Explications de chapitre :
-Anupet: est le pendant féminin du dieu Anubis ainsi que son épouse.
-Ouas est le nom d'un sceptre royal dans l'Égypte antique. À l'origine, il s'agissait d'un bâton à l'extrémité inférieure fourchue, destiné à capturer les serpents pour extraire leur venin.
-Bel Occident ou Amenti désigne l'occident, et comme c'est vers le couchant que l'on situait la demeure des morts, il désigne aussi celle-ci. À l'époque ptolémaïque, l'Amenti apparaît comme la demeure des justes, de ceux sans péché.
L'azur gris était parsemé de nuages blancs n'empêchant en rien la lumière éblouissante de Râ de chasser les ombres, l'obscurité n'ayant aucun droit sur cette ville immaculée. S'étendant près de la côte, esquifs de pêche, navires marchands et simples felouques se disputant une place sur les eaux saphir du Nil, la petite contrée se dressait de toute sa puissance entre végétation florissante et étendues de terres stériles, sa citadelle aux bâtiments par milliers faisant face à un immense palais de pierres blanches comme la craie tandis qu'un petit temple d'architecture grecque envahissait l'horizon aux abords du fleuve. Derrière les puissantes murailles de briques, une agriculture profitait des jours prospères, plusieurs parcelles de cultures étant parcourues par un flot continu traversant la ville directement depuis le littoral.
Deux imposants obélisques incarnats servaient d'entrée au port, un escalier bordé de hiéroglyphes aux couleurs chatoyantes, et gardé par deux statues en cuivre de chacals permettant d'accéder à un portique sous lequel s'épanouissait un marché hétérogène. Et au-delà de la citadelle, entouré de quatre pyramides aux sommets dorés, dominait le palais dont l'ouverture était défendue de part et d'autre par des sculptures des Dieux Anubis et Seth.
La ville n'avait rien avoir avec Khemet, plus désertique et sableuse. Ses habitations albâtre, ses palmiers par dizaines la décorant ça et là, l'air frais du Nil la traversant à longueur de journée, et ses ornements multicolores lui donnaient un air plus idyllique, plus princier… Mais derrière cette richesse se cachait le vice, l'abondance et la paresse. Juste en grattant légèrement la surface, la sinistre vérité se dévoilait.
Atem posa un pied à terre, descendant de l'embarcation tout en jetant un œil autour de lui. Une brise chaude soufflait sur la rive, accompagnant avec elle une odeur de poisson et de limon comme certains marchands Phéniciens faisaient du troc à même leurs canges. La citadelle battait son plein, aussi bruyante et vivante que Khemet en pleine saison des moissons, et il sourit avec tristesse en se demandant si toutes ces personnes portaient ne serait-ce qu'un quelconque intérêt à la guerre qui sévissait seulement à quelques jours de cheval d'ici.
Tous semblaient tellement… absorbés dans leur propre petite vie, ne cherchant qu'à toujours plus s'enrichir, toujours plus posséder, plus de biens précieux pour plus de pouvoir…
Il n'aimait guère ce qu'il voyait, et pour la première fois depuis sa naissance, il n'avait plus qu'une envie : retourner au plus vite au palais, dans sa contrée, là où un silence de mort régnait en attendant que les hommes soient enfin de retour auprès de leurs familles. Mais il n'avait pas traversé toute la Haute-Égypte jusqu'en Nubie pour rien, il lui restait encore un atout dans sa main avant de déclarer sa défaite au peuple de Kerma, et il entendait en faire bon usage.
« Allons-y. » lança-t-il avec détermination, se tournant un instant vers les autres avant de monter une à une les marches.
Échangeant un regard incertain, Karim et Shada hochèrent cependant la tête et suivirent leur souverain, faisant signe aux suivants de ce dernier et à la garde royale d'avancer. Leur arrivée ne passa bien évidemment pas inaperçue, les locaux comme les étrangers de passage les observant avec étonnement et commérant sans la moindre honte derrière leurs dos. Bientôt, la ville entière fut au courant que le roi d'Égypte avait pénétré au sein du royaume Koush, et ils furent autorisés à franchir les portes du palace.
