désert. Les cors de guerre jouaient au loin et son regard, ébloui par les rayons du soleil, avait du mal à localiser les hommes sur la plaine. Entouré par le sable, les cris et la mort, il se sentait agité.
Fermant les yeux, il tenta de ralentir les battements frénétiques de son cœur, de calmer sa respiration erratique et de retrouver un semblant de paix intérieure. Mais ce fut en vain. Au-dessus des montagnes et par-delà les dunes, même à travers les mirages causés par l'insolation, le voile devant lui refusait de réapparaître. Il ne pouvait plus faire semblant et oublier la réalité. Là, au milieu de cette guerre, constamment confronté au danger, il essayait de survivre au cauchemar.
Quels avaient été les derniers mots de son père, déjà ?
Ne baisse jamais ta garde, ne tourne jamais le dos à tes ennemis… ?
Il n'arrivait plus s'en souvenir. C'était comme si sa mémoire avait été effacée. L'Égypte et la Nubie fauchaient la vie de ses fils comme un fermier fauchait du blé, et au nom de quoi ? La richesse et la prospérité ? La vengeance et la gloire ? Plus rien n'avait de sens… Il se sentait mal. Sa bouche avait le goût désagréable de la bile, la tête lui tournait, ses mains tremblaient et son corps était parcouru de spasmes.
Boum-baboum. Boum-baboum. Boum-baboum.
Dans un tumulte assourdissant, sa poitrine résonna plus fortement, plus bruyamment, devenant douloureuse comme jamais auparavant. Il ne pouvait plus le supporter. Alors, quittant le bord de la falaise, il atteignit le camp où se trouver son compagnon, ce dernier tachant encore de s'adapter à ses nouvelles responsabilités malgré déjà deux longs mois passés sur le champ de bataille.
« N'as-tu jamais trouvé l'armée— »
« Contrariante ?! »
« Non, ce n'est pas ce que j'allais dire. » soupira-t-il, haussant un sourcil et s'approchant de l'autre prêtre d'un air perplexe. « Que t'arrive-t-il ? »
« Les rapports sont incohérents. Comment suis-je censé gérer cette armée si je n'ai pas d'informations claires sur le camp adverse ?! »
« Tu deviens mélodramatique. »
« Peut-être aimerais-tu prendre ma place, Seth ?! »
« Je ne suis pas celui qui y a été nommé. Arrête donc de te plaindre et mets-toi au travail. J'en ai plus qu'assez de cet endroit. »
« Tu n'es pas le seul, j'en suis sûr… »
« Je ne suis pas d'humeur à me chamailler avec toi, magicien. » souffla Seth en balayant une main en l'air avant de se laisser retomber sur un siège dans le fond de la tente, se dissimulant dans l'ombre.
« Pour un homme qui eut autrefois l'idée de torturer à mort des criminels pour révéler un Kâ assez puissant pour vaincre le redoutable Diabound, je te trouve bien sensible d'un coup. » argua Mahad, se tournant vers le porteur de la baguette du millénium et plissant les yeux, inquisiteur.
« Tout le monde fait des erreurs de jugement… » se contenta de marmonner ce dernier, ne pouvant s'empêcher de se mordre l'intérieur de la joue.
« Et tu oses me dire ça à moi !? » s'écria le gardien sacré tout en retournant à ses papyrus, un sourire moqueur aux lèvres.
« La paix, Mahad ! » exigea le prêtre, agacé. « Je n'aime guère observer le massacre d'innocents. »
« Il n'est pas de guerre sans sang versé. »
« Plaise aux Dieux, que celui-ci soit rapidement versé alors… »
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Vague trouble ondulant dans une danse lancinante rappelant celles des filles de joie des bordels de son enfance. La chaleur accablante continuait de le frapper de plein fouet, épuisant son cheval qu'il se retrouvait à devoir tirer derrière lui tandis qu'il avançait à travers un paysage grège et ambre. L'air sec s'engouffrait dans sa gorge, s'insinuait dans ses poumons, l'empêchant de respirer jusqu'à ce qu'il se décide à saisir son outre afin de boire une longue lampée d'eau qui lui permettrait de tenir encore quelques heures de plus.
