La version anglaise est sur mon compte Ao3. Ce compte-ci est dédié à mes fanfics Françaises. Ce One-Shot de Moribito est 'jumeau' à mon autre One-Shot, "Adorable Niece" et est un peu comme une fenêtre sur un élément clé de ce dernier. Il est aussi tiré en grande partie d'un passage dans "Le journal d'Alika - Chapitre 7", juste un peu modifié.
Depuis toute petite, je savais que mes yeux voyaient des choses que le commun des mortels ne pouvait pas voir. Ce que je voyais n'était nullement relié au monde de Nayug. Je restais dans la dimension de Sagu. Je voyais constamment des esprits, en chair et en os et non pas de façon translucide. Papa ne les voyait que lorsque l'âme avait quitté le plan matériel depuis peu. Sa vision n'était pas permanente à comparer de la mienne. Alors d'une façon, j'ai toujours cru que c'était normal pour moi de tous les voir, eux, les esprits.
Un esprit en particulier me suivait constamment, comme mon ombre depuis ma naissance. Il avait un lien avec Maman et il s'appelait Jiguro Musa. Je le considérais comme « Mon Gardien Spirituel ». J'étais maintenant âgée de vingt-quatre ans et j'habitais officiellement à Kanbal. Je logeais chez Tante Yuka depuis cinq ans et je songeais doucement à partir dans mon propre appartement très bientôt. J'ignore comment je suis arrivée sur le sujet avec Jiguro, mais suite à une remarque que j'avais fait, il s'était renfrogné.
« Essayer de t'imaginer avec une femme... je n'y ai jamais pensé en fait, rigolai-je. Tu es bien trop distant ! »
Il s'est raidi et a croisé ses bras sur son torse.
« Alika, grogna-t-il, tu as encore l'image que tes parents ont de moi dans ta tête : le Jiguro maitre lancier incontesté, guerrier prodige de Kanbal, stoïque, taciturne avec une grande maîtrise de soi, qui ne rit presque pas.
- ... Bah, ouais... et tu es plutôt réservé avec moi, même si je suis ta protégée.
- Je suis désormais un esprit, petite fleur. Ma vie antérieure n'est qu'un lointain souvenir désormais. Je n'en garde que les bons moments, mais j'aime bien me détendre, rire et faire la fête de temps en temps, pardi ! »
Je levai les yeux au ciel.
« Alors tu es en train de me dire qu'une femme a déjà partagé ta vie ? compris-je, un brin amusée et limite gaga.
- C'est plutôt moi qui ai partagé sa vie et non pas l'inverse.
- Ooooohhh ! Et je suppose que tu ne voudras pas me dire qui c'est ?
- ...
- Très bien ! Je vais aller demander à Tante Yuka. Comme vous étiez tous les trois, avec Grand-Père Karuna, les meilleurs amis du monde, je suppose qu'elle a déjà dû croiser cette jeune femme avec qui tu as partagé ton cœur. »
J'allai au lit sur cette pensée. Ça me faisait sourire et je savais que Jiguro ne gagnerait jamais face à mon obstination et ne m'empêcherait pas d'avoir des réponses. Après tout, d'après Grand-Mère Torogai, j'étais une très puissante médium, en plus d'être une Magic-Weaver.
En général, le matin, j'étais la plus grande marmotte paresseuse au lit. Il me fallait faire des efforts colossaux pour me tirer hors de la couette. Sauf que ce matin-là, je ne pus contenir mon excitation d'avantage afin de me renseigner à Tante Yuka qui était cette femme mystérieuse, qui avait conquis une fois le cœur de Jiguro. Mon kimono rose foncé sur le dos, ma ceinture Kanbalese à la taille, je dévalais les escaliers et retrouvai Tante Yuka à la cuisine.
« Bon matin, Tante Yuka ! souris-je.
- Bon matin, ma belle, me salua-t-elle. As-tu faim ?
- J'ai faim de réponses...
- Oh ? Et quelles sont-elles, dis-moi ? m'invita-t-elle en prenant place sur la chaise en face de moi.
- Je me demandais une question à propos de Jiguro Musa, avouai-je. Je sais que ça peut paraître étrange dis comme ça, car je ne l'ai jamais connu en étant en vie, mais... »
Tante Yuka savait que je voyais les esprits et étais dans les énergies. Cependant, je n'ai aucun souvenirs de lui avoir parlé du fait que je connaissais Jiguro et qu'il était mon gardien spirituel. Je me gardais cette information top secrète. De plus, je n'étais pas pour lui dire que j'avais eu une grande discussion avec lui, sous forme spirite, tard dans la nuit, qui avait fait naître les questions que je m'apprêtais à lui poser. J'allais devoir choisir minutieusement mes mots afin d'emmener le sujet de la façon la plus naturelle qui soit, sans parler du monde des esprits.