La salle principale fourmillait de serviteurs tenant différentes victuailles et se promenant entres les membres de la cour demeurant debout, adossés contre les piliers de marbre argenté, ou allongés sur des méridiennes de coton lapis-lazulis. L'opulence régnait dans une ambiance joyeuse, presque festive, et il se dirigea vers son but sans se soucier des convenances, dépassant les gardes surpris et marchant d'un pas ferme et digne.
La reine outrancière se tenait là, assise sur son trône culminant à plusieurs mètres, les jambes croisées dans une attitude insouciante. Son visage, aux premiers abords doux mais cachant un caractère féroce tel celui d'une lionne affamée, était magnifiquement peint, des traits blancs maquillant ses paupières et le dessus de ses sourcils en suivant la courbure de son nez épaté, ses lèvres rouge carmin relevées en un sourire narquois. De longs cheveux lisses noir d'encre encadrait ce dernier, relâchés à l'arrière, ils disparaissaient en deux couettes basses bouffantes à l'avant derrière un voile de satin mince accroché à une coiffe-éventail en lin surmontée d'une tiare. Elle portait une robe sépia unie tombant jusqu'au chevilles et dont les pans transparents laissaient entrevoir la ligne fine de ses cuisses brunes alors que son profond décolleté n'était que partiellement dissimulé par une parure turquoise lui retombant juste au-dessus de la poitrine. Un second collier en forme de serpent se mordant la queue enserrait fermement son cou bien dessiné tandis que de larges bracelets d'argents parsemaient ses bras jusqu'au niveau de ses coudes, ses doigts délicats aux ongles colorés étant ornés d'améthystes et d'émeraudes reposant sur des bagues en or étincelantes.
« Le petit roi est arrivé ! » chantonna-elle avec amusement sans même le saluer. « Je vous ai attendue patiemment. »
« Pardonnez-moi, traverser trois jardins intérieurs et deux antichambres prennent du temps. »
La souveraine se mit à rire à gorge déployée à son ton ironique, un son cristallin s'échappant hors de sa bouche comme elle couvrait celle-ci de sa main dans une vaine tentative de se restreindre.
« J'ose espérer, toutefois, que vous avez apprécié le décor. »
Atem inclina légèrement la tête sur le côté en l'observant, se demandant comment une femme au physique si angélique pouvait être d'une attitude aussi terne et insipide. Quelque chose dans ses yeux l'empêchait pourtant de déverser tout son dégoût à son égard; une douce lueur réconfortante semblant briller dans son regard d'un auburn foncé presque noir. Même si tout ce qu'elle avait toujours désiré avait été le pouvoir, elle restait un monarque compétent subvenant aux besoins de son peuple et ne le laissant jamais mourir de faim aux portes de son palais. Pour cela, il gardait encore une once de respect pour elle.
Mais il n'était pas sans l'ignorer. Sa partenaire n'était pas seulement belle, elle était également intelligente, voire sournoise, et il allait devoir montrer tout son habilité dans cette partie sans jamais la sous-estimer.
« Malgré tout, je ne m'attendais guère à vous voir en ces terres. À quoi dois-je le déplaisir de votre visite, Atem ? Êtes-vous venu me supplier de retirer mes troupes avant qu'elles ne déciment toute votre armée ? Venez-vous donc admettre votre défaite en personne ? »
« Le déplaisir est partagé, Katimala. » se contenta de répondre le souverain égyptien avec nonchalance, les yeux plissés. « Comptez-vous vous donner en spectacle devant votre cour encore longtemps ou allons-nous pouvoir discuter en paix à un moment donné ? »
« Pardonnez-moi si la musique et les chants ne sont pas à votre convenance, Votre Grandeur. » s'excusa la reine adulte avec un sourire faussement contrit, répliquant sa précédente ironie.
