Note de l'autrice : Le titre de la fic fait référence à la nouvelle de Poe, The Fall of the House of Usher.
Tags : Canon Compliant, POV Narcissa Black Malfoy (adolescente, épouse, mère), Aristocratie, Famille, Idéologie, Culture Sang-Pur, Politique Sang-Pur, Première Guerre des Sorciers, Deuxième Guerre des Sorciers, Post-War, Décadence ou Renaissance ?
Why do I see my house as a second body?
The disposition of the bed
like a hungry mouth? the dining room table
like the eye of Cyclops,
my third eye, the truth-teller,
perpetual Thanksgiving gathering all in?
Whoever knocks here, you enter a palpable skin.
All I ask is respect
for this skin of marble, walnut, leather, linen; this hair
of geranium leaves with its faint, dry breath;
even the vulgar conversation
of the air conditioner.
I am as vulnerable
to your least touch as a wandering clove of dust.
« House Poem », Jane Cooper
prologue
Noël 1969. Un an avant la Première Guerre des Sorciers.
Narcissa adorait la neige.
Non pour le tourbillon chaotique de ses flocons dans l'air, ni pour le craquellement dissonant de son épaisseur sous la semelle, mais bien pour le majestueux vernis dont elle laquait le monde.
Rien ne lui paraissait plus somptueux que ces paysages repeints de cristaux glacés, dont se dégageaient la solennité des montagnes et la sérénité des origines. Sous la blancheur argentée, tout semblait unifié, purifié, immaculé. Une toile barbouillée redevenue vierge. Même la bigarrure londonienne retrouvait un semblant de cohérence.
Bien sûr, cette harmonie n'était qu'illusion.
Sous la neige, demeurait l'imperfection.
Narcissa voyait bien, juste au-dehors, par-delà la vitre, la peinture s'écailler : dans les pas de pieds ou les traces de pneus se révélaient le désordre des pavés mal agencés, la laideur des déchets abandonnés, la saleté de la boue à la neige mélangée.
À la fenêtre du premier étage, Narcissa se retenait de réparer, d'un coup de baguette, l'unité rompue par les moldus. Restaurer la perfection de la neige ferait tomber la sorcière sous le coup de la loi. Voilà ce qui prévalait sur l'ordre et la beauté dans cette société : l'ignorance de ces êtres subalternes. Quelle absurdité qu'il revienne à l'adolescente douée de magie, naturellement dominante, de se restreindre face à ceux dénués de tout pouvoir. Et quelle ironie que ce soit à elle de se replier derrière les murs, invisibles à leurs yeux infirmes, du 12 square Grimmaurd.
La demeure ancestrale de la lignée Black se situait en plein cœur d'un quartier infréquentable – en ceci qu'il était envahi par la vermine moldue. Des sorciers parmi les plus nobles logeaient ici, dissimulés derrière les charmes les plus sophistiqués, comme si c'était eux, les rats. Et s'il n'était suffisant de se trouver assiégée dans sa propre rue, dans sa propre ville, dans ses propres écoles même, la famille Black se découvrait en plus infestée en son sein.
Narcissa n'en était pas revenue.
Sa propre sœur, une traîtresse éprise d'un Sang-de-Bourbe.
Seule l'exclusion pure et simple, l'incision froide et chirurgicale, pouvait remédier à ce type de contamination. C'était les mots qu'avait employés Tante Walburga. Du jour au lendemain, Andromeda avait donc été évincée et effacée, comme si elle n'était jamais née.
La loyauté envers la famille avait pour limite la trahison faite à la famille.
La benjamine de la fratrie s'efforçait donc de prétendre qu'il n'y avait jamais eu de cadette après l'aînée.
« Cissy ! »
L'appel interrompit les songes de Narcissa. Des pas montèrent précipitamment les escaliers de la maison jusqu'au salon. Sa sœur apparut dans l'encadrure de la porte, vêtue d'une longue robe noire en velours, apprêtée pour le traditionnel repas de famille des vacances hivernales.
« Qu'est-ce que tu fais ici à rêvasser, Cissy ? demanda-t-elle en s'approchant. Grand-père Pollux te demande. Il souhaite savoir si tu as des vues sur… »
Bellatrix prétendit alors réajuster des lunettes sur son nez, à la façon de leur grand-père.
« …"quelque jeune homme de bonne famille" » cita-t-elle en imitant le ton de leur aïeul.
Narcissa leva les yeux au ciel.
« Pourrais-je au moins finir ma quatrième année d'étude avant de songer à mon mariage ? », s'agaça la jeune fille.
Bellatrix remit ses lunettes imaginaires.
« "Pour bien réussir une alliance…", commença-t-elle avec la voix de Pollux.
- "… il faut s'y prendre à l'avance." », termina Narcissa, rentrant dans son jeu.
Les deux sœurs étouffèrent un petit rire.
La brune enserra alors les épaules de la blonde pour souffler à son oreille :
« Il est donc temps de leur parler de… Burke, peut-être ?
- Il a un caractère infâme, s'offusqua Narcissa.
- Nott ?
- Il manque terriblement d'ambition, déplora-t-elle.
- Rowle ?
- Qu'il est laid ! »
Bellatrix souffla d'impatience.
« Bon alors Malfoy ? »
Narcissa renifla avec mépris.
« S'il n'était si pompeux, si m'as-tu-vu, si grandiloquent, on aurait peut-être l'occasion d'admirer son charme et ses manières. »
Sa sœur leva un sourcil.
« On a donc un gagnant », conclut-elle.
Rougissante, Narcissa se détacha de son étreinte d'un coup de coude.
« Lucius ne s'intéresse pas à moi, assura-t-elle.
- Mais toi, tu t'intéresses à lui, non ? »
Sous le regard taquin de la brune, la blonde prit un air hautain.
« Pas du tout.
- Oh que si.
- Bella… »
Cette dernière prit les mains de Narcissa dans les siennes, de façon aussi affectueuse qu'envahissante.
« Écoute, Cissy, peu importe qu'il s'intéresse ou non à toi. C'est un Malfoy ; tu es une Black. Pour sûr, il comprendra l'intérêt d'une telle alliance. D'ailleurs, Père évoquait tout à l'heure à Oncle Orion combien il admirait Abraxas Malfoy : on dit qu'il est derrière la disparition de cet infâme moldu, tu sais, celui qui a cru pouvoir occuper le poste de Ministre de la Magie. Si ça ne fait pas de son fils un bon parti, ça ! »
Se retenant de rire, Narcissa approcha son visage de celui de sa sœur.
« Devrais-je dévoiler à ton cher fiancé tes vues sur le mariage, Bella ?
- Oh, mais je t'assure que Rodolphus connaît déjà mes opinions, Cissy. »
L'aînée ponctua son propos d'un sourire ravageur.
« Fais comme il te plaît, rétorqua la benjamine, mais il est hors de question que je m'empêtre, comme notre mère, dans un mariage sans amour. »
Les mains de Bellatrix serrèrent alors plus fortement celles de Narcissa.
Comme un avertissement.
« Assure-toi quand même de faire honneur à la famille », somma-t-elle d'un ton qui frôla la menace.
Un silence s'installa entre les deux sœurs, un silence empli du souvenir de la troisième, celle dont il ne fallait plus parler.
« Je connais ma place, Bella », affirma gravement Narcissa.
Le visage plus détendu, l'aînée lâcha les mains de sa petite sœur, pour rabattre sa chevelure blonde sur sa poitrine et plisser le jupon de sa robe blanche.
« De toute façon, ce n'est qu'une question de temps avant que Lucius tombe sous tes charmes », certifia-t-elle.
Bellatrix attrapa alors Narcissa par le bras pour l'inciter à la suivre, ne lui laissant pas le temps de prétendre que Lucius Malfoy ne l'intéressait guère.
« Descendons ! Le dîner est bientôt prêt. Tout le monde attend en bas. »
Les deux jeunes filles passèrent devant la tapisserie familiale, sans regarder la tache noire qui couvrait désormais le visage de l'autre sœur.
Ce fut le premier Noël passé sans Andromeda.
THE GLORY DAYS
i.
Noël 1979. Deux ans avant la fin de la Première Guerre des Sorciers.
Une blancheur à perte de vue s'étendait aux pieds du Manoir Malfoy. Comme un parterre de plumes délaissées par les paons albinos qui paradaient les pelouses l'été. Trois ans après son premier hiver sur le domaine, Narcissa ne se lassait guère de cette neige d'une propreté et d'une pureté incroyables. Le spectacle ne manquait de lui rappeler qu'elle se trouvait au bon endroit. À la place qui était la sienne.
Chez elle.
Détournant le regard des fenêtres, elle arpenta le long couloir de la galerie de portraits, passant en revue le visage fier d'hommes au teint pâle. Du haut de ses dix siècles d'existence, la lignée des Malfoy se déroulait devant les yeux de Narcissa avec autant de superbe que la famille Black se déployait sur son ancestrale tapisserie. Au bas de chaque tableau, les mêmes mots transmis de génération en génération : Sanctimonia Vincet Semper.