« ... pour avoir vécu la vie avec Maman constamment en fuite, est-ce qu'il a déjà eu une femme dans sa vie ? fis-je. »
Tante Yuka se figea. Je tentai alors de détendre l'atmosphère en justifiant ma question.
« Je me demandais parce que d'après la description de Maman, mentis-je, Jiguro était un homme sévère, taciturne, stoïque et pas du tout tactile... alors sans doute qu'avec la gente féminine, ses chances étaient moindres. Maman ne m'a jamais parlé d'un quelconque côté romantique le concernant, encore moins une partenaire... »
À ce moment, mon jeu de détente fonctionna, car Yuka éclata d'un rire contagieux. Et bingo ! Je vis Jiguro s'asseoir à son tour à la table et regarder Yuka, amusé. Ayant entendu son nom être prononcé, il était venu pour voir ce que ça donnerait. Il me fit signe de la main comme quoi j'avais très bien emmené le sujet sans même dévoiler que c'était grâce à mon don que je connaissais déjà les manies de Jiguro.
« Pauvre Jiguro, souffla Tante Yuka. Il n'était pas si coincé que ça !
- Alors ça veut dire qu'il a déjà eu une femme dans sa vie ?! m'égayai-je.
- Mais bien sûre que oui !
- Et tu la connaissais, Tante Yuka ? Comme vous étiez très bons amis toi, ton frère et lui à la Capitale, tu l'as sans doute rencontrée ou croisée ?
- Oui, je la connaissais. »
Elle prit une gorgée de son thé au Koluka et continua. Je vis alors la couleur de son aura changer pour une couleur que je ne pensais jamais voir chez elle : blanche avec un soupçon de vague d'énergie rose. Je ne voyais cette aura que lorsque les personnes à qui je parlais étaient en amour par-dessus la tête, avaient un coup de foudre ou étaient en présence de leurs âmes sœurs. Et voilà que Tante Yuka dégageait la même. Je fis bien vite le lien, et ce, avant même que les mots qui formeraient les phrases de Tante Yuka, ne sortent de sa bouche.
« Je la connaissais, reprit Yuka, car cette unique femme qui a partagé sa vie n'était nulle autre que... moi. »
Je recrachai ma gorgée de jus au Yukka. Ressentir les réponses par l'énergie était une capacité médiumnique phénoménale, bien qu'innée en moi, mais l'entendre de la voix de la principale concernée, ça dépassait, à chaque fois, mes attentes. Je dévisageai Jiguro qui avait seulement fermé les yeux et faisait un sourire discret.
« Ta-Tante Yuka ?! Tu... tu étais la femme de Jiguro ?!
- Pas sa femme, me reprit-elle doucement. Nous étions un jeune couple, pas mariés dans le temps et j'avais à peu près vingt-deux ans quand je suis sortie avec lui.
- Puis-je savoir combien de temps vous êtes restés ensembles ? Est-ce que vous étiez toujours ensembles quand il s'est enfuit avec Maman ?
- Hum, comment expliquer cela? Nous sommes restés un bon deux ans ensemble. Même si normalement, dans le temps, jadis, les unions n'étaient pas permises entre membres de clan correspondant, provenant des mêmes parties du corps du Dieu Yoram.
- Les Yonsa et les Musa ne pouvaient pas se marier entre eux ? m'étonnai-je.
- Pas dans notre temps... mais comme les Yonsa et les Musa s'entendaient bien ensemble, les gens ne firent pas plus d'histoire quant à notre relation. Ils pensaient même au contraire que ça renforcerait nos liens. »
Elle me raconta l'arrivée de Balsa dans sa vie en tant que nièce, des tranches de vies avec son frère et parla plus en profondeur de sa relation avec mon gardien spirituel, n'ayant aucune gêne à en parler – en sa présence qu'elle ignorait par-dessus tout.
« D'ailleurs, continua-t-elle, ta mère Balsa a failli avoir un petit cousin ou une petite cousine. »
Je faillis m'étouffer à nouveau. Alors Tante Yuka était la première et unique femme avec qui Jiguro avait partagé son intimité... wow !
