Explications de chapitre :

-(*) Proverbe égyptien de Aménémopé tiré des sagesses de "L'enseignement d'Aménémopé" (-1000 millénaire av. JC): « Tu dois t'efforcer d'être sincère avec ton prochain même si cela doit lui causer du chagrin. »


La coupe émit un léger tintement en touchant la table et il retourna s'asseoir à l'autre bout de celle-ci, un sourire compatissant sur les lèvres. Reconnaissante, la femme assise face à lui sécha les larmes perlant aux coins de ses yeux et se saisit du breuvage, n'en buvant pourtant qu'une seule gorgée avant de le reposer de ses mains tremblantes. Ses traits fins laissaient transparaître tout de son inquiétude comme de sa fatigue, chacun de ses gestes semblant lui demander un effort considérable alors qu'elle tentait tant bien que mal de rester convenable en sa présence. À ses côtés, ses compagnons n'en menaient pas plus large, demeurant aussi silencieux et immobiles que des cadavres.

Peu importe ce que je dis ou fais, rien ne les réconfortera… remarqua-t-il, détournant le regard avec gêne.

« Tu dois t'efforcer d'être sincère avec ton prochain même si cela doit lui causer du chagrin. » murmura alors Shimon après s'être approché discrètement du souverain perdu dans ses pensées, posant une main encourageante sur son épaule. (*)

Hochant la tête, le pharaon prit une profonde inspiration et croisant les doigts devant lui, rassembla son courage pour déclarer d'un ton calme :

« Malheureusement, je n'ai pas plus d'information à vous fournir que la dernière fois que nous nous sommes vus… »

« Nous poursuivons nos recherches sans relâche, bien entendu, mais les résultats sont encore infructueux jusqu'à présent. » ajouta le grand vizir avec assertion.

« Toutefois, je réitère ma proposition, vous êtes libres de rester en ces lieux en attendant de quelconques nouvelles. » intervint le jeune roi, sachant pertinemment quelle réponse lui donnerait ses invités.

« Nous vous sommes infiniment reconnaissants de votre gentillesse, Votre Grandeur, mais la taverne de la ville nous convient parfaitement. »

« Je partage votre douleur. Vous avez fait un long voyage jusqu'ici et je ne peux rien pour vous… Comme vous le savez, dès l'arrivée d'Heba, j'ai envoyé des troupes à la recherche de ses amis, mais il était déjà trop tard… Nous avons interrogé les marchands d'esclavages qui les avaient capturés et plusieurs autres témoins ce jour-là sans que cela ne donne quoi que ce soit. »

Bien qu'ils aient été entendus auparavant, bien qu'ils aient été attendus, il lui sembla que ses mots firent tressaillir de nouveau ses invités, l'espoir faible de retrouver leurs enfants quittant leurs pupilles et le chagrin s'emparant de leurs cœurs. Atem tiqua, se retenant à la dernière seconde de souffler.

Plus que n'importe quel autre jour, il se devait de garder une attitude digne de son titre. Lui, souverain de tout l'Égypte sacré, ne pouvait se montrer faible devant ses sujets. Malgré sa peine, malgré les démons de la peur hantant ses rêves la nuit, il devait être pour son peuple le phare qui les conduirait loin de la tempête, supportant sur ses épaules ses souffrances comme ses désagréments. Et peu importer sa propre condition, ou combien son âme était meurtrie, c'était sur lui qu'ils devaient se reposer, et non l'inverse.

« Nous sommes conscients de vos efforts, Votre Majesté. Le simple fait que vous nous accordiez audience chaque semaine nous honore plus que nous ne saurions l'exprimer. » indiqua Tiye, autoproclamée porte-parole du groupe.

« C'est la moindre des choses... » murmura le pharaon, incapable de prononcer quoi que soit d'autre.