« La pureté vaincra toujours. »
La devise des Malfoy qui faisait écho à celle des Black.
« Toujours pur. »
C'est donc avec l'assurance d'une maîtresse de maison que Narcissa Malfoy se déplaçait dans cette gigantesque demeure. Il ne faisait aucun doute dans son esprit qu'elle y était à sa place. L'histoire séculaire contenue entre ses murs ne l'effrayait guère ; au contraire, elle se sentait faire partie d'un tout – un tout qui faisait sens d'elle.
Portant une main aimante sur son ventre rebondi, Narcissa songea à son fils, dont le portrait rejoindrait un jour celui de ses aïeux.
Lucius et elle avaient appris le sexe de l'enfant il y a peu de temps. Le souvenir de sa révélation lui réchauffait encore le cœur. Les futurs parents s'étaient penchés l'un vers l'autre, front contre front, murmurant le nom de l'enfant dont ils espéraient la conception depuis si longtemps :
« Draco. »
Elle avait choisi de s'inscrire dans l'héritage des Black, en donnant à leur fils le nom d'une constellation, comme pour compenser la perte de son matronyme ; il avait choisi les étoiles du Dragon, symbole de force et de majesté, comme pour d'ores et déjà projeter ses attentes paternelles.
Une décision partagée, prise dans le respect de l'autre.
Lucius Malfoy était un homme de traditions. L'attachement de son épouse envers les coutumes de sa propre lignée ne lui était étranger. D'autant que leurs ascendances partageaient bien souvent les mêmes. À l'instar du rassemblement annuel, durant les vacances d'hiver, de la famille autour du repas de Noël.
Inconcevable, pour le couple, de ne pas l'organiser.
La tradition demeurait la tradition.
Même en temps de guerre.
Arrivée au bout de la galerie de portraits, Narcissa fit face à un imposant miroir bordé de dorures, qui lui renvoya l'image de la jonction entre deux anciennes maisons : une jeune femme vêtue d'une élégante robe émeraude qui laissait apparaître ses quatre mois de grossesse. Ayant inspecté sa tenue de fête à la recherche d'une quelconque imperfection, elle leva fièrement le menton, avant de claquer des doigts pour transplaner dans le salon.
Assis dans un large fauteuil voltaire, une jambe ramenée sur un genou, son époux lisait le journal. En couverture, s'animait l'image du Ministre de la Magie, Harold Minchum, en train d'assurer, contre ses détracteurs, qu'il faisait tout pour arrêter la guerre. Les yeux de Lucius parcouraient la feuille de papier avec attention ; ses sourcils froncés ne se relâchèrent qu'en apercevant sa femme.
« Tu es radieuse », dit-il en baissant le journal.
Narcissa s'approcha avec un air malicieux.
« Il me faut être à la hauteur de la splendeur de notre demeure.
- Je crains qu'elle ne soit déjà plus à votre hauteur, Mrs Malfoy. »
Ils échangèrent un sourire.
Par-dessus l'accoudoir de son siège, Lucius tendit une paume ouverte, dont Narcissa combla le vide en offrant sa main.
Devant le monde, il faisait dans l'ostentatoire, l'exubérant, le démesuré. Devant elle, il n'était que pudeur et délicatesse. C'est ainsi qu'il aimait : à travers des gestes infimes.
« Nos invités vont arriver d'une minute à l'autre », prévint-elle.
Lucius hocha la tête distraitement, caressant le dos de sa main.
Dans le silence infini du manoir, Narcissa profita de la douce intimité partagée avec cet homme qui dégagerait bientôt, aux yeux de tous, l'aura du chef de famille, de l'homme politique, du commandant adjoint de l'armée des Mangemorts, nommé par le Seigneur des Ténèbres lui-même.
Quand les invités arrivèrent, il endossa son rôle à merveille. Une main serrée autour du pommeau de la canne des Malfoy, l'autre saluant tour à tour les membres de la famille, Lucius s'imposa avec prestance dans le majestueux vestibule du manoir.
À ses côtés, Narcissa emplit tout autant son rôle – souriante, lorsque son beau-père Abraxas complimenta la beauté de la « mère de l'héritier » en embrassant le dos de sa main ; émue, lorsque ses grands-parents, Pollux et Irma, exprimèrent leur joie de bientôt voir la famille s'agrandir ; désolée, lorsqu'elle annonça à ses parents, Cygnus et Druella, que leur aînée ne les rejoindrait pas pour les fêtes, retenue sur une mission avec son mari ; horrifiée, lorsqu'elle apprit d'Oncle Orion et de Tante Walburga que la disparition de leur fils demeurait encore sans explication.
« Une embuscade de l'Ordre du Phoenix ? s'inquiéta Narcissa.
- Je le crains, acquiesça Walburga. Ce n'est pas le genre de Regulus de partir sans prévenir sa famille.
- Soyez certains, répondit Lucius, que les Mangemorts traquent les vauriens qui s'en prennent aux leurs, surtout aux fidèles fervents comme votre fils. »
Walburga hocha la tête d'un coup sec.
« Si Regulus venait à ne jamais réapparaître, nous le pleurerons au moins fièrement, déclara-t-elle avec une froide conviction. Il n'y a de plus grand honneur que de perdre la vie pour la défense des valeurs puristes. »
À ses côtés, Orion demeura silencieux, l'air éteint. Le visage d'un homme ayant perdu deux fils à la cause : le premier, par dévoiement ; le second, par dévouement.
« Allons, n'en parlons plus, conclut Walburga avec un geste de main dont la légèreté balaya la lourdeur du sujet. L'heure est aux festivités. Il est si difficile de rassembler la famille par les temps qui courent.
- C'est bien vrai, fit Lucius. Rejoignons donc les autres à table, voulez-vous ? »
Tandis que son époux montrait le chemin vers la salle à manger, Narcissa se pencha vers le petit elfe qui se faisait discret dans un coin du vestibule, tenant à bout de bras les lourds manteaux en fourrure des derniers arrivants.
« Range les manteaux et apporte les alcools, Dobby », commanda-t-elle.
La créature hocha vivement de la tête.
« Madame souhaite-t-elle que je lui apporte son habituel jus de carotte avec cela ?
- Oui, répondit-elle. Et ajoutes-y un peu de gingembre émincé, entendu ?
- Tout de suite, Madame » s'exclama-t-il avant de se mettre à la tâche.
Lorsqu'elle arriva dans l'immense salle à manger, Narcissa se mit à sourire.
Tout n'était qu'ordre et beauté, luxe et volupté – digne des vers d'un poète français.
Sur un plafond bleu nuit, scintillait la constellation du Dragon. De deux étoiles jaillissaient d'imposants lustres en cristal qui baignaient la pièce de lumière. En dessous, s'étendait une longue table en bois, couverte d'une nappe dont la couleur reflétait le ciel intérieur. Par-delà l'ordonnancement millimétré des assiettes en porcelaine, des couverts en argent et des flûtes en verre, se déployait un parterre d'amuse-bouches : feuilletés au fromage, aumônières de saumon, champignons farcis, œufs mimosa, tartelettes de légumes, mousses de betterave, brochettes de crudités et d'innombrables autres mets. Un choix de boissons tout aussi varié viendrait bientôt à être proposé.
La famille s'était répartie de part et d'autre de la table. À une extrémité, à la place du chef de famille, siégeait Lucius. Narcissa s'assit à sa droite, en face de son beau-père.
« On entend dire que le Ministre de la Magie est sur la sellette, dit Cygnus en déposant une serviette sur la riche étoffe de ses habits. En savez-vous quelque chose, Lucius ? »
Les bras étendus sur les accoudoirs de son siège, l'interpellé hocha la tête d'un air important.
« Nos opposants doutent de la capacité du Ministère à se défendre, expliqua-t-il. Une préoccupation justifiée, si vous voulez mon avis : les derniers coups d'éclat de notre camp ont de quoi les inquiéter. »
D'une main pâle et propre, Lucius vint cueillir un petit-four dans le parterre de plats.
« Le rythme des attaques du Seigneur des Ténèbres, des Mangemorts et de nos alliés semble en effet s'être drastiquement accéléré ces derniers temps, acquiesça Pollux.
- Et le Ministère en est débordé, surenchérit Lucius. Il ne sait plus où donner de la tête pour respecter le Code du Secret Magique et dissimuler notre existence à ces insectes de moldus. Les avertissements de la Confédération Internationale des Sorciers pleuvent à l'encontre du gouvernement britannique.
- Ça ne m'étonne guère, répondit Abraxas en plantant un pic dans une olive. Les Aurors ne peuvent qu'être à la traîne devant la multitude des attaques – trop occupés à réparer les pots cassés du dernier assaut pour parvenir à arrêter le prochain.
