Explications de chapitre :

-Petit rappel : Édom est l'ancien nom, hébraïque mais utilisé par d'autres civilisations, de la Mer Rouge, située à l'est du continent égyptien.

-Amdouat : La Douât est — dans la mythologie égyptienne — le séjour dans l'au-delà de l'âme des défunts après leur mort, en attendant qu'ils ressuscitent en même temps que le Soleil. Il s'agit d'un monde d'épreuves, divisé en douze heures. Par analogie, l'Amdouat est un livre contant l'histoire du dieu Râ qui, traversant la Douât pendant les heures de la nuit, voyage quotidiennement d'ouest en est afin de lutter contre Apophis qui incarne le chaos primordial pour que le soleil (que Râ incarne) puisse se lever chaque matin et ramener la lumière et l'ordre sur la terre.


« Je suis désolé… Je ne semble pas arriver à le trouver… »

« Ce n'est rien, Isis. Tu peux rappeler Spiria. »

« Bien… »

« C'est impossible. Comment peut-il réussir à échapper même aux yeux de Spirira ? »

« Soit il est trop loin pour elle, soit il est impliqué dans une sorte de rituel magique qui lui permet de ne pas être trouvé. »

« Aucune de ces solutions ne semble probable, cependant. »

« Il est fort possible qu'Heba ait trouvé refuge dans un temple ou sur un site sacré, si c'est le cas, aucun de nos monstres ne pourra le localiser. »

« Peut-être devrions-nous faire appel à une instance supérieure alors ? »

« Qui proposes-tu ? »

« C'est assez, Shimon… J'en ai assez. Partez maintenant. Vous tous. »

Les portes de la chambre du conseil se refermèrent alors qu'il se frottait les yeux avec lassitude, prévenant un soupir de franchir ses lèvres. Quelque chose semblait l'envelopper dans une étreinte mortelle, l'avertissant du pire ; un sentiment, une sensation, enfouis au plus profond de son cœur tel un signe avant-coureur d'un terrible évènement à venir. Il réfléchit, incertain de ce à quoi cela était lié. Il semblait incapable faire le tri entre toutes ses responsabilités actuelles occupant à chaque moment son esprit. Pour combien de temps, encore, pourrait-il prétendre qu'il était un digne souverain pour son peuple quand tout ce qui l'intéressait était un pressentiment insignifiant dont il n'arrivait même pas à comprendre le sens ?

Le sable du sablier s'écoulait lentement vers sa perte. Il ne tenait qu'à lui d'arrêter son décompte, mais il ignorait comment… Entre ses doigts tremblants, le puzzle du millénium vacillait imperceptiblement : le danger approchait à grands pas, et rien ne pourrait l'éviter. Lorsque le dernier grain tomberait, il ferait face, soit à la victoire et vivrait, soit à la défaite et s'éteindrait dans la poussière des combats.

Il refusait pourtant d'abandonner pour l'instant. Quand bien même cela impliquait d'aller contre la volonté des dieux, il persévérerait et assurerait son écrasante puissance sur ses ennemis. Il était le plus grand pharaon de cette dynastie, l'élu, et il ne pouvait pas laisser l'histoire l'oublier parce qu'il aurait échoué. Son nom ne serait pas effacé à cause de sa propre faiblesse. Le jeu venait à peine de commencer et il était loin d'être à court de cartes à jouer… Il était prêt à gagner à n'importe quel prix, quitte à tricher pour y arriver…

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La flamme bleue oscilla légèrement sous son souffle avant de reprendre forme quand il se leva de son siège, plus forte et lumineuse que jamais. Faisant quelques pas dans la pièce pour se calmer, il regarda du coin de l'œil son interlocuteur demeurait inexorablement silencieux, les paupières closes et la tête baissée.

Poussant un soupir, il se dirigea vers le balcon, s'appuyant contre le chambranle de l'encadrement en croisant les bras, son regard tourné vers les étoiles apparaissant petit à petit dans cet océan bleu-nuit. Mais même la noirceur du soir qui l'avait auparavant toujours détendu ne pouvait plus réprimer l'oppression qui pesait sur sa poitrine.

Shada se tourna à demi vers l'homme assis à la table derrière lui, plissant les yeux avec intérêt. Si les événements du passé lui avaient bien appris une chose, c'était qu'il était plus proche des seconds héritiers du trône que des autres gardiens sacrés. Qu'il s'agisse du frère de l'ancien pharaon ou du cousin de l'actuel régent, leur sens moral différait sensiblement de celui des membres du palais royal. Pour eux, dont la vie avait été semée d'embûches, la fin justifiait les moyens.

Pourtant, et en cela il se distinguait du père et du fils, il croyait aussi que chaque prix payé méritait une récompense égale, faisant ainsi de lui quelqu'un à part, au sens de la justice tout à fait unique.

Il avait vécu toutes ces années en se contentant de se murer dans le silence à moins que quelqu'un ne lui demande directement son avis. Il n'était pas, après tout, un homme de mots mais d'action, dévoué à son roi et à ses amis. Toutefois, cela ne signifiait pas qu'il ne pouvait pas toucher le cœur d'autrui s'il y mettait les formes… il se demandait seulement si le vieux prêtre derrière lui était prêt à écouter ou non.

