Explications de chapitre:

-La déesse Isis, mère d'Horus, prenait constamment soin de lui lorsqu'il été enfant, car elle le savait promit à un grand destin.

-Zerzura est une oasis légendaire souvent citée dans les contes orientale d'Afrique du Nord.


Une semaine. Sept jours. Sept nuits. À observer le soleil se lever au-delà des dunes de sable. À admirer la lune se coucher derrière l'horizon doré qui cachait le Nil.

De longues journées emplit de jeux, de rires, et de secrets révélés. Une longue impatience aussi, dans l'attente anxieuse d'une quelconque manifestation de ses parents.

Et un vide, profond et douloureux, qui peinait à se refermer. Une blessure, faîtes d'abandon, de culpabilité et de chagrin, guérissant aussi lentement qu'il était possible de mourir de faim.

Heba ressortit avec précipitation la tête hors de l'eau, calant son dos contre le bord du bassin remplit de pétales de lotus. Fermant les paupières, il se laissa bercer par le remous, créé par l'autre jeune homme occupant les lieux et s'amusant à brasser de petites vagues d'un léger mouvement de la main contre la surface.

« Combien de temps le voyage a-t-il duré avant que vous n'arriviez à Khemet ? »

« Je l'ignore. Peut-être huit ou dix jours… »

« Dans ce cas, les émissaires devraient avoir atteint ton village à l'heure qu'il est. Si on imagine que vous n'avez pas fait de détour pour récupérer d'autres esclaves… »

« Je suppose… »

« Nous aurons vite des nouvelles de ta famille. »

Se redressant subitement, l'adolescent plongea son regard améthyste dans celui pourpre de son alter ego se trouvant à l'autre bout du bain, fronçant les sourcils de manière inquiète tout en demandant :

« Et qu'est-ce que je suis supposé dire à celles de Jouno et de Teana ? »

« Je… »

Mordant sa lèvre inférieure, Atem détourna les yeux, embarrassé. Bien sûr, il n'avait pas la réponse à cette question. Qu'était supposé dire son double exactement ? Comment pouvait-il raisonnablement expliquer qu'il était le seul rescapé de marchands d'esclaves sans scrupules ?

« À bien y réfléchir, je ferais encore mieux de ne jamais retourner au village… »

Relevant rapidement la tête, le pharaon fronça les sourcils à son tour, tâchant d'ignorer les battements de son cœur qui s'étaient accélérés à l'idée que le garçon puisse rester pour toujours à ses côtés.

« Tu ne devrais pas dire cela. Nous avons tous un endroit où rentrer. Le tiens t'attends également. »

« Mais j'aurais tellement honte… et puis tout le monde risque de m'en vouloir… »

« Mais tu n'es pas responsable ! »

« Pour les autres, ça n'a aucune importance ! »

S'écriant avec colère, Heba se retourna contre le rebord, tournant le dos au souverain qui le rejoignit finalement, attrapant délicatement son visage entre ses mains pour qu'ils se fassent face.

« Eh bien, soit… laisse-les donc te haïr si cela peut leur faire plaisir. Je serais ravi de faire installer ta famille ici, en ville. Ainsi, nous ne serions pas séparés. »

De fines larmes se formant aux coins de ses yeux, Heba hocha la tête avec lenteur, souriant doucement tandis que le jeune roi caressait ses joues de ses pouces.

Depuis l'arrestation des deux assassins qui s'étaient introduit dans le palais pour tuer le pharaon, les deux jeunes garçons s'étaient considérablement rapprochés.

Tout y avait évidemment contribué. Leur ressemblance troublante dont ils ne se préoccupés à présent plus, leurs passions communes, le fait qu'ils aient pratiquement les mêmes goûts… Ne pouvait réellement les différencier que leurs caractères profondément opposés. Heba, doux et timide. Atem, sûr de lui et inflexible.

Il restait toutefois encore quelques zones d'ombre… En effet, l'adolescent n'ayant encore rien dit au souverain quant au fait d'avoir assisté au procès du millénium quand bien même il n'aurait pas dû. Et ce dernier se taisant obstinément quand il s'agissait des affaires du royaume.

Non pas qu'il cherchait à tout savoir… mais loin d'être stupide, Heba savait qu'un bain de sang allait être versé à Kerma, le petit pays nubien s'attirant les foudres de la grande Égypte dirigé par le puissant pharaon protégé des trois Dieux Égyptiens.

Il redoutait légèrement qu'une nouvelle guerre se prépare entre les deux régions, celles-ci ayant été en conflit depuis des siècles maintenant.

Parfois, il souhaitait que les heures qu'il passait à jouer avec Atem puissent durer pour l'éternité.