- C'est ce qu'on appelle se faire avoir par les limites de sa propre idéologie, déclara Cygnus. S'ils ne dépensaient tant d'énergie à mettre en application cette satanée loi – fondatrice de la décadence de la communauté sorcière – ils sauraient peut-être mieux se défendre. »
Pendant que les hommes hochèrent la tête à l'unisson, l'elfe maigrichon poussa un chariot à alcools jusqu'à la table.
« C'est pourquoi la vraie menace..., commença Pollux tout en déclinant le plateau d'escargots qu'Irma lui proposait. La vraie menace se trouve du côté de l'Ordre du Phoenix.
- Ces traîtres infâmes, cracha haineusement Walburga. Ces défenseurs du chaos qui se font passer pour les garants de l'ordre… »
Un air de mépris se dessina sur les visages autour de la table.
« Après toutes ces années, on croirait cette poignée de vauriens enfin exterminée, affirma Cygnus, mais ils continuent de poser problème. Le niveau d'organisation et de renseignement que suggèrent leurs contre-attaques est même assez préoccupant. »
Narcissa vit la main d'Orion se resserrer légèrement sur la serviette de table posée devant lui.
« Certes, décida-t-elle alors d'intervenir, mais l'Ordre du Phoenix a aussi essuyé bien des défaites face à nos rangs. Nous pouvons faire confiance au Seigneur des Ténèbres et à ses serviteurs. Nul doute que notre sort est entre de bonnes mains.
- C'est très juste, fit Irma. Tiens, n'ont-ils pas réussi à débusquer, il y a encore quelques jours, une famille de traîtres à leur sang qui avait collaboré avec l'Ordre ?
- Tout à fait, confirma Druella, j'ai même entendu dire qu'ils avaient décimé jusqu'à leur elfe de maison. Du gâchis de personnel, si vous voulez mon avis… »
Un grand verre de jus de carottes à la main, Dobby se tendit aux côtés de Narcissa.
« Et n'oublions pas, ajouta Walburga, que nous devons à nos défenseurs, malgré les tentatives de protection de l'Ordre, l'assassinat de cet infâme Nobby Leach. Son arrivée à la tête du Ministère représentait un summum de déchéance... Sa mort est un symbole puissant.
- Absolument, acquiesça Abraxas. D'ailleurs, on ne pourra plus dire que les Mangemorts manquent de générosité : ils ont abrégé les souffrances de ce pauvre homme suite à… l'inexplicable maladie qui l'a poussé à quitter son poste. »
La tablée se mit à rire avec le responsable de ce départ précipité.
« Notre sort est effectivement entre de bonnes mains », reprit Lucius en jouant avec le pied de son verre désormais empli d'alcool.
Se penchant légèrement sur la table, il poursuivit sur le ton de la confidence.
« À la vérité, l'Ordre du Phoenix ne sera bientôt plus un problème : il semblerait qu'il y ait un rat en son sein…
- Un traître-à-son-sang aurait trahi de nouveau ! » s'exclama Cygnus stupéfait.
Pour toute réponse, Lucius se contenta d'esquisser un sourire satisfait.
« Ce n'est qu'une question de temps avant que l'Ordre disparaisse purement et simplement, déclara-t-il. Le Seigneur des Ténèbres aura le champ libre, le gouvernement finira par ployer et la guerre sera remportée. »
Un silence s'installa autour de la table. Toutes les têtes se tournèrent vers Lucius.
« Vous pensez véritablement que la fin de la guerre approche ? », demanda Druella pleine d'espoir.
L'homme balaya des yeux les expressions expectatives devant lui.
« Sans aucun doute », conclut-il solennellement.
Tous levèrent alors leurs verres bien hauts et trinquèrent à un avenir meilleur.
« Au Seigneur des Ténèbres ! À la famille ! À Draco ! », s'écrièrent-ils.
Souriante, Narcissa posa une main rassurée sur son ventre.
La fin de la guerre approchait.
Bientôt, le Seigneur des Ténèbres restaurerait l'ordre dans cette société sans queue ni tête.
Bientôt, son époux lui reviendrait, loin des intrigues politiques et des champs de bataille.
Bientôt, leur fils naîtrait dans un monde unifié, purifié, immaculé, dont le calme et la beauté ne s'arrêteraient guère aux clôtures du domaine des Malfoy.
Tout irait pour le mieux.
Bientôt.
ii.
Noël 1986. Cinq ans après la chute de Lord Voldemort face à Harry Potter.
Ce matin-là, le manteau de neige dont se couvrait la pelouse du domaine était parsemé d'accrocs. Et Narcissa, qui les observait par la fenêtre, ne s'en offusquait guère. Une tasse de thé fumante à la main, elle contempla même ces imperfections avec un sourire aux lèvres.
Il s'agissait des pas de son enfant, qui formaient de folles spirales dans la neige, mus par l'enthousiasme d'apprendre à voler pour la toute première fois.
La petite tête blonde courrait et sautait dans tous les sens, intimant à son père de se dépêcher de le rejoindre. La toupie ne s'immobilisa que devant l'appel au calme parental. Attentif aux instructions de son professeur improvisé, Draco hocha la tête avec diligence, plissant ses petits yeux clairs. L'air sérieux avec lequel il enfourcha son balai amusa Narcissa.
Pendant de longues minutes, son fils ne parvint à décoller, et quand ses pieds quittèrent enfin le sol, il retomba sur ses fesses tout aussi rapidement.
Ce petit manège dura un moment.
Plus la pelouse perdait de sa blancheur, plus le garçon s'en repeignait. Emmitouflé dans un gros manteau bleu nuit, il avait désormais l'allure d'une boule de neige.
Après de valeureuses tentatives, toutes soldées par un échec, Draco se découragea. Assis par terre, les jambes étendues, il fit la moue et leva les yeux vers son père. Lucius lui tendit alors une main et le fit monter avec lui sur le balai.
Tous deux s'envolèrent ensuite, tourbillonnant dans les airs.
Le visage du petit garçon, les yeux émerveillés et les cheveux au vent, réchauffa le cœur de sa mère. Un éclat de rire, qu'elle ne pouvait entendre de son côté de la vitre, s'échappa de ses lèvres.
Lorsqu'ils vinrent lui faire coucou à la fenêtre, elle agita la main en retour, tout sourire.
Alors que son époux et son enfant disparaissaient au détour de la demeure, Narcissa songea que rien n'était plus beau que ces moments. Le monde, s'il se résumait à ce terrain du comté de Wiltshire, serait sublime. Au-delà des grilles du domaine Malfoy, cependant, la société continuait à se fonder sur des bases erronées.
« L'égalité » ou le déni des hiérarchies de rang et de sang.
« La coexistence » ou la silenciation des sorciers face aux moldus.
« La justice » ou l'emprisonnement des défenseurs de la cause puriste.
Cela faisait cinq ans que le Seigneur des Ténèbres était tombé. Cinq ans que sa sœur, Bellatrix, se trouvait à Azkaban. Cinq ans que Draco était privé de l'unique tante qu'il lui restait.
Cette réalité percerait bientôt la bulle du domaine, pénétrerait le manoir, s'installerait dans la salle à manger, pour le repas de fête qui aurait lieu le soir-même.
La question du 12 square Grimmaurd serait sans doute mise sur la table. Orion était mort de chagrin en 1979 et Walburga, de vieillesse en 1985 : la maison revenait ainsi de droit à leur fils, Sirius, emprisonné à vie dans une cellule d'Azkaban. Lorsqu'on évoquait ses chefs d'inculpation pour homicide, trahison et service rendu au Seigneur des Ténèbres, Cygnus affirmait d'un ton catégorique : « On ne se rachète pas une place dans la famille avec un ralliement de dernière minute. Répudié un jour ; répudié toujours ». Quelle disgrâce, alors, d'imaginer que la demeure de la très ancienne et très noble maison Black pût revenir à un désavoué de la lignée. Depuis un an, la famille Black menait donc une bataille juridique pour reprendre possession du patrimoine.
Au détour d'une conversation sur la partialité du système judiciaire, on entendrait certainement Druella Black soupirer de désespoir en songeant à sa fille incarcérée. Narcissa la voyait déjà déplorer, de son aînée, l'honnêteté devant des juges féroces, la loyauté devant un homme défait, la foi devant un espoir déchu. « Et tout cela pour quoi ? demanderait-elle. Pour finir condamnée à perpétuité ». Druella affirmerait alors, sur un ton pincé dont on ne pourrait discerner s'il était approbateur ou non, que Bellatrix avait toujours été meilleure combattante qu'épouse. En comparaison, elle vanterait l'intelligence de Lucius, qui s'était « si remarquablement tiré d'affaire après la défaite », et prônerait l'exemplarité de Narcissa, qui lui avait donné « un si beau petit garçon ».