Ni oued à la végétation florissante où il pourrait se restaurer, ni oasis à l'eau turquoise réfléchissante où il pourrait s'hydrater, pas même de mine d'argent ou d'or dans laquelle il pourrait se rafraichir à l'ombre avant de repartir à la nuit tombée, un sac emplit de minerais précieux sur l'épaule. Une terre déserte s'étendait à perte de vue face à lui, et il se désespérait d'avoir dû quitter la brise fraîche parcourant habituellement les berges du Nil pour s'enfoncer davantage vers les reliefs des montagnes de la Mer Rouge. S'éloignant autant que possible de la plus proche ville, il se dirigeait là où il savait que personne n'irait le chercher.
La sueur perlait de son front, glissant le long de sa clavicule à la pulsation rapide, parcourant son torse qu'il avait fini par dénuder en cours de route, avant de s'écraser contre les plis de son pagne. Il avait pourtant connu pire, mais aujourd'hui, cette traversée lui paraissait l'épreuve la plus insurmontable qui soit. Ce corps frêle, qui était à présent le siens, ne l'aidait d'ailleurs en rien ; se fatiguant trop vite, il était pourvu d'une constitution fragile, et avait démontré une ignorance totale des moyens de survie, ne sachant pas plus piller que voler à la tire et ne connaissant rien du combat au corps-à-corps comme du maniement des armes. Et si cela ne suffisait pas, il fallait aussi qu'il soit le portrait craché du personnage le plus important de l'Égypte sacré.
Si au moins ce sale mioche arrêtait de hurler à la mort à l'intérieur de ma tête !
Serrant les dents, il renforça son empoigne sur les rênes de son cheval dont le pas commençait à ralentir un peu trop à son goût et reprit sa marche d'une allure ferme et régulière. Un. Encore un. Un autre pas. Encore un. Il ne pouvait pas se permettre de se stopper ou ce serait la mort assurée.
Cependant, le Dieu soleil semblait en avoir décidé autrement, et devant ses yeux fatigués, le sable se mis à se mouvoir avec élégance, prenant des formes toujours plus aguichantes et réalisant ses fantasmes les plus secrets. Très vite, un village à la piètre allure prit forme, ses rues s'emplissant d'habitants de tous horizons, de voleurs désespérés à assassins sans scrupules. Les traits des enfants aux haillons noirs comme la suie se firent plus précis, le rire des anciens assommés par le vin bon marché résonna plus fort dans ses oreilles, et les femmes, jouant de leurs charmes, préparant le diner ou hurlant aux hommes de ramener un butin plus gros la prochaine fois qu'ils iraient dérober les étals des commerçants de la capitale se rappelèrent à sa mémoire…
La tête lui tourna. Agrippant son front tandis qu'il vacillait dangereusement vers l'avant, il tenta de se stabiliser, mais perdant l'équilibre, il vint s'écraser avec fracas contre le sol rocheux comme le sable continuait de remonter le fil de ses souvenirs devant ses pupilles hypnotisées.
Le village si vivant plongea alors dans la torpeur et la nuit noire... Des flammes rouges cramoisi s'élevèrent depuis les toits et la fumée envahit les allées. Autour de lui, il n'entendit plus que cris et appels au secours déchirants. Dissimulés sous des toges à capuches sombres, des soldats apparurent de nulle part, et entrant dans les maisons, en sortir de force les propriétaires pour les emporter avec violence vers la place principale.
À nouveau pas plus âgé que quatre ou cinq ans, il courait à en perdre haleine pour rentrer chez lui, se fichant bien d'être bousculé ou piétiné dans sa course. L'incompréhension régnait, le feu se propageait, et les lamentations augmentaient en intensité. On supplier, implorer, pleurer alors que les murs des maisons de pierre blanches se voyaient être repeints en rouge. La voix d'une femme criant son nom le stoppa net dans sa course. Tournant la tête, il aperçut rapidement sa silhouette disparaître derrière les allées alors qu'on l'a trainer à même le sol par les cheveux.