« Ils le sont. J'exècre simplement les festivités pendant un sommet. »
« Un sommet ? Je ne crois pas avoir convenu d'aucun sommet avec vous ! » proféra Katimala en se levant brusquement, finalement agacée. Il semblait que ce jeu des apparences auquel ils se livraient ne lui plaisait plus du tout. « Quant à vos préférences, je n'en ai que faire. Vous êtes ici en Nubie et vous vous conformerez aux coutumes de mon pays sous peine de visiter mes geôles ! »
Comme si la foudre avait frappé l'endroit même où il se tenait, un essaim de soldats apparue soudainement autour de lui, formant un cercle protecteur alors que leurs visages affichaient un air hargneux et que leurs mains tremblaient sur le pommeau de leurs armes. Il écarquilla les yeux en réalisant que leur mouvement avait entrainé l'action des mercenaires de Kerma, ces derniers pointant leurs lames vers ses gardes tandis que Shada et Karim se positionnait de chaque côté de sa personne en brandissant leurs propres sabres pour former un second rempart.
« Il suffit ! Reculez-tous ! » s'écria-t-il vers ses troupes en s'avançant pour affronter à son homologue féminin, les deux gardiens sacrés s'écartant prudemment de son chemin. « Katimala, faites reculer vos hommes immédiatement ! »
« Ou quoi ?! » le défia la souveraine en apposant les mains sur ses hanches tel une enfant contrariée.
« Ou ce sera un bain sang dont vous ressortirez probablement victorieuse, mais certainement pas vivante ! » siffla le jeune roi avec mépris, ses dents se serrant avec force.
Hagard, la reine koushite prit un instant pour réfléchir avant de faire un pas en arrière en soufflant, se rasseyant tout en balayant une main dans les airs pour chasser ses soldats au loin.
Laissant, à son tour, un soupir lui échapper, Atem s'approcha un peu plus du monarque Koush, et posant un pied sur la première marche du long escalier menant à son trône, il déclara d'une voix plus douce qu'il ne l'avait voulu :
« Discutons. J'ai plus à vous offrir que n'aurez à donner. Et puis, qui a dit que je ne pourrais pas profiter de mon séjour ici pour m'amuser un peu ? »
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« Le Nord et l'Ouest ont été perdus. Et la moitié des hommes constituant les divisions Sebek et Maat sont morts. »
« La division Ptah ne peut plus tenir le Sud. Je propose que nous rejoignions le général Neheb à l'Est. Abandonnons notre position et ne formons qu'une seule grande armée avec le reste de nos hommes. »
« Rassemblez ce qui reste des quatre divisions ? »
« C'est peut-être bien notre dernière chance. »
Mahad plongea son regard dans celui du général de corps d'armée Ahmes, pesant le pour et le contre mentalement. Les troupes étaient fatiguées, démoralisées, et même les généraux de division Sefu et Khalid n'arrivaient plus à grand-chose avec eux. C'était à peine s'ils obéissaient encore aux ordres qui leur étaient donnés.
La chaleur du désert se faisait grandement ressentir sur les soldats s'affairant ici et là sur le camp pendant cette trêve temporaire entre les deux armées, et tournant la tête vers eux, il les observa chercher à s'abriter du mieux qu'ils pouvaient du soleil comme ils mangeaient, se reposaient ou s'acquittaient de leurs corvées.
« Je suis d'accord. Sebek et Maât sont faibles ensembles, mais avec Thot et Ptah, nous pourrions enfin prendre l'avantage. Les Koushites ne se douteront de rien, ils sont convaincus que nous resterons séparés afin de couvrir plus de terrain et ainsi empêcher une éventuelle invasion du territoire égyptien. »
Quelque part au fond de son esprit, les prophéties d'Isis lui revinrent en mémoire. Il avait su dès le début de cette guerre que la victoire serait difficile pour eux sans les objets du millénium, et bien qu'il ne respectait que d'autant plus le pharaon pour sa décision de mener un combat juste et égal, il s'était douté que son fair-play ne fairait pas une grande différence. Ce doute lui avait coûté la confiance de son roi et ami d'enfance, et il savait que restaurer cette confiance demanderait beaucoup d'efforts et une grande patience, pourtant… pourtant il savait aussi qu'il avait eu raison d'agir de la sorte.