Un nouvel avatar de l'éternelle compétition que Druella créait entre ses filles. Elle avait toujours fait ça. C'était à celle qui réussirait le mieux à l'école, celle qui épouserait le meilleur parti, celle qui enfanterait le plus tôt. Et désormais, à celle qui s'en sortait le mieux après la Guerre des Sorciers.
Alors Narcissa prendrait la défense de sa sœur – même en étant en désaccord avec elle, même en regrettant tout autant ses décisions, même en détestant secrètement qu'elle l'ait abandonnée, elle, par fidélité pour un maître qui n'avait été à la hauteur de ses promesses. Mais une sœur défend sa sœur. Elles se l'étaient promis toutes les deux, de rester souder après la trahison d'Andromeda. C'est pourquoi Narcissa répondrait à leur mère qu'il n'y avait pas qu'une seule façon de défendre la famille et de perpétuer les valeurs.
Et en l'affirmant, elle songerait une nouvelle fois aux trois sœurs nées Black. Bellatrix et Andromeda, aux antipodes l'une de l'autre, extrêmes dans leur traîtrise comme dans leur loyauté à la cause, et elle, Narcissa, modérée, la seule à assurer la descendance des Sang-Purs.
Une fois le repas de famille terminé, quand viendrait le moment des « au revoir », Narcissa raccompagnerait ses invités jusqu'aux grilles du manoir et refermerait la porte du domaine sur le monde extérieur. Elle se consacrerait alors de nouveau à son fils et son époux.
Un cri de joie résonna tout à coup au rez-de-chaussée, tirant la femme de ses songes :
« Maman ! Maman ! J'ai réussi à voler ! », s'exclama Draco.
Narcissa sourit au même moment que retentit le rire de Lucius.
Avant d'aller féliciter son enfant, elle tourna les yeux vers le manteau de neige au-dehors et en répara les accrocs d'un coup de baguette.
iii.
Noël 1991. Dix ans après la Première Guerre des Sorciers.
« Dobby. »
Une minute s'écoula sans que l'appel de Narcissa eut de réponse.
« Dobby ? », répéta-t-elle en levant les yeux de son livre.
Le serviteur apparut finalement dans le salon, devant le fauteuil où elle était assise. Alors que Narcissa s'apprêtait à lui demander où en était la préparation du déjeuner, elle s'arrêta nette à la vue des oreilles de la petite créature.
« Pourquoi as-tu de la neige dans les oreilles ? », demanda-t-elle confuse.
L'elfe prit un air embarrassé.
« Eh bien, c'est que le Maître votre fils a demandé à Dobby de se mettre de profil et de se tenir bien droit, afin qu'il puisse s'entraîner à viser avec des boules de neige. »
Ne sachant si elle devait rire ou pleurer des sottises de son fils, Narcissa se contenta de soupirer.
« Tourne-toi donc », souffla-t-elle en fermant le livre sur ses genoux.
D'un coup de baguette, elle réchauffa les oreilles de l'elfe, qui frémit sous l'effet du sort.
« Madame est trop généreuse ! s'exclama-t-il ému. Dobby vous remercie !
- Retourne à la préparation du déjeuner maintenant, répondit-elle. »
L'elfe hocha vivement la tête et disparut en un claquement de doigts.
L'œil de Narcissa fut alors attiré par un point vert qui fila furtivement dans le couloir.
« Draco, viens ici une seconde », commanda-t-elle.
Après quelques instants, une tête blonde surmontée d'un bonnet vert passa la tête dans l'embrasure de la porte.
« Mère ? », fit Draco d'un air innocent.
Un sourire d'ange, sans doute hérité de son père, cachait sa culpabilité.
« Avance, ordonna-t-elle, et enlève ce bonnet. »
Le garçon s'exécuta sans sourciller, révélant une chevelure plaquée en arrière, dont s'échappaient des mèches de cheveux rebelles.
« Que t'ai-je dit au sujet de Dobby? », demanda Narcissa sur le ton de la remontrance.
Draco soupira.
« Qu'un serviteur n'est pas un jouet ni un cobaye, récita-t-il avec lassitude. Mais Père dit que…
- Et que dit ta mère ? interrompit-elle.
- Qu'un bon maître ne maltraite pas les elfes à son service..., se résigna-t-il à citer.
- Bien. Et quelle est l'exception à cette règle ?
- Si les serviteurs travaillent mal, se refusent à obéir, ou manquent de respect à leur maître...
- Exactement, acquiesça-t-elle. Alors cesse de martyriser Dobby pour rien, veux-tu ? »
Draco hocha la tête d'un air réticent ; Narcissa lui fit alors signe de s'approcher.
« Tes cheveux sont tout ébouriffés, déplora-t-elle. Ce n'est pas digne d'un héritier, jeune homme. Vois-tu jamais ton père avoir l'air si négligé ? »
Elle recoiffa la chevelure de son fils d'un coup de baguette, pour la rendre aussi impeccable qu'un monde enneigé.
« Peut-être que s'il était présent, je m'en souviendrais, grommela Draco.
- Ton père sera là pour le déjeuner », certifia-t-elle en caressant sa joue.
Le garçon se renfrogna à son toucher.
« C'est ce que tu dis depuis que je suis rentré de Poudlard et, à chaque fois, il revient au manoir trop tard et en repart trop tôt pour que je puisse le voir.
- Tu sais bien que ton père s'occupe d'une affaire urgente à Londres en ce moment, soupira Narcissa.
- Mais est-ce si compliqué de rentrer pour déjeuner ou pour souper avec nous ?
- Les repas sont cruciaux pour tisser des liens et obtenir des informations, Draco. C'est une partie intégrante de son influence auprès du Ministère. »
Le mécontentement du garçon se dissipa légèrement derrière de la compréhension.
« Ton père a promis qu'il serait là ce midi, assura-t-elle. Et même si un imprévu venait à l'en empêcher, il ne manquerait pas le repas de Noël de ce soir. »
Alors que Draco détournait les yeux l'air vexé, Narcissa leva son menton d'une main, pour l'obliger à la regarder.
« Ça ne fait que cinq jours, le rassura-t-elle. C'est exceptionnel : sois patient. »
Narcissa déposa un baiser sur le front de son fils avant de le prendre dans ses bras.
On entendit alors la porte d'entrée s'ouvrir. Le bruit de pas sûrs résonnèrent dans le vestibule. Le claquement d'une canne retentit sur le sol, suivi du son d'un elfe qui transplane pour accueillir son maître.
Les yeux de Draco s'écarquillèrent.
Retenant son souffle, il échangea un regard avec sa mère, qui lui fit signe d'aller rejoindre son père. Le garçon releva alors les épaules et se dirigea vers l'entrée d'un pas lent. Comme pour cacher son empressement.
Narcissa suivit non loin derrière.
Au bout du couloir, ils virent Lucius jeter son couvre-chef en fourrure sur Dobby.
« Vous n'allez pas croire les âneries que j'ai entendues au Ministère de la Magie », s'exclama Lucius en défaisant la broche en forme de serpent qui refermait les pans de son long manteau en cuir.
À peine le maître de maison s'était-il assuré que son serviteur avait rattrapé le vêtement qu'il lui lançait, qu'il se dirigeait déjà d'un pas ferme vers sa famille.
« Fiston », dit-il gravement en posant une main ferme sur le crâne du garçon, décoiffant ses cheveux au passage. « Il nous faudra parler de ces premiers mois à Poudlard ».
L'air sérieux, Draco acquiesça sous le regard perçant de son père.
Lucius s'approcha ensuite de Narcissa pour déposer un baiser sur sa joue.
« Des âneries, je t'assure », répéta-t-il.
L'homme tourna ensuite légèrement la tête par-dessus son épaule, en direction de l'elfe de maison, sans pour autant l'honorer d'un regard :
« Dobby, le déjeuner. »
Puis il porta de nouveau son attention sur son épouse, déposant une main au creux de son dos, pour l'inciter à rejoindre la salle à manger.
« Des bruits couraient depuis une semaine, mais j'en ai enfin la confirmation, commença-t-il à expliquer d'un air désapprobateur. En sa qualité de directeur du Service des Détournements de l'Artisanat Moldu, Arthur Weasley – oui, ce traître à son sang – compte déposer un projet de loi destiné à – tiens-toi bien, chérie – protéger les moldus des objets ensorcelés par la magie noire ! »
Lucius renifla de mépris.
« Protéger les moldus, répéta-t-il incrédule. Tu entends ça, fiston ? »
Draco pressa le pas derrière eux, hochant vivement la tête et singeant son mépris.
« Voilà de quoi le Ministère de la Magie se préoccupe : de la protection des moldus, toujours de ces sales moldus ! Et contre qui ? »
Arrivé dans la salle à manger, Lucius poussa la chaise en tête de table, pour s'y asseoir avec énervement. La mère et le fils prirent place autour de lui.
« Contre nous ! s'emporta-t-il. Contre nos artefacts ! Les intérêts de la vermine moldue défendus contre ceux des familles de sorciers les plus pures ! C'est un scandale !
