L'espace a toujours eu quelque chose d'assez inquiétant, aux yeux du jeune Obi-Wan Kenobi. Qui sait ce qu'on peut trouver dans cette infinité ? Les coursives craquent bruyamment. L'aération fait un raffut terrible depuis le début du voyage. En plus, l'air qu'elle dégage est largement trop froid. Ce vaisseau consulaire accuse son âge. Seulement, tout ça n'inquiète pas le padawan. Sa véritable crainte, c'est qu'il s'agit de sa première mission officielle. Il a fêté ses 16 ans le mois dernier, ouvrant ainsi le chemin vers la dernière phase de son entraînement : l'instruction de terrain.

« Je te sens plutôt agité. Ce n'est pas dans tes habitudes. »

Le chevalier chargé de faire son éducation, Qui-Gon Jinn, l'observe du coin de l'œil. C'est un homme sévère, mais attachant.

« Cette mission me donne un mauvais pressentiment, maître. »

« Voyons Obi-Wan, il n'y a pas à s'inquiéter ! Ce n'est qu'une dispute commerciale. On ne nous confiera rien de très excitant tant que tu seras avec moi. »

Il lui sourit. L'Ordre ne donne plus que des missions de routine dès qu'on reçoit la responsabilité d'un padawan. Le genre qui ne nécessite aucune compétence, mais réclame tout de même la présence d'un Jedi.

L'instruction n'est pas difficile à comprendre : les premières années, le novice étudie en groupe sous l'autorité d'un Maître-Chevalier, qui l'instruit aux rudiments de la Force. On lui apprend vite à la voir, à la ressentir. Vers ses 13 ans, un chevalier le prendra sous sa protection. Il va lui enseigner à l'utiliser en pratique, au quotidien. Enfin, peu après son 16ème anniversaire, l'Ordre demandera à ce qu'il soit évalué en mission. Une étape qui se termine à ses 20 ans par une épreuve consistant à remplacer l'abomination qui lui servait jusque-là de sabre-lumière par un nouveau, construit de la main du padawan.

Les chevaliers doivent régulièrement prendre de nouveaux disciples, parce qu'instruire est une étape nécessaire pour leur évolution vers le rang de Maître-Chevalier. Ainsi, au début de votre vie, vous apprenez auprès de gens qui en savent plus que vous sur la Force. Après, vous découvrez à quel point vos connaissances sont insignifiantes en enseignant à quelqu'un de bien moins expérimenté. Comme le répète constamment le Maître-Chevalier Mace Windu : « Apprendre est la première étape du chemin qui mène vers une compréhension de la Force. Enseigner, l'étape suivante. » Voilà comment pensent les Jedis.

« Tu es souvent fatigué, ces derniers temps. » Demande Qui-Gon en se servant un verre de tetulli.

« Je fais des cauchemars. »

« Quelle sorte ? »

« Difficile à décrire, maître. C'est toujours le même. Je me vois debout au sommet d'une colline couverte de cendres, une mer de lave en fusion me fait face à perte de vue. J'ai la terrible sensation que tout s'est arrêté, que l'univers vient de s'écrouler par ma faute... »

« Un sentiment commun chez le padawan qui démarre son instruction de terrain. Tu as peur de l'échec, Obi-Wan. C'est naturel. » Répond Qui-Gon en buvant une gorgée de sa boisson.

La peur. Toujours elle. Le padawan se souvient de l'époque où il n'était qu'un simple novice. Ses parents l'ont amené au temple de Coruscant pour qu'il entre dans l'Ordre. C'est obligatoire. L'éveil à la Force, laissé sans surveillance, est terriblement dangereux. Un enfant peut tuer accidentellement sa propre famille. Une parole maladroite et un adulte se suicide. Un mouvement de la tête au mauvais moment et votre landspeeder s'écrase. L'Ordre est là pour protéger et instruire les jeunes bénis par la Force. Parfois, des adultes se présentent aussi à sa porte, parce qu'ils ont découvert une puissance nouvelle en eux. Tous sont les bienvenus.

Son instructeur attitré était le Maître-Chevalier Yoda. Une petite créature verte au visage perpétuellement souriant. Il ne donnait pas l'impression d'être un véritable enseignant. Les gamins s'amusaient avec lui comme avec un de leurs amis. Le meilleur. Celui sur qui on peut toujours compter. Sa façon d'instruire était subtile. Tout le monde apprenait à utiliser la Force simplement en jouant, peu à peu, sans effort. D'abord, on découvre qu'en fermant les yeux, quelqu'un de sensible à sa présence peut « voir » les fils qui relient toutes les choses entre-elles. Il peut « sentir » les évènements avant qu'ils ne se produisent. Seulement, à force de jouer avec Yoda, on comprend vite que ça peut se faire volontairement.