« Cependant, et je parle au nom de notre pharaon ici, s'il s'avère que vos enfants ont été conduits en dehors de nos frontières, vous devez comprendre que nous serons dans l'impossibilité d'agir. » précisa le vieil homme près de lui, le regard sévère.

Atem secoua la tête à ces paroles, et fatigué, congédia son conseiller d'un geste las de la main, obligeant ce dernier à se reculer d'un pas lent. Si Shimon ne cherchait qu'à le protéger — il le savait parfaitement — ce n'était guère le moment de lancer de tels conjectures sans fondements. Ce pays était si grand, il y avait encore une chance que tous soient sain et sauf non loin d'ici.

« Nous en sommes conscients, Votre Grandeur. Nous vous remercions humblement pour tout ce que vous faîtes pour nous. » énonça la mère d'Heba en baissant avec révérence les yeux, intimidée.

Comprenant qu'il ne restait plus rien à dire, le souverain invita les soldats stationnés devants les portes de la salle de banquet à ramener ses invités dans leur logement provisoire. La manœuvre semblait un peu trop familière, un peu trop rodée. Une routine s'étant installée depuis plusieurs semaines de ça, un long mois et demi d'attente insoutenable. Tiye se releva finalement avec grâce, entraînant dans un même mouvement ses compagnons avec elle et s'inclina modestement devant lui avant de prendre la direction de la sortie, Rana, Khaba et Shani sur ses traces.

Lorsque les battants se refermèrent sur leurs silhouettes, il s'autorisa enfin à pousser un soupir, passant une main nerveuse dans ses cheveux tout en s'avachissant dans son siège. Dans sa poitrine, l'étau se resserra d'autant plus, et il se demanda comment il pouvait encore respirer. Les épreuves s'enchainaient les unes après les autres, ne lui laissant pas le moindre répit. Assurément, les dieux n'étaient point avec lui ces derniers temps.

Il voulait faire taire ses angoisses, étouffer ses craintes. Lorsqu'il se réveillait de ses cauchemars et ne trouvait pas la forme réconfortante de son double à ses côtés. Lorsqu'il n'avait plus personne à qui confier ses conflits internes ; Mahad et Seth sur le champ de bataille, Mana trop occupée à étudier, et Heba… Il pouvait sentir les ronces de la solitude s'enroulaient autour de son âme, le saignant à vif…

Un long mois et demi que l'adolescent avait disparu aussi mystérieusement qu'il était apparu, ne laissant aucun indice derrière lui. Et cette maudite guerre qui faisait rage, l'armée ennemie prenant l'avantage, les portes du royaume se fragilisant à chaque défaite. Il priait pour que la contrée Mâchaouach ne s'en prenne pas également à eux — Hussein et sa cour n'ayant donné aucun signe de vie et Aknadin se retranchant toujours dans le silence.

Où es-tu, partenaire ?

« Ne vous inquiétiez pas, mon Pharaon. Nous le retrouverons, j'en suis certain. » chuchota le grand vizir avec un sourire encourageant.

« Et qu'en est-il des autres, Shimon ? » s'entendit-il demander sans même s'en rendre compte.

Mais il n'avait besoin d'aucune réponse. La vérité perverse était aussi claire dans son esprit que le mensonge que son conseiller s'apprêtait à lui répéter. Au fond, les autres ne comptaient pas, n'est-ce pas ? Et leurs destins pouvaient bien déjà appartenir à Mâat qu'il n'en avait que faire. S'il avait gaspillé tant de ressources et d'hommes jusqu'ici pour retrouver cette Teana et ce Jouno, cela n'avait été que dans l'intérêt d'Heba. Quelles étaient seulement les chances que ces deux-là soient encore en Égypte ? Encore moins en vie ? S'il était vraiment honnête avec lui-même, il aurait arrêté leur traque depuis longtemps maintenant… Mais après ça, aurait-il seulement eu la force d'affronter la douleur qu'il infligerait à leurs parents et à son ami ?