- Un scandale ! répéta Draco.
- C'est une machination contre nos lignées, reprit Lucius. Non seulement on dénie à la famille Black la possibilité de reprendre possession de sa demeure ancestrale, mais il faudrait désormais qu'on ouvre nos portes aux agents du Ministère pour les laisser fouiller nos biens ? »
Son poing s'abattit sur la table.
« Le projet a pour unique but d'autoriser qu'on mette le nez dans nos affaires. C'est une très claire atteinte à nos droits, à nos propriétés, à notre magie ! Quand Père apprendra ça ce soir… »
Il secoua la tête en signe de désapprobation.
« Ah ! Le règne du Seigneur des Ténèbres n'aurait vu aucune de ces absurdités. Il aurait remis de l'ordre dans tout ce bazar ! Il aurait défendu les droits des sorciers avant ceux des moldus ! Il n'aurait pas permis que des traîtres à leur sang, ou pire !, des Sangs-de-bourbe envahissent nos institutions ! »
Se tournant vers son fils, il poursuivit avec amertume.
« Sache que cette famille a connu son heure de gloire sous la guerre, Draco. Le Seigneur des Ténèbres tenait ton père en estime. Assez pour lui confier le commandement de ses disciples. Nous aurions pu être en charge de ce pays à la place de ces incompétents ! »
Narcissa se sentit alors obligée d'intervenir. Peut-être était-ce parce que l'heure de gloire de la famille ne lui semblait plus, depuis la naissance de son fils, correspondre aux années de guerre ; ou bien parce que Draco, tout juste revenu de ses premiers mois de scolarité, se voyait voler la vedette par un projet de loi sur les moldus.
« Assez de nostalgie, déclara-t-elle. Notre famille reste suffisamment bien placée pour peser sur ces regrettables décisions et pour répondre à ces odieuses attaques. Concentrons-nous sur le présent, Lucius. Et sur l'avenir. »
Elle désigna Draco d'un coup de tête.
« Tu as raison, concéda son époux. De toute façon, cette loi ne passera pas. J'aurais fait virer ce traître de Weasley avant même que son projet n'arrive en lecture devant le Magenmagot. »
Le repas apparut alors sur la table. Tous couvrirent leurs genoux d'une serviette. Et Lucius se concentra enfin sur son fils.
« Alors Draco, dis-moi tout : tes notes sont bonnes ? »
Le garçon se redressa sur sa chaise et se racla la gorge.
« Elles le sont, Père.
- Premier de ta classe ? »
Draco grimaça.
« Pas exactement.
- Qui est à détrôner ?
- Vous ne la connaîtriez pas.
- Surtout si tu me caches son nom.
- Granger, Hermione Granger.
- Granger ? Une Sang-mêlée ?
- Une... Sang-de-bourbe. »
La fourchette que Lucius s'apprêtait à porter à sa bouche s'arrêta à mi-chemin.
« Sûrement du favoritisme envers les Sangs-de-bourbe, s'irrita-t-il avant d'avaler une bouchée de son repas.
- Sûrement, fit Draco d'un air gêné – comme si rien n'était moins sûr.
- Ce ne serait pas arrivé à Durmstrang », lança Lucius à Narcissa.
Elle n'apprécia pas le reproche.
« Nous en avons déjà discuté, Lucius, répliqua-t-elle sèchement. Notre fils n'ira pas étudier sur le continent. »
Il se contenta de mâcher sa nourriture, sans tenter d'argumenter davantage.
« Qu'en est-il de ce Harry Potter ? », demanda-t-il finalement à Draco.
Ce dernier renifla de mépris.
« C'est un imbécile », cracha-t-il.
Lucius regarda son fils comme si c'était lui, l'imbécile.
« Qu'importe son quotient intellectuel tant qu'il est important. As-tu fait l'effort de l'approcher comme je te l'avais demandé ?
- Évidemment, affirma le garçon presque vexé que son père puisse imaginer le contraire. Mais il ne fréquente que cette Sang-de-bourbe et l'un des fils Weasley.
- Ah, fit Lucius avec dégoût. Et est-il remarquable ? »
Draco se mit à rire.
« Remarquable de banalité, assura-t-il avec dédain.
- Eh bien, nous ne tenons décidément pas le prochain Seigneur des Ténèbres », déplora son père.
Après un temps de réflexion, Lucius reprit.
« Reste tout de même courtois avec lui.
- Quoi ? s'offusqua le garçon. Mais Père, ce n'est qu'un…
- Draco, peu m'importe ton appréciation de sa personne. N'es-tu pas un Serpentard désormais ? Ne perds pas de vue tes intérêts et commence à user de ta tête froidement. On ne crache pas sur des connexions ; on ne sait jamais qui finira par être utile.
- Je peux t'assurer que Potter ne nous aidera pas, se défendit Draco. J'arrive à peine à croire qu'il ait pu venir à bout du Seigneur des Ténèbres. Est-on bien certain qu'il est mort ? »
Un silence s'abattit dans la salle à manger du manoir Malfoy.
« Nous le saurions si le Seigneur des Ténèbres vivait encore, répondit gravement Lucius. Malheureusement, et Merlin sait par quel mystère, il est mort. »
Le patriarche s'empressa ensuite de changer le sujet de conversation.
iv.
Noël 1993. Douze ans après la Première Guerre des Sorciers.
Debout devant la grande baie vitrée du salon, observant la neige tomber, trois hommes blonds conversaient.
Abraxas, Lucius, Draco.
Bien sûr, ce dernier n'était pas encore un homme. Juste un garçon. Il paraissait pourtant déjà si loin de l'être minuscule que Narcissa avait déposé contre son cœur à sa naissance. Si loin de l'enfant curieux de savoir comment reconnaître un Sang-Pur et anxieux de prouver qu'il en était un, quand son père avait eu le malheur de mentionner, sur le ton de la rigolade, que les Anciens les reconnaissaient à la capacité de monter un balai avant l'âge de sept ans. Déjà si loin, même, de l'écolier qu'elle avait laissé à la gare de King's Cross pour sa toute première rentrée.
Désormais, Draco discutait des travers du directorat de Dumbledore et des torts du Ministère de la Magie en compagnie de ses aînés, dont il reproduisait à la perfection la posture et le dédain.
L'image de ces trois têtes blondes emplissait Narcissa du sentiment d'avoir rempli sa mission.
En un clignement d'œil, son fils achèverait ses études, occuperait un poste haut placé et rencontrerait sa dulcinée. Le manoir changerait alors de maître. Narcissa s'y rendrait en grand-mère. Voire en arrière-grand-mère. Et sachant pérenne le nom des Malfoy, pur le sang de la lignée, perpétuées les valeurs de la famille, elle mourrait un jour sereine.
Devant se sentir observé, Draco jeta un œil derrière lui et croisa le regard de sa mère.
Un sourire s'esquissa sur les lèvres du garçon.
Elle le lui rendit.
FALL FROM GRACE
i.
Noël 1995. Six mois après le rappel des Mangemorts au Cimetière de Little Hangleton.
Le Seigneur des Ténèbres n'était pas mort.
En plein milieu d'une discussion avec Narcissa, Lucius avait tout à coup tressailli, comme sous l'effet d'un choc électrique. Ses yeux écarquillés s'étaient baissés sur son bras. Soulevant sa manche avec réticence, il avait découvert la marque des Ténèbres sombre et saillante, aussi vivante qu'au temps de la dernière Guerre des Sorciers.
Les époux s'étaient alors fixés en silence.
Puis Lucius s'était empressé d'enfiler sa cape et de faire apparaître son masque – la tête de mort venant dissimuler son visage inquiet. Le même visage qu'il avait arboré à son retour du cimetière de Little Hangleton ; le même auprès duquel Narcissa s'endormait et se réveillait depuis. Le visage d'un homme qui a soudainement beaucoup à prouver pour tirer son épingle du jeu.
Le jour de Noël, ce visage s'illumina.
Assise devant le miroir d'une imposante coiffeuse, Narcissa nouait ses cheveux en un chignon au bas de la nuque. Un autre miroir flottait derrière sa tête – pour veiller à la perfection de sa coiffure – avant de s'évanouir entre de longs doigts pâles.
Lucius se pencha vers sa femme et chuchota à son oreille :
« J'ai une surprise pour toi. »
Le miroir de la coiffeuse refléta son sourire mutin, qui rajeunit presque les traits de l'homme.
« Ce n'est pourtant pas encore l'heure des cadeaux », dit-elle, avant de l'inciter à tenir le miroir derrière elle d'un signe de tête.
Lucius s'exécuta derechef ; Narcissa s'affaira de nouveau.