« Et si nous faisions une autre partie ? Mes Chacals n'ont pas encore dit leur dernier mot ! J'arriverai à contrer ta stratégie cette fois ! » déclara le jeune roi, plissant les yeux de malice.

« Je suis impatient de voir ça ! » se contenta de répondre le garçon en souriant d'autant plus, préférant oublier ses préoccupations pour le moment.

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Le parfum des petits pains au cumin disposés sur la table d'ivoire flottait dans l'air avec légèreté, enveloppant les appartements du souverain d'une chaleur familiale comme on en ressentait rarement dans un palais aussi grand.

Attrapant le mets d'une main tout en enfournant un grain de raisin entre ses lèvres, le jeune roi le découpa en deux parts égales, offrant l'autre moitié à son partenaire de jeu avant de s'installer sur la chaise de roseau, la retournant à demie pour continuer à avoir l'œil sur le garçon, lui-même assis à table, tandis qu'il travaillait distraitement.

Déjeunant ainsi dans le calme, Atem se mit à réfléchir sur la suite des évènements. Il n'avait pas le droit à l'erreur, autant pour son bien que pour celui de son peuple.

Puisque la reine de Kerma avait frappé la première, il était légitime qu'il riposte de la même manière. Cependant, cela pouvait aussi signifier le début d'un affrontement dont les enjeux seraient bien plus importants.

Depuis combien de siècles, l'Égypte échappait-elle à l'invasion des Nubiens ? Si ces représailles constituaient le commencement d'une guerre prochaine, alors il était heureux qu'Heba doive bientôt repartir chez lui.

Le savoir en sécurité, loin des champs de bataille et de toute menace directe, suffisait à le rendre heureux malgré son cœur cognant à tout rompre dans sa poitrine et ses pupilles humides.

Et même si aucun conflit ne venait à se déclarer, il n'avait aucune raison d'être triste… Il savait, quelle que soit la distance qui les séparait, que jamais plus il ne se sentirait seul.

Et si jamais, un jour, il venait à perdre tout ce qu'il avait, il savait aussi qu'il lui resterait au moins une chose, une seule chose que le destin ne pourrait pas lui enlever.

Heba était la lumière qui l'avait sauvé de ses propres ténèbres. Il était la joie contre sa peine, le courage contre sa peur, la force contre ses faiblesses.

Il pensait bêtement avoir été sauvé, alors qu'en vérité, c'était lui qui avait sauvé le pharaon de lui-même.

Et en retour, telle Isis qui avait pris soin d'Horus lorsqu'il était enfant, Atem avait fait de même avec l'adolescent, faisant de lui son trésor le plus sacré, son bien le plus précieux.

Comme l'oasis de Zerzura, perdu au milieu des légendes, il était un cadeau envoyé par les Dieux que le jeune roi protégerait au péril de sa vie s'il le fallait.

Un petit rire timide résonna dans la chambre, le coupant brusquement dans ses pensées, et il se tourna vers le garçon, écarquillant les yeux en voyant celui-ci agenouillé sur le sol, s'amusant à faire boire une coupe emplie d'un liquide blanc qu'il supposait être du lait, à un chat sortit de nulle part.

« Je vois que tu as fait connaissance avec Sekhmet. » lança-t-il avec un sourire, se levant pour prendre le félin, vêtu d'un collier d'or, entre les bras.

Caressant sa fourrure grège du bout des doigts, le pharaon se déplaça dans la pièce jusqu'à atteindre son lit, sur lequel il déposa le demi-dieu, ce dernier fermant instantanément ses yeux olive au contact du matelas tout en s'étirant paresseusement.

« Il avait disparu depuis quelques jours, je me demandais où il était passé. »

Heba secoua la tête à cette réflexion, rieur.

« Il y a tellement de chats qui traînent dans ce palais, comment pouvez-vous seulement vous rendre compte de la disparition de l'un d'eux ? » questionna-t-il tout s'avançant vers son "autre moi", grattant tendrement l'oreille de l'animal.

« C'est simple, Sekhmet est le seul qui entre ici. À croire que tous les autres évitent les appartements royaux. » indiqua Atem, faisant la moue.

« Comment ça ? »

« Je ne sais pas. Les portes pourraient être grandes ouvertes, et tous les chats rassemblés dans le couloir, qu'ils ne fouleraient pas d'une patte ne serait-ce que le seuil. Sekhmet est le seul qui est jamais eu un comportement différent. » expliqua le pharaon en haussant les épaules, lui aussi intrigué.

« Peut-être bien qu'il voulait que vous ayez de la compagnie. » souffla le garçon, toutefois trop bas pour que le souverain l'entende.