« Quel roi hypocrite je fais ! »

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Le poids du sabre l'entraîna vers le bas et il enfonça ses deux pieds dans le sable pour éviter de perdre son équilibre. Le souffle erratique de sa respiration l'empêchait de penser et il se mit à faire voltiger la lame devant lui de manière purement instinctive. Les souvenirs de ses classes lui revenaient en mémoire coup à coup, ses nombreux combats d'entraînement contre ses frères d'armes, mais également contre ses instructeurs lui permettant de continuer à faire face à l'ennemi. Son cœur semblait sur le point d'imploser, percé à chaque inspiration de courtes douleurs acérées comme de longues aiguilles aiguisées qu'on lui planterait à même l'organe.

Épuisé, il poussant un râle guttural et il chargea finalement son adversaire une dernière fois tout en releva son arme au-dessus de sa tête, tranchant d'un geste vif et précis sa poitrine nue. Le sang jaillit alors hors de son corps tel un geyser en plein milieu des montagnes éthiopiennes et l'aspergea des pieds à la tête avant que le combattant ne retombe avec violence au sol, mort.

Ses jambes ne le retinrent plus et il s'effondra à genoux près du cadavre, recrachant une giclée du liquide rouge et chaud ayant réussi à se frayer un chemin jusqu'au fond de sa gorge. La vision trouble, son esprit était encore pris dans les âpres du combat, le brouhaha autour de lui ne l'atteignant plus tandis que les soldats s'affairaient ici et là, hurlant des ordres qu'il ne pouvait pas entendre.

« …th ! »

Une chose le fit réagir, comme une présence inconnue, et il resserra son emprise sur son arme, ses doigts se crispant sur la garde avant qu'une main moite ne se pose soudainement sur son poignet, empêchant un quelconque mouvement un peu trop brusque de sa part.

« …eth ! »

Le sifflement dans ses oreilles résonna de moins en moins fort et il plissa les paupières pour tenter d'apercevoir quelque chose malgré le voile blanc devant ses yeux. Les traits de l'homme se firent plus nets et il se tendit nerveusement, prêt à l'attaque. Il fallut que l'autre main de ce dernier agrippe avec force son menton afin de l'obliger à reprendre conscience avec la réalité pour qu'il le reconnaisse finalement, se relaxant rapidement.

« Seth ! »

« Ça va. Je vais bien, Mahad. » argua-t-il en se dégageant de l'empoigne de son compagnon, se relevant tout en laissant volontairement échapper le sabre qui retomba à terre dans un bruit étouffé.

« Bien. » acquiesça le magicien sans plus se préoccuper de la condition du prêtre, cherchant du regard si la faille qui avait permis à l'ennemi de s'engouffrer dans le camp avait été sécurisé. « Ahmes requiert notre présence au sud. »

« Quelque chose est arrivé aux divisions ? »

« Pour l'instant, ils tiennent leur position, mais ça ne va pas durer bien longtemps. »

« Allons-y dans ce cas. » soupira le porteur de la baguette du millénium, encore légèrement perturbé.

« Va te nettoyer avant. » lui lança le gardien sacré en désignant les vêtements imbibés de rouge de celui-ci, observant son visage couvert de sang d'un air impassible

Seth grimaça en se rendant compte de son état, et hochant la tête, se dirigea vers la tente de commandement pour se changer. Sous la chaleur exubérante du Dieu soleil, le liquide avait rapidement séché, lui collant à la peau, et il passa près d'une demi-heure à tout retirer avant de finalement rejoindre le porteur de l'anneau du millénium l'attendant patiemment dans un char qu'il serait apparemment le seul à diriger.

