La brise fraîche qui soufflait à l'extérieur le fit sourire et il ferma les yeux en appréciant son contact contre son visage brûlant. S'appuyant contre la rambarde de pierre du balcon, il contempla avec bonheur les jardins royaux se trouvant justes au-dessous de lui. Plusieurs centaines de figuiers, dattiers, et grenadiers étaient alignés bien sagement sur tout le terrain, encerclés de vignes et de melons aux couleurs chatoyantes.

L'agitation de la ville attira à nouveau son attention et il plissa les paupières en tentant d'apercevoir quelque chose de là où il se trouvait. Le marché semblait en pleine effervescence, se remplissant à vue d'œil, une foule dense se créant en son centre.

Une voix qu'il connaissait bien résonna depuis les grilles des jardins menant vers la cité, et il sourit de nouveau, tendant l'oreille.

« Mais pourquoi ?! »

« Parce que Mana ! Je ne veux pas que tu m'accompagnes pendant mon inspection, mais au contraire que tu profites de mon absence pour travailler sur ton livre de sorts. »

« Mais j'ai passé la matinée à étudier ! Mahad… s'il te plaît… »

« Je t'ai déjà dit non, Mana. »

Ses pupilles s'animèrent soudainement à cette conversion et rentrant dans ses appartements, il descendit rapidement les escaliers, prenant directement le chemin qui lui permettrait de rejoindre la jeune fille.

Le magicien et son élève échangèrent un dernier argument avant que ce dernier ne prenne congé, laissant Mana sur place, boudant de manière enfantine. Une fois certain que personne ne le surprendrait, Atem osa sortir de sa cachette, se dirigeant vers la petite prêtresse en devenir.

« Mana ? »

« Pharaon ! »

Se redressant subitement, la fillette aux yeux couleur cannelle et aux cheveux à la teinte café sourit au jeune homme en se jetant tout contre sa poitrine, laissant échapper quelques larmes pendant qu'elle se plaignait sans vergogne.

« Je suis sûr que tu as tout entendu ! D'ailleurs tout le palais à dû l'entendre me sermonner de la sorte ! »

« Tu es celle qui faisait le plus de bruit, Mana… »

« Ça, ce n'est pas très gentil ! »

Frappant amicalement l'épaule du jeune roi en éclatant de rire, Mana partagea un sourire complice avec celui-ci avant qu'ils ne décident de s'installer contre le mur d'enceinte, à même le sol. Entourant ses genoux relevés de ses bras, la magicienne en apprentissage fit reposer sa tête contre le bras du garçon, et demanda, toujours avec un brin de malice dans la voix :

« Tu n'as pas, je ne sais pas moi, des obligations royales ? »

« Non… pour l'instant je suis libre d'écouter tes complaintes… » répondit Atem de la même manière, évitant de justesse un autre coup de son amie d'enfance.

« Hé ! Comment veut-il seulement que je le remplace un jour s'il ne me montre que la moitié de ce qu'il fait ! »

« Si tu commençais d'abord par être une aussi bonne magicienne que lui, je suis sûr qu'il serait plus enclin à te laisser allez avec lui. »

« Je fais de mon mieux ! » s'écria la jeune fille avec une moue ennuyée.

Se relevant, le pharaon lui tendit une main pour qu'elle se lève à son tour, déclarant mystérieusement quand elle lui fit face :

« Qui a dit que tu ne pouvais pas effectuer tes propres inspections ? »

« Hein ? »

Fronçant les sourcils, Mana s'apprêta à demander plus d'amples explications quand elle écarquilla soudainement les yeux, étendant ses bras en faisant un pas en arrière.

« Oh, je te vois venir ! C'est hors de question ! »

« Pourquoi pas ?! » lança avec véhémence le jeune roi en se rapprochant de la fillette qui se recula d'encore un pas à ce geste.

« Allez, Mana, par pitié ! Juste une fois ! Une seule, minuscule, petite fois ! »

« Non ! Non ! Et non ! Et si des gardes nous voyaient ?! Pire ! Et si Mahad nous voyait ?! Je n'ai pas encore l'intention de rencontrer Anubis ! »

« S'il te plaît… » murmura Atem en se mordant la lèvre inférieure avant de finalement offrir un clin d'œil à son amie en indiquant sournoisement :

« Imagine le nombre de choses que tu pourrais apprendre en espionnant Mahad… »

« Mais… »

« Bon, d'accord. Si tu veux rester une pitoyable magicienne de bas étage… » rétorqua le pharaon en se retournant, croisant les bras sur sa poitrine et dissimulant un fin rictus.

« Rhaaaa ! Ça va ! C'est bon, on y va ! »

Posant une main sur son front en secouant la tête, Mana agrippa le poignet du souverain hilare, l'entrainant dans un coin reculé des jardins.