« Ce n'est pas n'importe quel présent, confia-t-il. C'est un secret. Un secret qui ne doit quitter ni cette chambre, ni cette tête, ni cette bouche. »
Accompagnant le geste à la parole, ses doigts effleurèrent les cheveux plaqués et les lèvres closes de sa femme. Elle jeta un regard intrigué à Lucius dans le miroir, avant de se concentrer sur la rondeur de son chignon.
« Je t'écoute », dit-elle.
Il s'approcha du creux de son cou.
« Draco rencontrera bientôt sa tante », murmura-t-il.
Narcissa s'immobilisa. Pendant un instant, ses bras restèrent suspendus autour de sa tête, ses doigts entremêlés dans ses cheveux, ses yeux figés sur le retour que lui renvoyait le miroir portable.
Une cascade de blondeur s'écoula alors sur ses épaules.
« Bellatrix va sortir d'Azkaban ? », demanda-t-elle en se tournant vers Lucius.
Il hocha la tête.
« Elle et les autres, oui.
- Et par quel miracle ? »
Un sourire mystérieux s'esquissa au coin de ses lèvres.
« Disons que ça demandera un peu plus qu'un recours juridique. »
Narcissa n'eut guère besoin de plus pour deviner la méthode employée.
« Quand pourra-t-on la revoir ?
- Ce n'est plus qu'une question de jours.
- De jours... Après bientôt quinze ans... »
Bouleversée, Narcissa prit un moment pour absorber l'annonce inespérée.
« Comment sais-tu, Lucius ? », demanda-t-elle enfin.
Tout sourire, il prit la main de sa femme entre les siennes.
« C'est la seconde bonne nouvelle : le Seigneur des Ténèbres me fait de nouveau confiance. Et pour davantage que de l'influence auprès du Ministère. S'il m'a mis au courant, c'est qu'il aura besoin de mes services sur le terrain. Comme au bon vieux temps, Narcissa. »
L'expression la fit tiquer.
« J'ignore encore quel sera mon rôle, poursuivit-il. Peut-être œuvrerais-je à la diversion qui aura lieu en parallèle à l'évasion. Ou bien peut-être serais-je en première ligne, auprès du Seigneur des Ténèbres, si j'ai de la chance… »
Narcissa retira tout à coup sa main de l'emprise de Lucius.
« En première ligne, répéta-t-elle incrédule, si tu as de la chance ? »
Il ne parut pas comprendre la question.
« Bien sûr, c'est une merveilleuse opportunité de…
- De se faire attraper bêtement ? » interrompit-elle.
Les sourcils de l'homme se froncèrent.
« De redonner toute son importance à la famille, Narcissa.
- Nous sommes des Malfoy : nous sommes déjà importants.
- Pourquoi prétends-tu ne pas comprendre ce que je dis ? »
Elle soupira.
« Dois-je te rappeler que tu es sur la sellette ? Le garçon Potter t'a reconnu.
- Personne n'écoute ce gamin, Narcissa. Et j'ai le ministère dans la poche.
- Justement, Lucius, ne va pas leur donner des raisons de tendre l'oreille ! »
Lucius recula d'un pas ; Narcissa se leva.
« Ce n'est qu'une mission…, assura-t-il.
- Attaquer une prison…, commença-t-elle.
- … pour laquelle nous aurons des alliés...
- … la prison la mieux gardée qui-plus-est…
- … et qui n'échouera certainement pas...
- … ta présence est-elle nécessaire pour ça ? »
Lucius dévisagea Narcissa d'un air agacé.
« Je ne comprends pas pourquoi tu t'inquiètes autant », lança-t-il.
S'avançant d'un pas, elle l'affronta avec froideur.
« Et je ne comprends pas pourquoi tu te permettrais des risques inconsidérés, rétorqua-t-elle. À quoi bon rapporter une tante à Draco s'il y perd un père ? Même tes connexions auprès du Ministère ne te sauveront pas si tu te fais attraper sur une telle mission, Lucius…
- Mais ça n'a plus d'importance maintenant que le Seigneur des Ténèbres est de retour…
- Ça n'a pourtant pas été une garantie suffisante la dernière fois, interrompit-elle. Nous avons déjà abordé ce sujet, Lucius : tu as été chanceux après la guerre, chanceux de ne pas finir en prison, chanceux d'avoir passé ces quinze dernières années auprès de ton fils. Ça, c'était une chance ; pas cette opération où ta contribution n'est pas essentielle. Donc laisse le sale boulot aux autres et contente-toi d'en récupérer les fruits.
- Tu sais qu'il est impératif que nous prouvions notre allégeance, se défendit-il.
- Cela ne nous oblige pas à être plus téméraires que nécessaire », répondit-elle.
Se voulant rassurant, Lucius posa une main délicate sur l'épaule de son épouse.
« Un nouvel ordre mondial est sur le point de s'instaurer, Narcissa, et je te promets de nous y assurer une place de choix. »
Elle jeta un œil méfiant en direction de sa main.
« J'ai déjà entendu cette promesse il y a plus de quinze ans, Lucius. »
Le visage de l'homme s'assombrit. Narcissa sentit ses doigts se resserrer autour de son épaule.
« Je te mets au défi de trouver une instance, dit-il d'une voix menaçante, une seule instance, en plus de quinze ans, qu'importent les difficultés, où j'ai échoué à mettre cette famille à l'abri. »
Elle se tut.
À aucun moment, Lucius Malfoy n'avait manqué à son rôle de chef de famille. Il y avait toujours un moyen de s'acheter une innocence, de serpenter entre les obstacles, de se relever après les secousses. Pourquoi cette fois serait-elle différente ?
Narcissa retourna s'asseoir devant la coiffeuse, attrapa sa brosse à cheveux et peignit une longue mèche blonde.
« Je te fais confiance », déclara-t-elle.
Après quelques instants, Lucius vint se poster derrière elle, le miroir à la main.
« Je ne vous décevrai pas, promit-il. Ni Draco, ni toi. »
Le bas de son crâne une fois ponctué d'un impeccable chignon, Narcissa observa son reflet dans le miroir. L'expression inquiète de son époux teinta son propre visage. Elle l'orna donc de poudre, de rouge à lèvre et d'un sourire.
Le couple laissa alors les disputes dans l'intimité de la chambre, pour prendre part aux mondanités de la salle à manger.
La neige tombait au-dehors sans que Narcissa n'y prête attention.
ii.
Noël 1996. Six mois après la Bataille du Ministère de la Magie.
Seul le cliquetis des couverts en argent rompait le silence de l'imposante salle à manger.
Au bout de la longue table des Malfoy, se faisaient face la mère et le fils, autour d'un repas de fête mangé sans conviction. La place du chef de famille demeurait vide, présidant par-delà les deux têtes blondes, un parterre de chaises inoccupées. On ne remplissait guère une tablée avec des défunts, des fugitifs et des prisonniers. Or, du côté des Black comme des Malfoy, parents et grands-parents avaient péri ; du côté des Lestrange, Bellatrix avait disparu avec le Seigneur des Ténèbres, tandis que Rodolphus et Rabastan se trouvaient de nouveau à Azkaban ; Lucius, quant à lui, y avait fait son entrée.
Il ne restait donc plus qu'eux deux.
Draco et elle.
Et encore.
Narcissa se sentait la seule présente. Son enfant semblait ailleurs, préoccupé par un fardeau invisible, perdu dans des considérations qui n'étaient pas de son âge. Assis en face d'elle, il lui paraissait inatteignable. Il devait exister des mots pour franchir les murailles de solitude qui encerclaient son fils, des mots qui parviendraient à le ramener auprès de sa mère. Elle voulut les trouver.
Déposant sa fourchette parallèlement à son assiette – aussi droite que tout allait de travers – Narcissa fixa son garçon et ouvrit la bouche.
Mais aucun mot salvateur n'en sortit.
Devant le visage pâle du successeur de la lignée, plus pâle encore que celui de ses ancêtres, Narcissa ne put que s'interroger sur ce que Lucius et elle avaient donné en héritage à leur fils. C'aurait dû être une bénédiction – ce nom, ce sang, cette maison. C'aurait dû être l'assurance d'un destin confortable. C'aurait dû être la garantie d'une longue et belle vie. Et voilà qu'à seize ans, Draco souffrait d'être un Malfoy, sanctionné d'une mission-suicide pour l'échec de son père.
Où ses parents s'étaient-ils trompé ?
Draco leva les yeux vers elle.
« Mère ? »
Narcissa ferma la bouche.
Qu'aurait-elle pu dire au fils n'ayant reçu en partage que servitude et humiliation ? Quel mot bienveillant n'aurait été disséqué de l'esprit du garçon, par leur maître respectif, pour leur porter préjudice ?
Baissant les yeux, elle perçut son reflet dans la saucière.
Le regard d'Orion lui fit face.
« Mère ? », répéta Draco.
Pour toute réponse, Narcissa tendit une main vers lui, une main aimante et anxieuse, mue par le désir de le tirer de ses tourments, de l'agripper fort, très fort, et de ne plus jamais le lâcher.