Il ignorait qui des Nubiens ou des Égyptiens gagneraient cet affrontement, mais le don de vision de la grande prêtresse lui avait permis de sauver d'innombrables vies… Des vies qui, aujourd'hui, viendraient grossir leurs rangs si pauvres et leur offrir une plus grande chance d'accomplir la mission qui leur avait été confiée.
Se mordant un instant la lèvre inférieure d'inquiétude, le magicien laissa tomber ses épaules avec résignation et fit finalement signe à Seth et Ahmes qu'il se rangeait à leur point de vue.
« Très bien. Mais si nous devons risquer la sécurité de notre frontière, nous devrons nous assurer qu'aucun Nubien n'arrivera à s'échapper pour avertir les autres de notre stratégie. Nous agirons avec discrétion, rapidité, et nous ne ferons pas de prisonnier. »
« Le sang pour le sang. » acquiesça Ahmes, le visage fermé.
« Le sang pour le sang. » répéta le grand prêtre d'un ton tout aussi assuré.
« Je m'en vais de ce pas prévenir nos troupes, pardonnez-moi. »
« Tu es sûr de toi ? » demanda soudain le gardien sacré à ses côtés une fois qu'Ahmes fut assez loin.
« Ce ne sera pas la première fois, Seth. Je sais ce que je fais. » indiqua le maréchal avec un léger sourire. « Depuis quand t'inquiètes-tu autant ? »
« Je veux simplement en finir au plus vite. »
« Et c'est ce que nous allons faire. »
« Bien. » souffla Seth en grimaçant. Il avait un mauvais pressentiment. « Juste… ne t'avise pas de me laisser derrière. »
« Je ne le ferai pas, mon ami. » déclara Mahad en posant une main sur l'épaule du porteur de la baguette du millénium, un sourire franc étirant cette fois ses lèvres.
La température se refroidit d'un coup autour d'eux, et une fine particule de poussière se mit à tournoyer à leurs pieds. Fronçant les sourcils, les deux grands prêtres s'observèrent une seconde avant de se tourner d'un seul coup vers leurs hommes alors que des vents forts se levaient brusquement dans un tumulte retentissant, la panique commençant à régner parmi les soldats alors que Khalid criait à plusieurs reprises :
« Tempête de sable ! Tempête de sable ! »
« Quoi ?! » faillit s'étouffer Seth, plissant les yeux vers l'horizon et discernant un énorme nuage de sable venir à leur rencontre.
« Ce n'est pas possible ! Le ciel est clair ! »
« Maréchal ! Elle se dirige droit sur notre camp, et à toute vitesse ! » s'écria Sufu en les rejoignant, une expression terrifiée déformant les traits déjà durs de son visage.
« Dépêchez-vous ! » s'exclama le magicien, poussant le gardien sacré vers le camp avec le général de division pour aider les autres alors que lui-même se précipitait dans la direction opposée. « Ne prenez que ce qui est nécessaire et dirigez-vous vers Allaqi ! Maintenant ! »
« Mahad, où est-ce-que tu vas ?! » hurla Seth alors que le vent commençait à couvrir sa voix et celle du porteur de l'anneau du millénium comme il s'éloignait.
« À ce rythme, elle nous touchera avant même que nous ayons eu le temps d'atteindre les collines ! Je vais essayer de la ralentir ! »
« Tu as perdu l'esprit, imbécile ?! C'est une foutue tempête de sable ! Tu m'entends, espèce d'idiot ?! Il n'y a rien que tu puisses faire ! Reviens ! Mahad ! » s'égosilla le grand prêtre en vain, la colère et l'inquiétude faisant bouillir le sang dans ses veines. « Bon sang ! »
De plus en plus proche, la tempête grossissait et grandissait, prenant une ampleur comme rarement vue par l'humanité au cours des siècles. Dans une bourrasque féroce, toute la zone fut subitement recouverte. Obscurcissant tout autour de lui, le nuage de sable commença à soulever tout ce qui était à sa portée, comme mu par une volonté qui lui était propre.