On assimile ensuite qu'il est possible de contraindre le déplacement des choses le long de ces fils, puis qu'on peut connecter différemment les objets entre-eux. En moins d'un an, le novice peut voir dans le noir complet et soulever une tonne de gravats facilement. Peu importe la difficulté, Yoda est là. Il lui est arrivé de porter un enfant sur son dos jusqu'à l'infirmerie, parce que le pauvre s'est blessé pendant un exercice. Pour des jeunes qui se retrouvent sans famille, parfois avec aucun espoir de la revoir, le Maître-Chevalier devient le centre du monde. Seulement, ce n'est pas de ça dont Obi-Wan se souvient le mieux.

Un matin, Yoda a demandé à ses élèves de le rejoindre pour un nouveau jeu. Les enfants viennent, évidemment, mais la porte se referme brusquement derrière eux. Ils découvrent avec horreur qu'une créature terrifiante les attends. Un monstre qui projette ses tentacules dans toutes les directions. Des gamins affolés se mettent à courir. Ils partent se cacher. Les hurlements d'horreur s'emparent de la salle. Pourtant, le Maître-Chevalier n'a pas bougé. Il se tient juste à côté de la bête :

« Peur, de quoi avez vous ? Du mal, cette créature me fait-elle ? » Demande Yoda. Un gamin lui rétorque :

« Cette chose est horrible ! »

« Vraiment ? La Force ne lui a pas donné un beau visage, j'admets sans peine. Dangereuse est-elle pour autant ? »

Les enfants hésitent. Ils ne savent pas quoi dire.

« Uniquement d'eau, cet animal se nourrit. Son caractère ? Adorable est-il. La caresser, pourquoi ne viendriez-vous pas ? »

« Elle me fait peur ! » Répond un autre enfant.

« La peur ! Ah ! Une chose bien, la peur est. Nous protéger, tel est son devoir. Du danger, elle nous prévient. Pourtant, la peur ne sait pas tout. Se tromper, elle peut. Juger sans savoir, elle fait souvent. Venez les enfants. Venez caresser notre nouvel ami. »

Il faut du temps, mais ils se rapprochent de la créature. C'est un Battapotu, une bête très appréciée sur la planète Kabraks. Hideuse ? Certainement. Terrifiante ? Sans aucun doute. Adorable ? Ho oui ! « Caresser le Battapotu » est d'ailleurs une célèbre expression Jedi, qui signifie « maîtriser sa peur ». Quelques mois plus tard, la bête était devenu l'animal de compagnie du groupe. Yoda venait ainsi d'enseigner aux enfants à regarder leur terreur en face, à la contrôler. Cette leçon s'est gravé dans le cœur d'Obi-Wan, mais pourtant... pourquoi ce cauchemar l'angoisse ? Qu'est-ce qu'il signifie ?

« Nous n'allons pas tarder à arriver. Tu veux que je résume encore notre mission ? »

Obi-Wan s'apprête à répondre « non », mais hésite. Son supérieur n'aime pas les gens qui partent sans préparation. La plus minuscule faute de compréhension pourrait mériter une punition. Peut-être qu'il vaudrait mieux accepter ?

« Oui, maître. »

Qui-Gon Jinn semble satisfait. Il hoche la tête en guise d'approbation et commence son petit briefing :

« Nous devons faire l'arbitrage dans un litige entre la Fédération du Commerce et Naboo. Les nubiens rejettent le monopole sur les transports que la fédération vient d'obtenir auprès du Sénat. Ils veulent continuer à travailler directement avec leurs partenaires et ont invoqué l'article 76 de la Constitution, stipulant que l'autorité en matière d'affaires commerciales dépend des systèmes stellaires et non de la république. C'est loin d'être la seule planète mécontente, mais les nubiens sont en fait disposés à accepter cette nouvelle réalité si la fédération effectue les transports en utilisant les mêmes vaisseaux et le même personnel qu'auparavant. En gros, tout se passera comme aujourd'hui, mais les cargaisons auront un autre écusson. Une broutille. »

« En effet, ça me semble extrêmement simple... » Répond Obi-Wan avec sarcasme. Qui-Gon éclate de rire :

« Je sais que tu as horreur des discussions politiques, mon jeune padawan. Je ne connais personne qui appréciait ça à ton âge. Tu n'auras qu'à t'installer et dormir quelque part pendant que je m'occuperais de la partie ennuyeuse. »

« Oui, maître. »

Le vaisseau se met à trembler. Un frisson caractéristique d'une sortie de l'hyperespace. La voix du capitaine descend du haut parleur :

« Seigneur chevalier, nous arrivons sur l'orbite de Naboo ! »