Tandis qu'une larme pudique coulait le long de sa joue, elle se demanda si Walburga, derrière la froide conviction qu'elle affichait en public, avait elle aussi pleuré son fils dans le silence de la demeure Black.
iii.
Noël 1997. Six mois après l'assassinat d'Albus Dumbledore.
L'hiver était anormalement glaçant cette année-là.
Le froid pénétrait la pierre du manoir, s'infiltrait dans les couloirs, s'insinuait même sous les draps le soir. La demeure des Malfoy, autrefois lumineuse et chaleureuse, se faisait désormais sombre et humide. Des sueurs froides perlaient sur la nuque de ses propriétaires, pour disparaître sous le col de leurs somptueuses parures. Les mains de l'héritier, plaquées sur ses genoux, réprimaient un tremblement.
Malgré la présence du fils, du mari et de la sœur de Narcissa, tous assis autour de la table de la salle à manger, le rassemblement n'avait rien de familial. Des guerriers aux mains sales occupaient les chaises que leurs proches investissaient habituellement. En lieu et place du chef de famille, là où Lucius aurait dû siéger, se tenait un sorcier qui ne répondait au nom de Malfoy.
Le Seigneur des Ténèbres n'était pas un homme de tradition.
L'heure n'était donc guère aux festivités.
Alors que Narcissa fixait maladivement les bottes souillées qu'un inconnu se permettait de relever sur sa table – la neige boueuse dégoulinant de ses semelles – les pieds fautifs dérapèrent soudainement sur le côté, emportés dans un élan de magie silencieuse, qui manqua de faire dégringoler l'importun.
Tous les yeux se tournèrent vers lui.
Une voix menaçante s'éleva alors.
« Pensez-vous que Mrs Malfoy nous fait l'honneur d'ouvrir les portes de sa maison pour que nous lui manquions ainsi de respect ? »
Le Mangemort s'empressa de faire non de la tête, le regard baissé d'un air craintif devant son maître.
Levant les yeux vers Lord Voldemort, Narcissa le remercia d'un hochement de tête mesuré. Comme si elle était encore la maîtresse de cette maison. Comme si elle avait eu son mot à dire dans son usurpation. Comme si imbiber de Sang-de-Bourbe le bois de la table d'un Sang-Pur ne représentait pas une plus grande marque d'irrespect.
Depuis que le mage noir avait dépossédé Lucius de sa baguette, il ne s'adressait plus qu'à Narcissa, avec ce ton cruellement révérencieux. Le mépris silencieux qu'il dispensait à l'un se doublait de l'humiliante courtoisie qu'il accordait à l'autre. Quant à leur fils, il lui réservait un traitement lunatique, entre reconnaissance de ses efforts et moquerie de son échec.
Le Seigneur des Ténèbres regardait Draco comme un enfant, trouvant mignonne sa réticence à tuer. Passant un bras pesant autour de ses épaules, il s'amusait parfois à parier que le garçon trouverait bientôt, parmi ses petits camarades, une première victime de choix. Devant l'héritier au teint blême, le mage se mettait à ricaner froidement.
Lord Voldemort prenait alors Draco dans ses bras. Une proximité que n'instaurait jamais son propre père. Une embrassade qui n'avait rien de l'affection de sa mère. Une étreinte contrainte qui se voulait possessive. Comme si cette vie insignifiante – la vie du fils de Narcissa – reposait entre ses doigts cadavériques.
Cette vision la tenait debout la nuit. Le symbole ultime de la subversion de l'ordre.
La neige avait beau être intacte au-dehors, plus rien ne tournait rond au-dedans.
Le foyer de la famille se faisait quartier général. Les festivités de Noël, une réunion de stratégie militaire. Le cellier du manoir, une prison improvisée. Quant à l'époux et au fils de Narcissa, de simples soldats dont on pouvait disposer. Pire, peut-être : des serviteurs martyrisés par leur maître après un travail mal fait.
Depuis quand cette guerre avait-elle cessé de profiter aux familles dont elle défendait les valeurs ? À quoi bon l'avènement de la cause puriste si la lignée des Malfoy risquait de s'éteindre ? À quoi bon un monde unifié, purifié, immaculé, si son enfant mourrait ?
iv.
Noël 1998. Huit mois après le mensonge de Narcissa Malfoy à Lord Voldemort.
De tout le mois, il ne neigea pas.
Malgré l'hiver sec et doux, un frisson parcourut l'échine de Narcissa au réveil. Certains souvenirs faisaient plus frémir que le froid. Au sortir de ses draps de soie, elle enfila une robe de chambre et attrapa sa baguette. Déambulant dans l'immensité du manoir, la tête haute et les épaules droites, elle prit soin d'inonder chaque pièce de lumière et de chaleur.
Un an après, elle tentait encore de se faire maîtresse de sa propre maison, de reconquérir cet espace envahi pour qu'il redevienne le foyer de sa famille, et non plus l'ancien quartier général de Lord Voldemort. Les nombreuses perquisitions au domicile des Malfoy ne facilitaient pas la tâche.
Mais Narcissa ne céderait pas un pouce du terrain.
Ce manoir appartenait à la lignée – passée, présente et future. Quand bien même Lucius manquait encore à l'appel. Quand bien même Draco désertait les lieux dès qu'il le pouvait. Quand bien même Narcissa se faisait régulièrement réprimander par son fils, qui lui signalait d'un air inquiet : « Mère, la lumière est encore trop forte et la température trop élevée ».
Une fois la ronde terminée, elle s'installa sur un fauteuil du salon – son salon, une tasse de thé fumante posée sur le guéridon – son guéridon, pour passer en revue le courrier envoyé à l'adresse du domicile – son domicile.
Sa main se figea à la troisième lettre.
Narcissa reconnut immédiatement l'écriture sur l'enveloppe. Un tracé tout en rondeur et en fantaisie, aux antipodes de sa propre graphie. Impossible à confondre, même trente ans après. En d'autres circonstances, elle aurait jeté au feu la lettre encore cachetée. Ses doigts hésitèrent cependant un instant de trop, avant d'ouvrir l'enveloppe et d'en tirer le mot.
« Petite sœur,
J'ai longuement hésité avant de t'écrire cette lettre.
[...] »
Les yeux de Narcissa parcoururent rapidement le parchemin, s'attardant sur quelques phrases, avant de passer à la suite.
« … plusieurs mois que je suis attentivement les procès dans les journaux.
[...]
...jusqu'à l'annonce de la levée des charges portées à votre encontre, à Draco et toi. Depuis que j'ai lu que Lucius serait gracié pour sa collaboration avec la justice et sortirait de prison en début d'année prochaine, je...
[...] »
Une lecture fragmentaire, tiraillée entre voir et ne pas voir, savoir et ne pas savoir. Une lecture à la saveur de l'interdit.
« Si l'heure est encore à la désignation des fautes passées, je m'interroge déjà sur notre devoir futur. Comment éviter une troisième guerre ? Comment éviter que les prochaines générations souffrent autant que...
[…]
… bien peu que ce conflit ne m'ait dérobé : je pleure un mari, un gendre, une fille – cette dernière tuée par notre propre sœur, morte elle aussi. Il ne me reste donc qu'un petit-fils. Et, peut-être, une petite sœur.
[...]
… une blessure qui reste vive : que mes propres sœurs aient fait passer des valeurs erronées avant l'une des leurs. Mais ton geste lors de la bataille finale m'indique que tu privilégies désormais la famille avant l'idéologie. J'ai donc espoir que tu…
[…]»
Une lecture en diagonale, qui ne s'assumait pas. Comme si quelqu'un condamnerait encore Narcissa de lire le courrier d'une sœur qui ne devait plus exister. Comme s'il ne restait pas, de vivante, qu'elle-même pour le faire.
« Peut-être pourrions-nous montrer l'exemple. Si ce n'est pour rattraper le temps perdu, au moins pour construire l'avenir.
[…]
Je souhaiterais donc vous convier à dîner, Draco et toi, ce soir, au 12 square Grimmaurd. Harry Potter m'en a donné la…
[...]
Mère s'offusquerait d'une telle invitation faite à la dernière minute, mais je suppose qu'une lettre arrivée après trente ans de silence ne peut qu'être en retard. »
Au bas du parchemin, une signature : Andromeda.
Narcissa garda les yeux fixés sur ce nom, s'empêchant de lire les lignes manquées, de deviner les lignes manquantes, tandis que ses pensées fusaient à mille à l'heure.
Au bout d'une minute, elle leva les yeux. Froissant le parchemin entre ses mains, elle vint chiffonner les illusions de sa sœur.
Andromeda se trompait lourdement sur Narcissa.
Jamais famille et idéologie n'avaient été dissociables dans son esprit. Une maison noble reposait sur des fondations et des projections communes, qui unissaient et transcendaient ses membres, au cours des siècles et des générations.