Se couvrant le visage de n'importe quelle manière, les soldats entamèrent avec peine leur progression à travers cet épais voile brun, aveuglé et étouffant sous les grains de poussière s'infiltrant au fond de leur gorge. Le sol nu et sec rendait leur avancée difficile, leur équilibre déjà fragile étant constamment mis à l'épreuve par des rafales venant de toutes les directions, les poussant dans le dos, les faisant reculer et trébucher sans cesse.
Attendant au sommet d'une dune instable, les bras relevés près de sa tête pour se protéger, Seth veillait toujours sur le gardien sacré se tenant à quelques mètres de là, occupé à murmurer quelques incantations magiques dont l'homme n'aurait pu comprendre le sens même s'il avait pu l'entendre clairement. Certains membres des divisions continuaient encore à empaqueter leurs affaires dans des couvertures et des vêtements de toute sorte. Pris dans cette impressionnante nuée jaune et rouge, ils se retrouvaient incapables de se diriger, ne distinguant plus l'est de l'ouest, le nord du sud. Et Mahad, combattant acharné, magicien de talent qui de sa seule magie empêchait tout un mur de sable de s'effondrer sur lui et les autres retardataires.
Dans son dos, le porteur de la baguette du millénium pouvait entendre les ordres être tonitruéq à travers la barrière du vent encore et encore pour que tous les comprennent.
« À L'EST ! À L'EST ! »
« MAHAD ! » appela-t-il avant d'être pris d'une quinte de toux incontrôlable.
« C'EST TROP TARD ! PARTEZ ! » répondit avec force celui-ci en se retournant à moitié, espérant pouvoir apercevoir le grand prêtre une dernière fois.
« NE TE FICHE PAS DE MOI ET REVIENS ICI TOUT DE SUITE ! » vociféra Seth en serrant les dents.
Ahmes apparut soudain à ses côtés, s'accrochant à son bras dans l'espoir de se tenir droit. Le vent soufflait de plus en plus fort, menaçant de les emporter à tout moment. Tournant la tête vers le porteur de l'anneau du millénium, il croisa son regard désolé, et comprenant immédiatement, hocha la tête respectueusement, le saluant avant de retourner son attention sur Seth.
« Mon seigneur, nous devons partir ! »
« Certainement pas ! »
« Nous n'avons pas le choix ! Vous devez encore diriger les troupes jusqu'au Général Neheb ! » lança Ahmes en tirant sur la manche de son supérieur pour l'emmener avec lui.
« Ahmes, j'ai dit non ! » s'époumona le gardien sacré en se dégageant de son étreinte, les yeux toujours fixés sur Mahad.
Poussant un soupir, Ahmes s'élança vers le reste des hommes dont les silhouettes s'éloignaient lentement, interpela une troupe d'élite et lui montra le grand prêtre du doigt tout en marmonnant quelques mots.
« Mes excuses pour ce que je m'apprête à faire, mon seigneur. Medjaÿ ! Emmenez-le ! »
« Quoi ?! Que croyez-vous faire ?! » s'indigna le porteur de la baguette du millénium tandis que les soldats l'attrapaient malgré ses tentatives de se débattre, le forçant à abandonner le magicien à son sort. « Lâchez-moi ! Je vous ordonne de me lâcher ! MAHAD ! MAHAD ! »
Brusquement, la tempête s'intensifia, faisant voler en éclats la protection invisible qui l'empêchait de s'écraser, et s'effondra telle une gigantesque vague sur le camp toujours habité et le gardien sacré. Mahad s'écroula à genoux dans le sable, et eu tout juste le temps de pouffer de rire avec regret avant que le nuage destructeur ne l'engloutisse, lui et ses hommes, dans un silence de mort…
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Le temple était plongé dans la pénombre, seulement partiellement éclairé par une dizaine de torches suspendues aux murs et par la lumière blanchâtre de la pleine lune s'infiltrant au travers d'une étroite ouverture dans le toit. Le trône vide d'Osiris dominait dans le fond, l'imposante silhouette noire d'Anupet se tenant à sa droite, un sceptre Ouas dans une main et l'Ankh de l'autre. Une atmosphère pesante et solennelle régissait le lieu, comme si le temple lui-même savait que les portes de l'autre-monde allaient être ouvertes et qu'il en avait déjà déverrouillé les serrures.