« Alika, si tu continues à t'étouffer avec ton jus, je vais te le confisquer, me menaça Yuka.
- Désolée, Tante Yuka, c'est juste que ça me montre à quel point je ne connaissais presque rien de Maman et de Jiguro... voire même de toi, avant ma naissance.
- Et c'est normal. Je suis quand même heureuse de t'en parler, même si ça me rend nostalgique. Ça permet de garder la mémoire de ceux qui nous ont quittés, y compris ce petit cousin ou petites cousine.
- Je confirme. Continue s'il te plait ! Tu as dit que Maman avait failli avoir un cousin ou une cousine...
- Hum..., pensa-t-elle. Cet événement n'était pas prévu en fait et... c'est ce qui a mis un terme définitif à notre couple... »
Son regard s'assombrit et Jiguro ferma les yeux en croisant ses bras sur son torse, se reculant sur sa chaise. Je sentis dès lors que c'était devenu un tabou entre les deux, mais entre eux deux, c'était Jiguro qui était le plus malaisé. Yuka ne se censura pas : je sentais encore la douleur dans son cœur.
« Quand c'est arrivé, mon mentor a toute de suite deviné ce qui se passait. Elle m'a promis de ne pas le dire à qui que ce soit – nous n'étions pas mariés, alors qu'est-ce que les gens auraient pu penser de cela ? Toutefois, je savais que je voulais le garder. Je voulais tellement cet enfant...
- Comment a réagi Jiguro ? demandai-je, sachant que mon gardien se raidissait, mais restait toujours là, sans se lever ni bouger.
- ... De façon très mauvaise, sortit-elle rapidement. Même si son comportement m'a atrocement fait mal, je savais déjà de base qu'il n'était pas prêt à être père. Il ne s'était jamais envisagé de l'être non plus. Mais je ne pouvais pas lui cacher, c'aurait été perçu comme une trahison dans notre couple, un manque de confiance et de communication. Je ne pouvais pas ternir sa réputation de Lancier du Roi et jeune prodige avec un événement d'une telle ampleur. Je l'ai convoqué à un souper entre amoureux et j'ai prié mon ange gardien et tous les esprits de me venir en aide afin de me donner la force de l'annoncer.
- Ensuite ? la pressai-je.
- Il n'a rien dit de plus. En fait, il était devenu muet. J'avais beau avoir du cran et du caractère dans le temps – ce que j'ai toujours malgré tout – cette fois-là, je ne savais pas quoi dire pour me défendre à part que j'avais l'intention de le garder. La fin du repas s'est terminée en silence, nous avons payé chacun notre part et avons marché un moment sans échanger un unique mot avant de nous quitter, sans étreintes, sans baisers, sans aucuns mots.
- Oh...
- Les jours qui ont suivi la nouvelle, il ne m'a plus parlé, il cherchait à éviter tout contact avec moi. Mon frère, Karuna, voyait très bien qu'il se passait quelque chose entre son meilleur ami et sa petite sœur. Il est venu me voir, m'a questionné pour me dire, au final, que Jiguro lui avait dit... en dehors d'eux et de mon mentor, personne d'autre n'était au courant. Il essaya aussi de me rassurer comme quoi Jiguro était seulement un peu confus, mais j'avais le pressentiment que ça allait durer jusqu'à la naissance de l'enfant... »
Je voulais lui demander ce qu'il était advenu de l'enfant en jetant un œil inquiet à Jiguro – j'avais peur qu'il ne parte. Qu'il aille dans une autre pièce pour éviter le sujet, mais, à mon plus grand étonnement, il resta-là. Sans doute pour avoir une vision plus clair de ce que Yuka avait pu ressentir face à son comportement, jadis.
« Jiguro a recommencé à me parler, mais il ne parlait jamais du bébé. Voire même, deux mois s'étaient écoulés depuis et on n'avait pas eu de rapport ensembles. Il n'était pas du genre à aller vers les autres femmes, ça je le savais déjà. Mais j'avais des doutes quant à son abstinence. Où allait-il dépenser sa pulsion en dehors du plaisir solitaire ? »
J'haussai les épaules.
« Je pense que le bébé a senti que Jiguro ne voulait pas de lui... j'ai fini par faire une fausse couche après ces deux mois-là.
- Oh Tante Yuka..., m'effarai-je. Et... tu lui as dit ? À Jiguro ?