« Chuuuut… si tu tiens sincèrement à ce je t'emmène avec moi, tu as intérêt à rester silencieux. Aujourd'hui, c'est moi qui donne les ordres ! »

« Compris, ô grande Magicienne des Ténèbres. »

Levant les yeux au ciel, la petite prêtresse sourit, et faisant apparaître sa baguette, l'agita dans les airs, le mur devant lequel ils se trouvaient devenant subitement translucide.

« Ah, mais non, ça ne va pas du tout ! » s'indigna la jeune fille en plaquant une main sur sa bouche.

« Qui a-t-il ? » interrogea le pharaon en penchant la tête sur le côté.

« Tu ne peux pas te promener dans cette tenue en ville, tout le monde va te reconnaître ! »

« Tu te fiche de moi ? Le roi d'Égypte se baladant dans Khemet sans sa garde royale et sans moyen de transport ?! Non, crois-moi, il n'y pas à s'en faire. Au mieux, je suis juste quelqu'un qui lui ressemble beaucoup. »

« Ouai, et le puzzle du millénium ? »

« Hmm ? »

Posant le regard sur l'objet en forme de pyramide inversée qui pendait à son cou, Atem soupira et, après un long moment d'hésitation, posa une main tremblante sur celui-ci, le retirant délicatement.

« Ah, non ! Tu vas tout de suite remettre ça autour de ton cou et on oublie l'escapade en ville ! »

« Certainement pas ! » s'insurgea le jeune roi en fronçant les sourcils, tendant la pyramide d'or à son amie. « Dis-moi juste que tu peux le garder dans un endroit sûr ? »

« Je… Oui, bien sûr… »

Le puzzle du millénium disparut dans un nuage de fumée blanche entre les paumes du souverain et entrelaçant les doigts de leurs mains jointes, les deux adolescents s'engagèrent dans le passage magique ouvert par la fillette, marchant le long du sentier reliant le palais à la cité tandis que le vent soufflant faisait soulever de fines vagues de sable.

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Pas assez d'air. C'est la première pensée à peu près correcte qui s'inscrivit dans son esprit comme le marché ne ressemblait plus qu'à une immense mer de personnes. Les gens se pressant les uns contre les autres, achetant, vendant, et discutant entre eux.

Noir de monde, la place principale de Khemet faisait un boucan comme il n'en avait jamais fait l'expérience jusqu'ici. Tentant vaguement de tenir sur ses deux pieds, il respirait de plus en plus vite, sa poitrine douloureuse le lançant à chaque inspiration.

Les chaînes à leurs pieds leur avaient été retirées, rapidement remplacées par d'autres reliant ses mains à son cou, le collier de métal lui enserrant la gorge.

Incapable de se mouvoir, Heba cherchait désespérément un moyen de connaître l'état de Teana qu'il n'arrivait plus à apercevoir, la vente des esclaves ayant attiré un certain nombre de personnes qui s'étaient regroupées autour d'eux comme un troupeau de bêtes affamées.

Bien heureusement, Jouno, lui, se tenait toujours à ses côtés, le visage amer, la mâchoire crispée.

« J'te jure ! On est quoi nous, de la poterie occidentale ?! Arrière, bande de sangsues sans cœur ! »

Criant à en cracher ses poumons, le blond repoussait de ses seuls mots les rares individus qui s'approchaient un peu trop près de lui et d'Heba. Mais son petit système de défense ne passait pas inaperçus malgré le brouhaha ambiant, lui valant de nombreuses corrections de la part de leurs bourreaux. Cela ne semblait toutefois pas arrêter le jeune homme qui se relevait chaque fois du sol sur lequel il était jeté, le nez en sang, reprenant de plus belle ses menaces insignifiantes.

Heba soupira. C'était un enfer auquel ils ne pouvaient échapper, alors à quoi bon le retarder ?

« Ne perds pas espoir. »

« Hein ? »

Tournant brusquement la tête, le garçon regarda son ami d'enfance avec de grands yeux, l'incompréhension se lisant facilement dans ses pupilles améthyste.

« Allez, Heba. On va s'en sortir ! Regarde, plus de chaînes aux pieds, on peut bouger librement. Il nous suffit d'une distraction assez longue et hop ! À nous la liberté ! »

Souriant légèrement, Heba s'appuya doucement contre l'épaule de son ami en laissant quelques larmes perlaient au coin de ses yeux.

« Oui… à nous la liberté ! »

Sentant le garçon sur le point de s'endormir, Jouno se secoua pour le faire réagir, paniquant à l'idée qu'il puisse ne plus jamais se réveiller.

« Allez ! On s'motive, mon grand ! »

« D'accord. D'accord. »

Se tenant de nouveau droit, Heba se concentra sur l'horizon lointain, s'imaginant lui, Jouno et Teana s'enfuir en courant à travers le désert, retrouvant le chemin qui les ramènerait chez eux. Sa mère devait sûrement déjà le croire mort. Elle n'en croirait certainement pas ses yeux en les voyant rentrer sain et sauf.