De hautes stèles dorées gravées entouraient un autel se dressant au centre de la pièce, de longues traces de sang séché s'écoulant aux quatre coins de la pierre rectangulaire attestant des nombreux sacrifices auquel il avait dû servir. Étranges, elles rejoignaient un pupitre de couleur ambre s'érigeant tout près, et l'encerclait dans un rond parfait tel cherchant à glorifier le manuscrit de pages d'ors reposant dessus.
Bakura s'approcha de ce dernier dans une démarche à la fois impatiente et inquiète, son estomac se tordant d'appréhension. Ce n'était guère la première fois qu'il participait à un rituel magique, mais jamais rien n'avait semblait aussi dangereux que celui qu'il s'apprêtait à réaliser. Les battements du cœur du garçon dont il occupait le corps se mirent à s'accélérer à mesure que son âme faisait des soubresauts, signe de sa terreur. Lui aussi pouvait sentir le regard de la déesse funéraire sur lui, le jugeant avec sévérité, désapprouvant presque son acte. Mais avait-il réellement le choix ? N'était-ce pas son destin de se trouver ici en cette nuit ? Car, pourquoi son âme aurait-elle survécu jusqu'ici si ce n'était pas pour réinvestir son corps originel ? Pourquoi les objets du millénium l'auraient-ils sauvé aux dépens de tous ses crimes ?
Malgré son ancienneté certaine, les écritures semblaient récentes, lui permettant de les lire sans difficulté. Parcourant les chapitres, il ignora les nombreuses mentions de massacres lui rappelant un peu trop les horreurs commises à Kul Elna, feuilleta brièvement les formules permettant aux morts de s'élever dans l'Au-delà, et se perdit dans les lignes relatant l'histoire primordiale avant de finalement trouver ce qu'il recherchait.
Marchander avec Anubis ? De quel genre de marché il s'agit exactement ?!
« Ce n'est pas le moment, gamin. Je me fiche de ce que je dois payer, je suis prêt à tout donner. »
Mais pas au prix de ma vie ! Bakura, tu as juré !
« Je sais… Tu devrais être sauf, les âmes innocentes comme la tienne ne sont pas laissées sans protection par les dieux. »
Ta garantie est bien fragile…
« Hé, ne commence pas à douter des puissances supérieures, je ne serai pas responsable si ton manque de foi finit par te tuer ! »
Bien ! Mais sois prudent, s'il te plaît.
« Tu dis ça pour toi-même ou est-ce que tu es vraiment concerné par mon cas ? »
Bien sûr que je le suis ! Ne sois pas si arrogant au point de penser que personne d'autre que toi ne se soucie de ce qui pourrait t'arriver. Si une seconde chance s'offre à toi, j'espère que tu feras des choix différents cette fois.
« Peu importe. Je me dois encore de venger les miens. »
Ce que tu te dois de faire, c'est rendre la justice, pas la vengeance. Le sang ne t'apportera pas la paix.
« Qui est arrogant maintenant ? De quelle sagesse tu te crois investi ! »
J'écoute simplement ce que tu refuses d'écouter.
« C'est-à-dire ? »
Ton cœur.
Le roi des voleurs préféra couper court à la discussion à ces mots et se mit à étudier le texte sacré, prenant soin de retenir chaque étape, chaque action, et chaque mot qu'il faudrait prononcer. Les flammes éternelles des flambeaux vacillaient de plus en plus face au vent soufflant plus fort, s'engouffrant à l'intérieur du sanctuaire dans une brise glaciale et mordante. Les nuages s'accumulaient dans les cieux, sombres et menaçants, couvrant un instant la lumière de l'astre lunaire avant de disparaître brusquement tandis qu'il se saisissait de la dague ritualiste dissimulée à même la pierre du pupitre, sa lame d'argent à la gravure de serpent ailé brillant avec éclat sous la lueur des torches.