« Nul ne peut se croire plus léger que la plume de Maât. » finit-il par dire, tentant le tout pour le tout. « Aucun de nous ne peut se prétendre exempt de tout péché, pas même Sa Majesté. Néanmoins, il n'appartient qu'à nous de corriger ces fautes. »

Se redressant, le gardien sacré reprit sa place autour de la table, et agrippant sa clé du millénium d'une main, il saisit de l'autre le poignet de l'homme, s'éclaircissant l'esprit et se concentrant sur ses paroles.

« Pensez à votre fils, je sais que vous n'avez toujours agi que pour son bien. Bien que vous ayez dû être séparés, il ne s'est pas écoulé un jour sans que vous ne pensiez à lui et à sa mère. Pensez à votre frère, pour qui vous avez tout sacrifié afin de l'aider dans son rôle de protecteur du pays. Vous qui n'avez toujours été guidé que par l'amour pour votre famille, ne laissez pas les ténèbres envahir votre cœur. Ne le laissez pas être corrompu par votre jalousie et votre ambition débordante. »

Lentement, le porteur de l'œil du millénium releva la tête, son regard sombre plongeant dans celui cobalt de Shada. Soudain plus alerte, Aknadin remarqua la faible lueur qu'émettait l'ankh entre les doigts de son compagnon et fronça les sourcils tout en essayant de se dégager de son emprise, en vain, ce dernier le tenant si fermement que ses ongles s'enfonçaient dans la chair même de sa paume.

« Tentes-tu de m'arracher la vérité, sale serpent vicieux ?! »

Le silence du grand prêtre ne fit que l'agacer davantage et à son tour il se concentra sur son objet du millénium, cherchant à entrer dans l'esprit de son persécuteur.

« Vous savez que cela n'aura aucun effet sur moi, ma clé résiste à toutes les formes de magie, y compris celle des autres objets du millénium. Vous êtes leur créateur, vous devriez le savoir mieux que quiconque. »

« Maudit sois-tu ! »

« Cessez de résister pour rien, je ne cherche qu'à apaiser votre âme en proie aux tourments du passé. N'avez-vous donc aucun remords ? Voulez-vous pécher ainsi jusqu'au jour où vos fautes resurgiront sur votre fils ? »

« Que dis-tu ?! »

« Que croyez-vous ? Que la cour et notre roi ne finiront pas par en vouloir à Seth pour vos propres crimes ? En particulier quand vous aurez quitté ce monde, l'ombre de vos atrocités le suivra à jamais. »

« Seth est innocent ! Il ne sait rien ! »

« Pas si innocent que cela. Lui aussi a commis des erreurs qui ont apporté la honte sur son nom, et parce qu'il est membre de la famille royale, il a également terni le nom du Pharaon. »

« Il ignorait qui il était vraiment… » souffla Aknadin, abasourdi.

« Cela n'a aucune importance. Mais heureusement, il s'est repenti et a demandé l'absolution aux dieux. » indiqua Shada en secouant la tête, sentant qu'il était proche de son objectif. « À votre tour. Je sais que vous n'êtes pas complètement mauvais. Au nom de Seth, repentez-vous auprès des dieux et réaffirmez votre loyauté envers notre Pharaon. »

« Te crois-tu au-dessus des autres, petit arrogant ? Te crois-tu meilleur que nous autres ?! » siffla le vieux prêtre avec hargne, de nouveau contrarié.

« Au contraire, nous nous ressemblons plus que vous ne le pensez. » déclara le gardien sacré dans un souffle, l'air perdu. S'il voulait vraiment atteindre l'homme, il allait devoir se montrer plus honnête qu'il ne l'avait été jusque-là. « Je suis aussi un pécheur. J'ai fait du mal à beaucoup de gens, j'ai versé le sang de nombreux innocents, et j'ai tué tout autant de criminels de mes propres mains. Je n'ai aucun regret, loin de là. J'ai toujours agi selon ma conscience, et j'en suis fier. Mais j'admets volontiers que ma conscience m'a plus d'une fois trompée. Ni l'âme ni le cœur ne sont infaillibles et en vérité, je suis probablement coupable de plus de fautes que je ne peux en compter... Mais je confesse ignorer tout ce qui est et tout ce qui sera. Je ne vous juge point, Grand Prince. Je sais que vos sentiments étaient autrefois purs. »

Grand Prince… Voilà bien des années qu'il n'avait pas été appelé de la sorte. Lorsqu'il n'était qu'un enfant chahutant dans les jardins royaux avec son frère jumeau et que les servants, incapables de différencier l'un de l'autre, les nommaient ainsi pour éviter de commettre un faux pas en utilisant la mauvaise appellation. Son frère... qui sur son lit de mort avait exigé sa présence, craignant de quitter ce monde sans qu'ils aient eu le temps de se dire au revoir. Son frère… qui avait considéré son neveu comme son propre fils jusqu'à ce qu'il devienne lui-même père. Ce même frère qui s'était tenu à ses côtés lorsqu'il avait dû se séparer de sa famille. Et il l'avait tant haï… Lui qui n'avait jamais rien eu à sacrifier pour son royaume. Il l'avait tellement haï pour avoir désigné un garçon à peine capable de marcher pour être le prochain pharaon au lieu de lui qui avait tout perdu, à la place de son fils qui n'avait jamais rien reçu...