- Oui, j'ai dû le faire. Dès le lendemain, je l'ai retrouvé chez lui. J'ai rassemblé assez de courage en priant mon ange gardien pour lui avouer que je n'étais plus enceinte et qu'il n'y avait plus de bébé à l'avenir... »
Je vis ses yeux devenir brillant avec de légères larmes. La douleur d'avoir perdu son unique enfant et ne pas en avoir eu d'autre faisait encore comme un étau dans son cœur...
« Tu n'es pas obligée de continuer si tu ne veux pas, Tante Yuka, fis-je. »
Je trouverai moi-même mes réponses, si c'est le cas, grâce au monde spirituel et à l'aide des esprits, terminai-je dans ma tête. Yuka hocha négativement de la tête et me dit qu'elle voulait aller jusqu'au bout, sachant que ma curiosité ne se serait pas calmée d'aussitôt.
« Et puis, dit-elle au bout d'un instant. À part mon mentor, ce qui a été dit n'a jamais été raconté à qui que ce soit d'autre – pas même à Jiguro car il s'agit de mes ressentis. Et je pense que pour guérir cette blessure encore à vif, je dois en parler. Et je sais que tu es cette personne attentive, à l'écoute, qui ne jugera pas. »
Je fis un petit sourire en posant ma main sur le bras de Tante Yuka, puis, regardai Jiguro pour voir sa réaction – neutre encore, mais avec une pointe de culpabilité. Elle continua son récit.
« Il m'a regardé, il était redevenu taciturne. Il ne m'a pas approché, pas même pour me prendre dans ses bras. Peut-être ne savait-il pas comment réagir, ce fut la seule explication rationnelle que je pus m'offrir en guise de soutiens. Seul son chien à l'époque est venu me voir pour me lécher le visage. C'est lui que j'ai serré dans mes bras et sur lequel j'ai pleuré. Jiguro, lui ne s'est approché de moi que pour poser ses mains sur mes épaules et me dire que "Peut-être était-ce mieux ainsi..."
- Aouch... je puis comprendre que les mots ne soient pas son fort, mais quand même ? »
Je jetai un œil à Jiguro qui gardait les yeux fermés, malaisé.
« Ses paroles m'ont fait l'effet de coup de couteaux dans le ventre. J'ai explosé et lui ai jeté ses quatre vérités en pleine face. Comme quoi il ne pensait jamais à moi, qu'il n'avait pas de sentiments. Je savais qu'il n'aimait pas les enfants, mais, moi, je voulais vraiment cet enfant, et maintenant que j'avais trouvé le courage de lui annoncer qu'il n'y en avait plus, c'était tout ce qu'il trouvait à me dire. Notre relation a fini sur ce point... C'était une décision de nous deux. Karuna et lui continuaient toujours de garder contact et de se parler, mais pour moi, je voyais Jiguro comme un idiot qui n'avait rien à foutre de mes sentiments, de mes émotions. »
Je restai sans mot durant un moment. Soudain, l'image de ma Maman élevée par lui me vint à l'esprit et je sentis que je devais parler, mais Tante Yuka parla avant moi.
« Je ne suis plus sortie avec quelqu'un depuis. Je me suis uniquement concentrée sur ma profession de Docteur. Puis, vingt-six ans plus tard, j'ai retrouvé Balsa. Balsa qui au départ était une femme étrangère.
- Ma première rencontre avec toi ! souris-je, détendant l'atmosphère d'un coup.
- Oui. Elle m'a racontée son histoire, sa fuite avec Jiguro... encore aujourd'hui, je me demande bien comment il a bien pu élever et protéger ma nièce après notre événement commun. J'ai encore du mal à le croire. Pensant qu'un homme aussi têtu et obstiné, qui au départ, ne voulait pas d'enfant, ait pu être en mesure d'élever une petite fille... je me suis toujours demandée ce qui l'avait poussé à faire ce choix : il aurait très bien pu fuir sans emmener Balsa avec lui, mais... »
Je regardai intensivement Jiguro, comme si je cherchais à le scanner jusqu'au fond de son âme. Je pense qu'il sentit la pression énergétique que j'exerçais sur lui, car je ressentis de la résistance venant de sa part, avec un peu d'agacement. Or, je ne me laissai pas avoir et je continuai pour le faire céder.
« Urgh, fit-il. Petite et puissante médium que tu es, ton don va tous nous rendre fous !
- Tu as signé pour être mon gardien, deal with it ! rétorquai-je. »
Soudain, je me sentis comme noyée. C'est comme s'il m'avait submergé de ses pensées et sans que je ne me contrôle, les mots sortirent seuls de ma bouche. Une autre faculté médiumnique quand les esprits m'inondent de leurs énergies.