Relevant le visage vers le firmament, l'ancien serviteur de Zorc prit une profonde inspiration et se dirigea d'un pas décidé vers l'autel sur lequel il s'allongea, levant les bras au-dessus de lui et pointant la pointe de la dague vers son cœur. Puis, murmurant une formule du bout des lèvres, il observa l'aurore se levait subitement devant ses yeux éblouis, chassant au loin les étoiles scintillantes tels des diamants alors même que la lune continuait de régner en maître dans le ciel, rougeoyante et plus grosse que jamais. Souriant avec malice, il n'hésita plus, plongeant le poignard en plein dans sa poitrine dans un cri libérateur retentissant dans un écho assourdissant, une vive lumière se mettant à étinceler avec intensité, aveuglant tout autour d'elle.
Un bruit de choc résonna alors, comme si la pièce était sur le point de s'écrouler, et le son d'un verrou se débloquant se fit entendre, une large porte se hissant depuis le haut du mur sous un voile de poussière, révélant un monde immergé dans un crépuscule dominé par un vaste soleil bleu ardent. L'esprit de Bakura se détacha de son compagnon, sosie du pharaon, et se lança à la découverte de ce nouvel univers mystérieux, passant de la Terre des mortels au Pays des morts tandis que l'adolescent restait seul livré à lui-même…
Dans un désert infini, les défunts marchaient un à un le long d'un sentier menant vers des remparts perdus au milieu d'un précipice entouré de falaises par-delà lesquelles étaient édifiés de grandes arches grèges, le tout enveloppé dans une brume verte fantasmagorique. Douze gardiens à la tête de canin se tenaient sur d'énormes blocs de calcaire aux abords du long chemin, espacées les unes des autres par plusieurs milliers de dunes comme représentant des portails destinés à ne laisser passer que seuls dont l'âme était véritablement méritante.
Simple présence fantomatique dans ce royaume surnaturel, le roi des voleurs ne perdit pas une minute et commença à courir avec frénésie à travers le sable chaud en suivant la ligne d'innombrable corps sans conscience se déplaçant de manière automatique vers leur jugement prochain, scrutant chacun des visages dans l'espoir de retrouver le siens. Bientôt, il franchit la dernière barrière et se retrouva transporté au loin des murailles, dans une vallée bordée de bâtisses inhabitées. Devant lui, se dressait le Bel Occident, le palais d'Osiris, là où commençait le fleuve de la Douât et où les défunts embarquaient sur la barque du Dieu des morts afin de rejoindre l'Au-delà.
Mais avant cela, gardant l'entrée tel un chien féroce, se trouvait Anubis dans sa forme hybride humaine-chacal, colossal tel les géants golems des contes israéliens, une peau noire comme la suie couverte de bijoux, et vêtu d'un shendyt d'or et de saphir ainsi que d'une coiffe dorée et amarante recouvrant ses immenses oreilles pointues alors qu'il tenait son célèbre sceptre Ouas de la main gauche, la droite faisant pendre au-dessus des jugés une balance émeraude de laquelle provenait l'étrange fumée verte.
Bakura ralentit tout doucement en ne lâchant pas des yeux la divinité. Son regard trouva soudain le sien, et il se figea au centre du sentier, s'arrêtant sans s'en rendre compte juste à côté de son corps faisant face aux pieds du chacal qui ouvrit d'un coup sa gueule, sa voix caverneuse vibrant dans l'entièreté de l'autre-monde dans un égyptien anciens.
« Je t'attendais, Ryou. »
À suivre…
Merci à tous d'avoir suivi la seconde et avant-dernière partie de cette fiction. Merci à tous ceux qui ont patienté si longtemps pour cette suite, je vous suis extrêmement reconnaissante. Il ne me reste plus qu'à vous souhaiter un sincère bel été et à vous donner rendez-vous pour la dernière partie : Résolution (Magie) dont la date de publication est, vous vous en doutez, inconnue pour le moment. Dans tous les cas, vous savez que je me suis engagée et que je compte bel et bien finir cette fiction un jour.
Un grand merci, à très vite ! XOXOXO