Porté par sa voix l'appelant encore et encore, il se mit à suivre les soldats jusqu'à se retrouver sur la grande place. Se cachant entre deux pans de murs, derrière un tonneau de vin aux émanations étourdissantes, il observa comme elle continuait de se débattre de toutes ses forces, continuant de hurler son nom les larmes aux yeux. L'estomac noué par le dégoût et les yeux écarquillés, il se couvrit la bouche de ses deux mains tandis que, arrivé près d'une sorte de grand chaudron dans lequel bouillait un liquide noir encre, les soldats relevèrent son corps figé par la peur avant de lui trancher la gorge d'un mouvement sec de sabre. Et alors que ses membres continuaient de convulser et que le sang s'échappait avec profusion pour se déverser dans la mixture, son nom mourut aux bords de ses lèvres tremblantes.
Un homme tout habillé de blanc apparut soudain hors de l'ombre, un livre à la main, et d'un geste brusque, fit signe en direction du chaudron. Les soldats soulevèrent donc le corps de la femme sans la moindre préoccupation et la jetèrent dans la marmite fumante tandis qu'un rugissement étouffé par ses dents mordant sa propre chair s'élevait dans les airs.
Mère !
Il reprit brusquement conscience avec la réalité, laissant la nausée lui faire regurgiter le sable qu'il avait avalé dans sa chute ainsi que son petit-déjeuner du matin même. Attrapant son outre en tremblant, il s'aspergea le visage et s'assit en tailleur sur le sol, tâchant de calmer son cœur pulsant dans chacun de ses membres.
Voilà bien des années qu'il n'avait pas réagi de la sorte aux souvenirs revenant sans cesse hanter son sommeil depuis cette nuit fatidique. Ce corps n'était pas le sien, ne connaissait rien de ses traumas comme de ses peines. Il ignorait ce qu'il avait dû endurer depuis qu'il était enfant. Les longs jours de famine où la faim était souvent si grande qu'elle le faisait tomber malade, l'obligeant à garder le lit pendant des semaines. Quand, faute de mieux, il avait dû choisir entre voler la seule nourriture d'une famille sans le sou, ou se laisser mourir lentement et dans d'atroces souffrances… Le monde était injuste. Le monde était cruel. Et il n'avait fait que survivre, pourquoi donc devait-il être jugé pour cela ?
Et maintenant quoi ?
Bakura !
Le voleur leva les yeux au ciel entendant cette voix aboyée de la sorte pour la millionième de fois depuis qu'il occupait le corps de son possesseur. Laissant échapper un grognement agacé, il s'écria d'un ton hargneux :
« Quoi ?! »
Rends-moi mon corps immédiatement !
« Et après quoi, petit idiot ?! Tu crois que tu survivras aussi bien que moi dans cet endroit ? »
…
« C'est bien ce que je pensais… » soupira Bakura en se passant une main dans les cheveux et en fermant les yeux pour réfléchir une seconde.
Le silence régnant enfin dans son esprit, il sourit de contentement et se mit à parcourir la terre aride du regard. Il n'aimait guère devoir s'enfoncer aussi loin dans le désert oriental, le manque de puits, de village ou même d'abris le rendait anxieux, mais il préférait encore ça à la possibilité de tomber sur un soldat de la garde royale qui le reconnaîtrait.
Piégé au sein de sa propre chambre de l'âme, le garçon restait étrangement calme, attendant les bras croisés qu'il décide quoi faire. Il avait sur le visage cet air impatient qu'ont parfois les bambins quand on leur promettait une chose qui n'arrivait pas. En d'autres circonstances, il se serait probablement fait une joie d'en rire effrontément, mais en cet instant, cela lui sembla assez déplacé. Lui qui s'était autrefois entièrement livré aux démons de la vengeance, le voilà qu'il se retrouvait à avoir de la compassion pour le sosie de son ennemi juré…
Mordant sa lèvre inférieure, il se concentra, cherchant à se tenir face à face avec son hôte avant de lui demander de but en blanc alors que ce dernier se reculait d'un pas en l'apercevant subitement devant lui.