« Je pense qu'il a dû se demander plusieurs fois s'il avait pu faire un choix différent si on lui avait donné la chance de tout recommencé à zéro et retourner à l'époque de sa fuite. Il en est peut-être venu à la conclusion qu'il choisirait toujours le même chemin. Il aurait toujours choisi la même et seule route possible, sans regret. »
Yuka ne sembla pas me suivre et c'est là que j'émis ma petite théorie sur sa décision de prendre Maman sous son aile, bien que je ne parvienne pas à soutirer cette information de l'énergie de mon gardien. Jiguro cessa d'échanger son énergie avec moi, coupant le pont de notre communication énergétique.
« Tu m'as dit que Jiguro était un homme têtu et que dès qu'une décision était faite dans son esprit, il ne changeait pas d'avis, vrai ?
- Oui.
- Alors je crois que même si on lui donnait le choix de changer des événements dans son passé, il reviendrait toujours à prendre Maman, Balsa, sous son aile. Mais j'ai peut-être ma théorie quant à cela.
- Oh ? Et quelle serait-elle ?
- En dehors du fait qu'il n'aurait jamais voulu servir le Roi Rogsam, au vue leur haine mutuelle, je pense que Maman a dû inconsciemment lui rappeler l'enfant que vous auriez pu avoir, toi et lui, par fantasme de scénarios imaginaires, sortis-je délicatement. Il a élevé Maman, lui a transmis ses valeurs, l'a protégé. Certes, au départ, il était réticent et ne l'aimait pas tant que ça, mais ç'a fini par débloqué et leur relation s'est développée au fur et à mesure. Sans doute qu'en regardant Maman grandir, il a dû s'imaginer à quoi aurait pu ressembler votre enfant et les qualités/défauts qu'iel ait pu hériter, ainsi que la figure paternelle qu'il aurait pu être. Et sur son lit de mort, il a sans doute vu à quel point être Père pouvait vraiment rendre heureux et fier, même avec une fille...
- Alors tu fais le lien que Jiguro ait pu transposer et voir le reflet du bébé que j'ai porté sur Balsa si je comprends bien ? répéta Yuka.
- Exactement. »
Je regardai de nouveau Jiguro qui ne fit qu'un signe de tête, mais je savais que jamais il ne me permettrait de découvrir ce jardin secret intime en lui et si ce que je disais était vrai ou faux. Je n'insistai pas, ça faisait partie de lui. Yuka hocha doucement la tête et sourit.
« Peut-être est-ce une des raisons... après nous ne saurons jamais. Il est décédé avec les réponses. »
Elle se leva. Je vis Jiguro se lever à son tour et nous accompagner, le quart d'un instant. Il posa sa main sur l'épaule de Tante Yuka. Elle se retourna vivement et je fis semblant de ne rien avoir vu.
« Qu'est-ce qu'il y a, Tante Yuka ? fis-je mine de questionner.
- ... On aurait dit qu'une main s'est posée sur mon épaule..., avoua-t-elle, troublée.
- Ah ?
- Se pourrait-il que Jiguro ait tout entendu et sois présentement avec nous sous forme esprit ? »
Je fus prise de court. Je ne savais pas si je devais lui dire que je le voyais ou feindre. J'étais en train de débattre sur la réponse à donner et je devais faire vite. Je décidai alors que c'était mieux de ne pas dire que je voyais Jiguro, car je savais déjà que ça apporterai une myriade de questions. Je n'avais pas l'énergie pour y faire face. Je fis mon choix. Je tentai alors la meilleure réponse que possible.
« Peut-être, qui sait ? Moi-même je ne saurai jamais s'il a entendu tout ce qu'on s'est échangé ou pas. Mais au moins, les blessures et les non-dits commencent enfin à cicatriser. »
Tante Yuka me regarda, ne posa pas plus de question et fit un petit sourire. Je regardai Jiguro, qui la tenait par la taille : son aura était de la même couleur que Tante Yuka – blanche avec un soupçon d'énergie rose. Je compris alors que j'étais en présence de deux-âmes sœurs, que la mort même ne pouvait séparer. Ils avaient vécu plusieurs vies antérieures ensembles, se retrouvant, se courtisant et s'aimant encore plus que les fois précédentes.
Or, je conserve toutes ces informations tel un secret. Un médium se doit d'être discret sur ces choses-là afin de ne pas troubler la paix et la vie des vivants...