« La haine n'engendre que la haine, et seule la récompense de nos sacrifices comme de nos bienfaits nous attend dans l'Au-Delà. Ce monde n'est qu'une transition. Lorsque nous aurons rejoint Osiris, nous serons aussi riches et puissants que les dieux eux-mêmes. Mais afin que votre âme rejoigne celle de l'ancien Pharaon Aknamkanon, afin qu'elle soit aux côtés de Seth quand son heure viendra, elle devra d'abord échapper au châtiment divin d'Âmmout... »

Aknadin se détendit finalement tandis que des larmes coulaient sans fin de sa pupille anthracite à sa joue droite, sa mâchoire tremblant sous ses sanglots incontrôlables, et Shada sourit avec douceur tout en desserrant son emprise, posant une main sur l'épaule du vieil homme en signe de réconfort.

« Dîtes-moi, qu'est-il arrivé à Son Altesse Hussein ? Quel genre de marché avez-vous passé avec lui ? »

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L'aube se levait lentement par-delà les montagnes et les reliefs, les nuages gris de la tempête de la veille se dispersant un à un dans le ciel tandis qu'une lumière ambrée recouvrait progressivement le paysage, et à travers la brume ténébreuse séparant le jour de la nuit, le désert infini ressembla à une étendue de neige immaculée. Il se déplaçait prudemment, observant les vestiges d'une époque perdue se profiler devant lui, pyramides délabrées et obélisques à l'abandon croisant son chemin alors qu'il se rapprochait enfin de sa destination finale.

Au-dessus de sa tête volaient des corbeaux bruns et des ibis sacrés, leurs yeux perçants guettant probablement le moment où ils pourraient s'attaquer à sa carcasse sans vie dont ils se repaîtraient pendant des jours. Ils planaient indistinctement dans la voûte céleste, survolant avec une facilité déconcertante la brise chaude et asphyxiante caressant son visage rougi par la chaleur.

L'interstice d'un sanctuaire aux parois effritées se présenta alors à lui et il y pénétra sans la moindre hésitation, ne s'arrêtant que lorsqu'il eut parcouru toute la structure, un tout nouvel environnement lui faisant soudainement face. Comme ayant franchi la porte menant du monde terrestre à l'Au-delà, l'espace autour de lui changea brusquement et les ruines laissèrent place à une citadelle aux couleurs grège et or piégée dans une éternelle aurore scintillante.

Quelques tours aux sommets pointus et d'immenses palmiers verts encadraient un long chemin de pierre menant à un escalier de calcaire blanc reliant un portique ouvrant vers la cité des merveilles. Descendant de sa monture, il franchit la colonnade et se figea devant l'architecture irréaliste des lieux.

Séparée en deux parties distinctes par un fleuve aussi vaste et profond que la mer Édom elle-même, un majestueux soleil se reflétant sur son eau turquoise rêveuse, la cité semblait s'étendre à l'infini à travers la flore et le sable qui la composait. Des pyramides par milliers envahissaient l'horizon, si grandes qu'elles semblaient pouvoir atteindre les cieux divins, de hautes statues aux traits délicats accompagnant les anciens hiéroglyphes ornant leurs façades lisses et flave. Des centaines de bâtiments, grands et petits, de toute sorte et à tout usage, encombraient le centre, leur couleur rouge flamboyante donnant un air de fournaise à la forteresse ; Et à l'est, surplombant les habitations, se dressaient des obélisques de toutes tailles tandis qu'une rangée de sphinx au regard féroce gardait l'ouest, veillant jalousement sur ses habitants fantômes.

Car il le sentait autour de lui, les esprits régnaient sur la cité des dieux, le menaçant de leurs énergies noires à chaque pas qu'il faisait à l'intérieur du hameau, lui ordonnant de quitter rapidement ce lieu sous peine de subir leurs courroux. Mais il n'en avait que faire, les âmes vengeresses de Kul Elna l'avaient accompagné pendant si longtemps que plus rien du monde des morts ne pouvait encore l'effrayer. L'innocence de son enfance disparue, il se tenait maintenant à l'aube de sa nouvelle vie tel un guerrier se préparant pour la bataille à venir.

À l'autre extrémité d'un pont de quartzite reliant l'entrée aux pyramides funéraires, s'érigeait le temple d'Amdouat dans toute sa grandeur, un autel surmonté de colonnes et de gigantesques idoles de marbre parant l'ouverture dissimulée derrière une dalle de pierre sombre aux écritures archaïques. Là s'achèverait son voyage...

« Nous y sommes, gamin. »