Un garde posté à l'extérieur entra subitement après s'être annoncé, prévenant le jeune roi que le conseil l'attendait, et Atem offrit un sourire à son double avant de disparaître, promettant avec enthousiasme de revenir assez tôt pour qu'ils puissent jouer un peu avant d'aller dormir.

Heba soupira lentement lorsque les portes se refermèrent sur la silhouette du souverain, se laissant retomber mollement contre le lit et réconfortant le félin ayant pris peur d'une caresse sur toute sa longueur.

Pourvu que cette nuit au moins, il ne fasse pas de cauchemar…

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Lueurs scintillantes dans le ciel sombre, les étoiles argentées éclairaient son chemin à travers les allées de pierre froides, rendant l'obscurité qui l'entourait moins effrayante bien qu'il se retenait avec insistance de respirer trop fort de peur de se faire prendre.

Un pas après l'autre, il avançait, faisant le moins de bruit possible tandis que sa main longeait le mur glacé dans l'espoir de ne pas se perdre dans les dédales de couloirs du palais.

Il y régnait un silence lugubre qui l'angoissait profondément. Comme si tous les habitants du palace avaient subitement cessés d'exister. Plus un son ne se faisait entendre. Les servantes ne faisaient pas d'aller-retour entre leurs chambres et celles de leurs maîtres/maîtresses, les hauts dignitaires ne festoyaient pas dans la grande salle en compagnie des courtisanes, il n'y avait pas même de gardes patrouillant ici et là, protégeant la cour et le pharaon.

Enfin, les lumières enflammées des torches disposées à l'entrée des grandes portes surgirent au loin, et il sourit, semblant soulagé.

Accélérant la cadence, il se dépêcha d'atteindre le mur d'enceinte contre lequel il s'appuya de tout son poids, se penchant légèrement en avant pour tenter d'apercevoir les soldats censés garder le portail.

Mais une fois encore, ceux-ci semblaient s'être évanouis dans le désert, laissant les lourdes portes entrouvertes, comme pour faciliter sa fuite.

Il fronça les sourcils, incertain. C'était beaucoup trop facile, comme s'il avait s'agit d'un coup monté. Prenant une grande inspiration, il s'avança un peu et se figea brusquement, hésitant. Puis, déterminé, il franchit les quelques mètres restants, dépassant la frontière symbolique qui le séparait de la cité.

Se retournant rapidement en arrière, dans la crainte d'être découvert, il souffla en voyant que personne ne se lançait à sa poursuite, et avec un nouvel élan de courage, reprit sa course vers la liberté…

« Trouvé ! »

Le cri résonna avec force au-dessus de lui, et il laissa échapper un soupir déçu en relevant la tête vers les remparts du palace, offrant un rictus amusé au jeune roi accoudé nonchalamment à ces derniers, hilare.

« On avait pourtant dit, dans l'enceinte du palais seulement ! Je ne te savais pas si mauvais joueur ! »

« C'est déjà la quatrième partie que je perds ! Comment voulez-vous que j'aie une chance de gagner si je dois me cacher dans un endroit que vous connaissez par cœur !? »

« Tout ce que je retiens de ce discours pathétique, Heba, c'est que tu n'es qu'un tricheur ! »

Éclatant de rire, le garçon préféra hausser les épaules avec désinvolture en direction de son alter ego comme simple réponse à sa provocation.

S'adossant négligemment au chambranle, il fit dériver son regard vers la ville en émoi, déjà bien réveillée malgré l'heure matinale.

Khépri apparaissait lentement derrière les habitations, la chaleur de ses rayons venant éclaircir le paysage environnant, et chassant les vestiges des ténèbres de la veille.

Quelque part dans cette cité, et peut-être même au-delà de celle-ci, Jouno et Teana n'étaient plus que de pâles copies de ce qu'ils avaient été. Car si leurs cœurs continuaient infatigablement de battre dans leurs poitrines, leurs âmes, maintenant, ne devaient plus être qu'un souvenir s'évanouissant à mesure que le temps s'écoulait.

Lui qui se trouvait ici, auprès de personnes pour qui il comptait, appartenant à ce groupe qui l'avait aidé sans rien demander en retour, s'amusant, jouant, vivant, respirant…

N'était-il pas égoïste ? N'était-il pas un monstre ?

En vérité, il aurait largement mérité toutes les injures que lui lanceraient les villageois à son retour à Aldawminu. Lui qui se pavanait dans des habits de soies et orné de parures d'or pouvant suffire à nourrir son village pendant dix ans.

Une main chaude vint soudainement se poser sur son épaule et il sursauta en se tournant vers son propriétaire, battant des paupières pour chasser les larmes qui s'étaient accumulées au coin de ses yeux, et qui coulaient à présent librement sur ses joues.