Le Seigneur des Ténèbres avait trahi les Sangs-Purs. Pas elle.
Qu'importaient les interprétations de son choix lors de la bataille finale. Qu'importait le portrait qu'on peignait d'elle dans la presse – celui de la salvatrice traîtresse à son camp. Qu'importaient les injures proférées à l'encontre de sa famille durant les procès des Mangemorts vivants. Narcissa, née Black, mariée Malfoy, ne comptait pas renier ses racines pour la propagande des vainqueurs si ce n'était nécessaire.
Et une sœur qui n'existait plus depuis trente ans – traîtresse, elle – ne représentait guère une nécessité.
Ce soir-là, Narcissa et Draco ne dînèrent pas au 12 square Grimmaurd.
À la place, ils s'installèrent dans la salle à manger du manoir, à la table de leur humiliation passée, une nappe couvrant les taches de sang mille fois nettoyées et les assiettes posées là où des mains sans vie s'étaient effondrées.
Pas un simple dîner de fête : une démonstration de force.
épilogue
Noël 2003. Cinq ans après la Deuxième Guerre des Sorciers.
Astoria Greengrass détestait la neige.
« Trop glaçante, trop imposante, sourit la jeune femme. Le monde ne perd-il pas en couleurs et en reliefs sous son règne ? »
Il n'en fallut pas davantage pour que Narcissa comprenne qu'elle ne s'entendrait guère avec la compagne de son fils. De la cadette Greengrass, elle n'avait su que l'essentiel : elle était bien-née et aimée de Draco. C'aurait dû être assez pour approuver leurs fiançailles. Néanmoins, dès les premières banalités échangées sur le temps au-dehors, un mauvais pressentiment s'immisça en Narcissa.
Sur le perron du Manoir Malfoy, elle observa la jeune femme. Son élégance aristocratique retint moins son attention que sa longue chevelure : Astoria était aussi banalement brune qu'Andromeda.
« Une simple question de... goût, répondit finalement Narcissa au sujet de la neige, sur un ton qui laissait sous-entendre que son interlocutrice n'en avait guère. Entrez donc, voulez-vous ? »
Tous trois se dirigèrent vers le salon et s'installèrent autour d'une table ronde en verre, où quatre tasses de thé les attendaient.
« Où est Père ? s'enquit Draco.
- Il arrivera bientôt », promit-elle.
La mère et le fils échangèrent un regard.
« Il a toujours su se faire désirer », soupira-t-il.
Souhaitant sans doute apaiser la tension autour du retard de Lucius, Astoria ne parvint qu'à confirmer les soupçons de Narcissa à son encontre.
« Mrs Malfoy, je dois avouer toute l'admiration que je vous porte. Le courage dont vous avez fait preuve à la fin de la dernière guerre ne peut que forcer le respect. Votre dévotion à votre fils a tout particulièrement résonné en moi. Sans ce geste, peut-être n'aurais-je jamais remis en cause les préjugés de ma famille. »
L'index de Narcissa s'arrêta un instant de tournoyer au-dessus de sa tasse de thé, la cuillère qui en mélangeait le contenu tout à coup immobilisée. Tandis que le regard de Draco pesait sur elle, en guise d'avertissement, elle ne quitta pas Astoria des yeux.
« Une mère doit savoir prendre des décisions difficiles pour protéger son enfant, déclara la matriarche.
- Et j'espère un jour être à la hauteur d'un tel exemple, acquiesça la jeune femme.
- J'espère surtout que vous n'aurez jamais à vous confronter à de tels choix, rétorqua sèchement Narcissa. Mais je ne doute guère qu'ils se facilitent lorsqu'on confond les valeurs de ses ancêtres avec des "préjugés". »
Un silence de plomb tomba sur la pièce. La cuillère, qui se remit à touiller, le rompit.
« Mère...
- Fils ? »
Draco l'observa avec un air mortifié.
« Astoria est ma fiancée…
- Et je comprends mieux pourquoi tu nous l'avais cachée.
- Veux-tu bien respecter ses…
- Ses opinions ? Mais seules m'importent les tiennes, voyons.
- Mère, ne nous disputons pas...
- Que penses-tu des « préjugés » de tes parents, Draco ? »
Il se tut.
Le temps d'hésiter.
En un éclair, les cartes se rabattirent dans l'esprit de Narcissa : la parfaite lignée de têtes blondes que formaient le fils, le père et le grand-père Malfoy se brisa ; Draco rejoignit à la place l'ensemble disparate des traîtres de la maison Black, aux côtés de Sirius, d'Alphard ou d'Andromeda ; comme Druella et Walburga avant elle, Narcissa se sentit acculée par le devoir d'exclure purement et simplement, d'inciser froidement et chirurgicalement, toute contamination hors de la lignée. Et ce fut en cet instant que se posa enfin à elle le dilemme entre famille et idéologie : impossible d'accepter un fils qui reniait ses valeurs, impossible de renier un fils qu'elle aimait de tout son cœur.
Lorsque Draco ouvrit enfin la bouche pour répondre, un bruit familier résonna dans le couloir. Le son d'une canne claquant sur le parquet.
Entrant en majesté dans le salon, Lucius ouvrit les bras avec enthousiasme.
« Vous voilà donc, s'exclama l'homme d'un air enjoué. Ma chère Astoria, la femme que mon fils a choisie ! C'est un plaisir d'enfin vous rencontrer. »
À son approche, le couple se leva. Lucius baisa courtoisement la main d'Astoria, puis empoigna fièrement l'épaule de Draco. Sans s'excuser de son retard, il prit alors place aux côtés de Narcissa.
« Où en étiez-vous donc ? », lui demanda-t-il.
Il y eut autant d'excitation dans les yeux de Lucius que d'appréhension dans ceux du jeune couple. Quant au regard de Narcissa, impassible, il fut attiré par autre chose. Sous la table translucide, Draco tendit une paume ouverte, dont Astoria combla le vide en offrant sa main. Il s'y agrippa avec force, comme pour ne plus jamais la lâcher.
Narcissa se tourna alors vers Lucius.
« Astoria s'apprêtait à raconter l'été qu'elle a passé... pardonnez-moi, où était-ce, déjà ? »
D'abord surprise, la jeune femme s'adapta.
« En France, dit-elle. Je suis allée dans le sud de la France.
- Merveilleux ! fit Lucius. Racontez-moi tout, demoiselle. »
Et pendant que Lucius échangeait des banalités avec la jeune femme au sujet de la beauté des côtes corses, de la saveur des crus bordelais et de la vulgarité des politiciens français, sans encore savoir que, sous ses allures de bru idéale, Astoria trahissait les valeurs puristes, Narcissa fixait en silence Draco.
Elle en aurait presque ri, de l'ironie que ce soit lui, sa chair et son sang, son propre enfant, l'être pour qui elle n'avait hésité un seul instant à mentir au plus grand mage noir de tous les temps, lui, après tout ce qu'ils avaient traversé, qui mettrait en péril la lignée. Elle en aurait presque pleuré, d'avoir porté en son sein, enlacé dans ses bras, élevé dans sa maison, sa propre fin.
Car à quoi bon demeurer toujours purs si ce n'était plus une vertu ? Comment la pureté vaincrait-elle si on ne la défendait plus ?
Pour la toute première fois, Narcissa craignit d'emporter dans sa tombe la Maison Malfoy. Si l'unique héritier ne transmettait sa devise, il n'en subsisterait que le nom, dénué de toute signification. Et à la prochaine génération, la pureté de la famille risquerait d'être perdue à tout jamais. Entre les mains jointes de Draco et Astoria reposaient donc les cendres de ce que Narcissa avait passé une vie à préserver.
La pérennité était-elle si précaire ? Ou cette chute se profilait-elle depuis longtemps ? Il suffisait peut-être d'une fissure qui serpente sur un mur du manoir, pour que s'immisce le doute ou que s'émousse le devoir. Sans doute les fondations de l'édifice avaient-elles été fragilisées par les secousses des deux guerres et par le fracas du Seigneur des Ténèbres ; et peut-être, avant cela, par le frémissement d'une jeune fille blonde que le malheur de sa mère avait déterminée à ne pas s'empêtrer dans un mariage sans amour.
Jusqu'où défendrait-elle cette conviction-là désormais ?
La voix adolescente de Bellatrix, imitant leur grand-père, souffla à son oreille : Je t'avais prévenue.
Ce furent les premières fêtes que le jeune couple passa au Manoir Malfoy et les dernières avant d'en devenir les maîtres de maison.
Fin
(d'une ère)
Début
(d'une autre)
Note de l'autrice : La rédaction de cette fanfiction a été motivée par le premier Fest de Festumsempra - sur le thème des Vacances - même si je poste ce texte le jour de la deadline du deuxième Fest...
Un grand merci à RedBlackHeart et Vertraymer pour cette initiative.
Un grand merci à HelAndNifhel pour l'aide précieuse de sa relecture.