« Reprends-toi, Seth. Tu ne peux pas craquer maintenant, tu n'en as pas le droit. »

« Je sais. »

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Il arrêta ses recherches, levant les yeux vers les étoiles et se perdant dans l'obscurité des cieux. Une brise mordante soufflait sur la plaine, le faisant à présent frissonner malgré la chaleur qui l'avait tourmenté toute la journée durant. Il n'y avait aucune trace nulle part. Quel que soit l'endroit où il allait ou les personnes qu'il rencontrait, il ne trouvait rien. Aujourd'hui, le désespoir le gagnait comme jamais auparavant. Lui qui avait continué à se battre même dans les situations les plus critiques, de leur capture, à leur longue traversée dans cette cage de bois, à sa fuite à travers le désert… il lui semblait qu'il avait finalement touché le fond.

Il avait tant donné de lui-même, refusant de céder à la lâcheté, d'arrêter de se battre tout ça pour continuer à soutenir ses amis dans cette dure épreuve, pour les aider à continuer à vivre sans jamais perdre espoir quand bien même accepter leur sort et se laisser lentement mourir aurait été la solution la plus simple. Et jusqu'au bout, il avait lutté. Jusqu'au bout, il avait tenté de les sauver… malheureusement il n'avait réussi qu'à moitié…

Le voyage jusqu'à Aldawminu avait été long et fastidieux, mais surtout infructueux. Lorsqu'il s'était enfin autorisé à s'effondrer aux portes du village, cela n'avait seulement été que pour apprendre que sa famille et celles de ses deux amis avaient été escortées vers la capitale par la garde royale. La surprise l'avait pratiquement assommé, et ce ne fut que trois jours plus tard, après un peu de repos et quelque chose dans l'estomac, qu'il avait pu entendre toute l'histoire. Par le plus grand des miracles, Heba avait été recueillie par le pharaon lui-même au palais, et leurs abominables ravisseurs avaient été sévèrement jugés pour leurs crimes. Tous les esclaves qui n'avaient pas encore été vendus avaient pu bénéficier d'un court séjour dans une des auberges de la ville afin de récupérer avant d'être reconduits dans leur village d'origine.

Jouno s'était un moment senti soulagé à cette nouvelle avant que la culpabilité ne le ronge de nouveau. Bien sûr, Heba était en sécurité, mais Teana était toujours portée disparue. Et apparemment, les tentatives du pharaon pour la retrouver n'avaient pas non plus donné de résultats.

Le jeune homme n'était pas resté longtemps après ces révélations et était immédiatement reparti vers Khemet. Il avait d'abord eu l'idée de se rendre au palais afin de rassurer sa mère et lui faire savoir qu'il allait bien, que les recherches à son sujet pouvaient cesser, mais l'envie de retrouver Teana s'était révélée plus forte et il avait fi de toute tentative de revoir sa famille, cherchant plutôt des indices sur l'endroit où son maître aurait pu l'emmener.

Si c'type s'est pas déjà débarrassé d'elle, elle passe p't-être ses journées à servir des ivrognes dans un bar, ou à faire des corvées pour une riche famille.

L'inquiétude le poussait à se surpasser plus que de raison, d'autant plus que le souvenir de son triste état avant qu'elle ne disparaisse revenait régulièrement le hanter…

Mais sous ce ciel sombre emplit de diamants blancs, même Thot ne brillait pas assez pour le réconforter. Plus le temps passait, plus la honte le submergeait. Nul doute que le jour où son cœur serait jugé, le poids de sa conscience sera plus lourd que celui de la plume. Il avait tant fait, mais ses efforts ne semblaient pas récompensés. Au fond, pourtant, il savait. Son amie était perdue… Il ne pouvait décemment pas parcourir tout le pays pour elle, encore moins avec cette guerre qui faisait rage. Il ne pouvait que s'en remettre aux dieux. S'il devait un jour revoir la jeune femme, ce serait par la grâce d'Isis.

En attendant, la seule chose raisonnable qui lui restait à faire était de retrouver sa mère et de serrer Heba dans ses bras. Au moins, lui était là, et c'était encore la seule chose qui arrivait à le faire tenir.