Remontant le long de son cou, sa couleur plus sombre contrastant avec sa peau caramel, la main délicate se fraya un chemin entre ses mèches blondes pour les caresser avec tendresse, les chassant de son champ de vision.

« Tu pensais encore à eux, n'est-ce pas ? »

Se contentant de hocher la tête, Heba posa son regard vers les palmiers bordant les murs d'enceinte de chaque côté des grandes portes, se sentant stupide de paraître aussi fragile.

« Je sais que je t'ai dit qu'il n'y avait aucune chance qu'on les retrouve. Après tout, les gens qui se livrent à ce genre de commerce ne sont jamais natifs de la ville dans laquelle ils font des affaires, de cette manière, ils n'ont pas de problème avec les autorités… »

Atem s'arrêta dans ses explications, sentant que l'attention du garçon lui échappée comme il s'enfonçait un peu plus dans sa déprime.

« Mais… » dit-il en attrapant son menton entre ses doigts, relevant son visage vers le siens. « Ça ne m'a pas empêché de tout de même chercher. »

Les pupilles améthyste de son double se mirent à briller d'un éclat nouveau, et il continua sur sa lancée :

« Ceci dit, pour l'instant, je n'ai aucune nouvelle à te fournir. »

« Je vous suis déjà reconnaissant d'essayer. » murmura Heba, ses lèvres s'étirant difficilement en un fin sourire.

De nouveau, la main du pharaon glissa contre sa peau tiède, ses ongles venant effleurer avec douceur le contour de sa mâchoire avant de s'écarter, le faisant frissonner sur place, pour finalement attraper sa paume contre la sienne, la serrant avec force alors qu'il se mettait à marcher lentement.

« Allez, viens. Je suis sûr que tu dois être affamé après avoir couru pendant des heures à travers tout le palais. »

« C'est vous qui avez proposé une partie de cache-cache alors même qu'il faisait encore nuit. »

« Et c'est toi qui n'arrivais pas à te rendormir après avoir fait un énième cauchemar. J'ai simplement voulu te changer les idées. »

Heba se mordit la lèvre à ces mots tout en fixant le sol avec insistance, embarrassé. Ce n'était pas comme s'il ne voulait pas non plus que ces mauvais songes s'arrêtent, ne serait-ce que pour offrir au pharaon une seule nuit de répit.

Mais loin de lui en tenir rigueur, ce dernier restait inexorablement à ses côtés, passant le plus clair de la nuit à le réconforter, oubliant même d'en dormir.

Il s'en voulait. De priver ainsi le jeune roi de sommeil, d'être pathétiquement faible… Même si partir signifiait ne plus jamais se revoir, alors il était heureux de ne plus être une telle nuisance pour lui.

« Ne t'en fais pas pour ça. »

« Hein ? »

Comme ayant lu dans ses pensées, le souverain se retourna vers le garçon, un doux sourire sur le visage. Serrant avec plus de force sa paume contre la sienne, il ajouta :

« Ne t'en fais pas pour moi. Après ce que tu as vécus, ça ne m'étonne pas que tu fasses chaque soir des mauvais rêves. »

« Comment ?! » hoqueta Heba, surprit.

« Je l'ignore. Tu avais ce regard… cet éclat dans les yeux… celui que tu as chaque fois que tu te reproches quelque chose, alors… Le reste n'est que de la simple déduction. » expliqua Atem en reprenant sa marche, traversant successivement les couloirs tandis que le palais s'éveillait avec agitation.

« Je ne devrais pas vous déranger de cette manière. Peut-être qu'en m'attribuant une autre chambre… » répondit l'adolescent, essayant de paraître plus fort bien que l'idée ne l'enchantait guère.

« Ne sois pas ridicule, je n'ai aucun problème avec toi. Et puis, j'ai comme l'impression que ma présence t'apaise, non ? Enfin… ce n'est qu'une supposition… »

Heba pencha la tête sur le côté, curieux ; le souverain se forçant subitement à regarder ailleurs, ses joues empourprées sous la gêne, comme s'il n'avait pas l'habitude de prononcer ce genre de chose.

Gloussant sans pouvoir s'en empêcher, il porta la main à sa bouche dans une vaine tentative de camoufler son fou-rire, à la fois rassuré et ravi.

« Je peux savoir ce qui te fait rire ?! » lança avec agacement le pharaon, l'embarras faisant un peu plus rougir ses joues bronzées.

« R-Rien du tout ! » balbutia avec difficulté le garçon, incapable de s'arrêter.

Finalement, il pouvait bien profiter de ces moments de joies, bientôt, ils ne seraient plus que des mirages dans le sable ambré du Sahara…