« Le Pharaon tient beaucoup à toi, hein ? »
Qu'est-ce que ça peut faire si c'est le cas ? s'entendit rétorquer Heba d'une voix qu'il ne reconnût pas. Depuis quand était-il si vindicatif ?
« Il n'hésitera pas à te faire chercher dans tout le pays s'il le faut. » répondit simplement le roi des voleurs sans s'offusquer. « Ça n'est pas exactement une bonne chose pour moi. »
Alors disparais, laisse-moi reprendre ma place !
« J'aimerais bien, figure-toi ! Si tu crois que ça m'amuse d'être toi… » siffla le jeune homme aux cheveux argentés en s'adossant contre le chambranle de la porte dans une posture se voulant nonchalante. « Mais qu'est-ce que je deviens moi, après ? Mon corps a été détruit en même temps que j'ai offert mon âme à Zorc. Je suis condamné à n'être plus qu'un esprit errant. Sans toi, je ne suis plus rien du tout. »
Si tu n'avais pas fait les choix que tu as faits, aucun de nous n'en serait là aujourd'hui. s'exclama l'adolescent, méprisant. Quelque chose n'allait définitivement pas avec lui.
« Oh… mais c'est qu'on a de la répartie ! » lança Bakura en relevant un sourcil, impressionné. « Pour autant que ça te concerne, sache que je n'ai aucun remords. Le seul regret que je pourrais encore avoir, c'est de ne pas avoir réussi à éviscérer ce chacal d'Aknadin. Plus que quiconque, il méritait que je lui arrache les entrailles de mes mains nues ! »
Tu mens comme tu respires, mais de ta part, je ne m'attends à rien de moins.
« Tu as la langue bien pendue pour un sale mioche qui n'arrivait pas à placer un mot devant l'autre quand je t'ai vu pour la première fois ! » argua le voleur, de plus en plus agacé.
Tu ne trompes personne, et encore moins moi, Bakura. Maintenant que nous ne sommes qu'un, je sais tout de toi. indiqua le garçon, un sourire sur les lèvres. D'une certaine manière, la propre audace de l'esprit vengeur déteignait sur lui, et il se sentit soudain plus confiant. Si tu crois que faire payer ce qui t'ont tout pris t'aurais apporté la paix, alors tu es plus naïf que tu ne le crois.
« Sale chien insolent, qu'est-ce que tu sais de moi ?! Rien ! Absolument rien ! »
Regarde-toi… tu ne méritais pas de perdre les tiens, et je comprends pourquoi tu en veux au Pharaon, mais une vie motivée par la haine et la colère, ça n'aide personne à guérir.
« Et qui te dit que je veux guérir ?! Tu penses peut-être que j'aurais pu oublier et me construire une vie comme n'importe qui !? »
Lorsque tu as pris possession de mon corps, je l'ai senti comme toi. Le soulagement. Comme si tu étais content de ne plus être Bakura le roi des voleurs, Bakura de Kul Elna.
« Tu te trompes, gamin. Je ne peux être que ça… que Bakura de Kul Elna. Et pour ça, je dois récupérer mon corps. »
Comment tu comptes t'y prendre ? souffla Heba, préférant abandonner sa plaidoirie pour l'instant. Il était curieux d'en apprendre plus sur le plan du voleur.
« Ah… » hoqueta le jeune homme, subitement plus conciliant. « Il y a un vieux tombeau au cœur de la cité perdue de Thinis. On dit qu'il abrite la porte menant vers l'Au-delà. »
Qu-Quoi ? Ce n'est pas un peu dangereux ?
« À moins que tu ne veuilles pas partager ton âme jusqu'à la fin de tes jours, nous n'avons pas vraiment le choix... »
Tu sais ce qu'il faut faire pour le récupérer ?
« Plus ou moins. La magie, ce n'est pas ce qu'il y a de plus précis. »
Se remettant finalement debout, Bakura s'étira et s'élança en avant, reprenant la route. Un long chemin l'attendait jusqu'à Thinis, et il devait encore faire un détour pour trouver des provisions. Il espérait seulement ne pas mourir de déshydratation avant d'atteindre sa destination.
Attends de voir, Pharaon…