Sa vision se brouilla et il secoua la tête pour chasser ces images de son esprit. C'est alors qu'il croisa un regard qui le réconforta, les pupilles grenat pleine de tristesse de Teana s'accrochant au siennes, de manière furtive, sa silhouette suivant l'ombre d'un inconnu.

« Teana ! » s'écria-t-il tandis que la jeune fille disparaissait dans la foule.

« Teana ! » cria-t-il encore une fois, s'avançant pour tenter de la rejoindre, se voyant être stoppé par les bras de Jouno qui le retinrent fermement sur place.

« C'est trop tard, Heba ! C'est trop tard ! »

« Non ! Non ! »

« Stop ! Arrête ! Elle est partie, Heba. Elle est partie… »

S'écroulant à terre, incapable de se retenir plus longtemps, le garçon se mit à pleurer longuement, hurlant sa rage. Puis, se sentant sombrer lentement, il ferma les paupières, le noir l'enveloppant délicatement tandis que son corps frappait durement le sol sans qu'il ne lui soit possible de réagir.

« Heba ! »

C'est un poids contre sa poitrine qui lui fit reprendre subitement conscience. Le plus baraqué des tortionnaires venant appuyer sans retenue son pied contre sa cage thoracique, l'empêchant de respirer.

« Enfoiré ! Relâche-le ! Relâche-le tout de suite ! »

La voix saccadée de Jouno retentissait dans tout le marché alors qu'il plongeait son regard noyé de larmes dans celui de leur bourreau, ce dernier étirant ses lèvres en un rictus carnassier.

« Celui-ci est vivant ! Toujours bon à vendre ! » lança-t-il à l'adresse de son collègue qui le repoussa avec force, ayant l'air furieux.

« Dans ce cas-là, pas la peine de le tuer, imbécile ! Tu crois peut-être qu'on peut se permettre de perdre ne serait-ce qu'un seul d'entre eux ?! »

Agrippant le garçon par son collier de métal, il le souleva d'un geste rapide, le forçant à rester planté sur ses deux pieds.

« Heba ?! Heba, répond-moi ! Est-ce que ça va ?! »

Les questions incessantes de Jouno restèrent sans réponse, l'adolescent ne ressemblant maintenant plus qu'à une vulgaire poupée de chiffon.

« Oh ! Celui-ci me parait vif ! Combien pour ça ? »

« Hein ? Attends, "ça" !? »

Heba tourna distraitement la tête vers l'homme à la peau basanée qui se tenait devant son camarade aux cheveux blond cendré, le marchandant comme s'il s'agissait de la chose la plus naturelle qui soit.

« Celui-ci nous cause pas mal de soucis. Votre prix sera le nôtre, mon ami. »

« Voilà qui est parfait ! »

« Quoi ?! Arrière ! Retire tes sales pattes de moi, enfoiré. J'te jure que tu vas le regretter ! J'suis le pire choix possible ! »

« Il est à toi, mon ami. Ne laisse pas son attitude ridicule te décourager. Il est comme un chien sauvage. Rien que la bonne méthode ne peut corriger, n'est-ce pas ? »

« Ouais, c'est c'que t'aimerais ! La bonne méthode ? Ha, j'peux encaisser bien plus que tu le penses ! »

Observant l'échange sans faire le moindre mouvement, Heba voulut ignorer le sentiment de terreur qui l'oppressait de l'intérieur. Il allait détourner la tête quand il intercepta le regard de son ami, celui-ci semblant lui indiquer de fuir sans tarder.

Il fronça les sourcils. Il était hors de question de s'enfuir sans lui. Mais le blond avait l'air résigné, priant presque le garçon de ses yeux noisette ; qu'au moins l'un d'entre eux survive libre.

Le cœur brisé, à moitié rongé par la culpabilité, Heba ferma les paupières comme pour répondre par l'affirmative à la demande silencieuse de son ami d'enfance.

Souriant, Jouno se décala sur le côté, de sorte que les deux bourreaux et leur client lui fasse face, tournant le dos à l'adolescent. Puis, balançant sa tête aussi fort qu'il le pouvait contre le nez d'un de ses tortionnaires, qui hurla de rage à ce geste, il s'écria pour attirer l'attention de la foule :

« Alors ?! Ça veut toujours de moi ?! J'peux faire bien plus mal que ça ! Attends un peu que mes mains soient libres ! »

C'était le signal. Les villageois s'attroupèrent autour de l'étal d'esclaves et Heba profita de l'occasion pour s'échapper à travers la foule, courant aussi vite que ses jambes fatiguées le lui permettaient.

Merci Jouno ! Pardon !

Malheureusement, son escapade fut rapidement remarquée, des cris de colère résonnant dans tout le marché.

« Rattrapez-le ! Ne le laissez pas s'échapper ! Rattrapez-moi ce gamin ! »