Le pont d'un vaisseau consulaire est sobre. On y trouve uniquement le strict minimum nécessaire à une mission diplomatique. La seule décoration consiste en un écusson de l'Ordre Jedi, gravé sur le mur. L'équipage se compose toujours de deux hommes et de trois astrodroïdes qui s'occupent des opérations courantes. Rien de plus. Qui-Gon Jinn approche du capitaine, mais garde le silence :
« Voyez, seigneur chevalier, c'est là. »
L'officier indique un minuscule point sur l'afficheur. Le Jedi observe, puis part vers un hublot. Obi-Wan regarde aussi l'écran, mais ne remarque rien d'anormal :
« Ce n'est pas un vaisseau diplomatique. » Répond finalement Qui-Gon.
« Non, seigneur chevalier. Une signature aussi grande me fait plutôt penser à... »
« Un cuirassé fédéral. »
Le capitaine ne sait pas quoi dire de plus. La Fédération du Commerce dispose d'une flotte de guerre pour protéger ses routes de la piraterie. Ce genre d'appareil contient une gigantesque armée. Pourquoi venir avec un vaisseau militaire pour une négociation commerciale de routine ? Soudain, une sonnerie se fait entendre :
« Une communication extérieure, capitaine ! »
Un grand humanoïde blanc et mince apparaît sur le moniteur holographique :
« Mes respects, amis chevaliers, mes respects ! Je suis le Taar Missipala Tema. Vous êtes invités à bord de mon appareil ! » Dit-il avec une voix enjouée. Qui-Gon lui répond en souriant :
« Taar Missipala, nous acceptons évidemment votre proposition ! »
« Magnifique ! Je vous transmet mon code d'abordage. » L'afficheur s'éteint.
Qui-Gon semble de plus en plus perplexe. Obi-Wan lui demande en chuchotant :
« Que se passe-t-il ? »
« Je ressens une tension inhabituelle pour un litige si mineur. La fédération ne dépêche jamais un Taar sans raison. »
« Qu'est-ce qu'un 'Taar', maître ? »
« C'est leur équivalent à l'amiral républicain. »
« Un amiral ? Pour une négociation commerciale ? »
« Précisément, Obi-Wan. Voilà d'où vient mon doute. Pourquoi ? Quel intérêt ? »
Le capitaine n'a d'autre choix que de mener le vaisseau consulaire jusqu'à l'immense cuirassé fédéral, un monstre qui dépasse les dix kilomètres de long et contient probablement plusieurs millions de droïdes. Il y a assez d'équipement à bord de ces engins pour conquérir un continent entier en quelques heures. Ils servent généralement à éliminer les infrastructures des pirates de la bordure extérieure. L'immense porte du hangar s'ouvre, révélant un dock d'arrimage vide. Les vaisseaux fédéraux ne prennent pas la peine de remplir la coque d'oxygène, puisque tout y est automatisé. L'équipage se met au travail pour poser l'appareil sans encombre. Cette vielle machinerie peine à s'amarrer correctement. Quand est-ce que l'Ordre va enfin se débarrasser de ses anciens vaisseaux consulaires ? Le plus jeune doit avoir un siècle !
La porte extérieure se referme, tandis que le dock se remplit peu à peu d'air frais. Qui-Gon se tourne vers le capitaine :
« Nous descendons à la rencontre de nos hôtes, mais j'ai bien peur que nous soyons enfermés dans ce dock. »
« En effet, seigneur chevalier. Devrions-nous craindre quelque chose ? »
« Non. Rien qu'un Jedi ne puisse résoudre. »
« Très bien seigneur chevalier, nous attendrons votre retour. »
Obi-Wan Kenobi et Qui-Gon Jinn repartent vers leur cabine pour récupérer une robe de voyage et descendent ensuite le long de la vielle rampe rouillée. Le hangar est complètement désert. On n'entend pas le moindre bruit. Soudain, une grande porte s'ouvre en laissant passer un droïde de protocole argenté. La machine agite son bras pour indiquer qu'elle approche et, une fois devant eux, se met à dire avec une voix féminine :
« Mes seigneurs chevaliers ! Suivez-moi ! »
Ils lui emboîtent le pas silencieusement. Qui-Gon remarque la légion robotique rangée dans les compartiments de largage, prête au déploiement. Il doit y avoir des milliers de droïdes, rien que dans ce dock. Un cuirassé de ce genre ne transporte autant de troupes qu'en vue d'une invasion planétaire. La situation est anormalement suspecte. Un chevalier Jedi peut détruire l'intégralité de cette armée sans effort. Il faudra peut-être agir si nécessaire, mais seulement dès que quelque chose de grave se sera produit. Qui-Gon ne veut surtout pas risquer de déclencher un incident diplomatique pour un simple doute.
Ce n'est pas sans raison si la République Galactique peut si aisément maintenir la paix. L'Ordre Jedi est la plus grande puissance militaire de l'univers. Un seul chevalier rivaliserait sans problème avec plusieurs cuirassés de la fédération. Seulement, la République ignore encore que les membres de l'Ordre se font de plus en plus rare. Un grand déséquilibre agite la Force. Il y a deux siècles, les Jedis pouvaient prédire l'avenir jusqu'à une semaine en avance. Un pouvoir à ce point immense qu'il leur permettait de parer à tous les cataclysmes. Aujourd'hui, ils peinent à savoir ce qui se produira dans une heure.
Trois cents ans plus tôt, les Jedis étaient dix millions. Aujourd'hui, ils ne sont plus qu'un modeste million. Une telle somme peut paraître gigantesque, mais c'est en vérité à peine suffisant pour couvrir toute une galaxie. La bordure extérieure est presque à l'abandon. Les Hutt en ont grandement profité, d'ailleurs. Le conseil des Jedis est désormais convaincu que l'Ordre sera réduit à moins d'une centaine de milliers dans deux siècles. Avec si peu d'effectifs, il devra réserver ses interventions aux situations critiques. Les petites missions diplomatiques, comme celle-ci, coûteront tellement de temps qu'il va peut-être falloir y renoncer pour de bon.
La Force change, mais personne ne saurait dire pourquoi. Elle n'est plus dans son habituel cycle harmonieux de mort et de renaissance, mais plutôt dans une opposition martiale où « lumière » et « ténèbre » s'entre-dévorent. Que se passera-t-il lorsque l'Ordre sera pratiquement éteint ? Qui protégera la galaxie ? Les derniers millénaires n'ont été qu'une période ininterrompue de paix, en grande partie grâce à la présence stabilisatrice des Jedis. Avant cela, une guerre sanglante faisait rage dans tous les grands secteurs. Ce retour à la nuit est-il vraiment la seule issue ?
Le droïde protocolaire guide les invités dans le dédale de coursives. Il n'y a personne. Pas le moindre mouvement. Aucune annonce. Rien. Qui-Gon se souvient d'avoir déjà visité des vaisseaux de la fédération auparavant : ils ne sont jamais à ce point dépeuplé ! Il y a toujours des dizaines de robots qui travaillent. L'humanoïde argenté s'arrête soudain devant une porte, qui s'ouvre en révélant un magnifique salon :
« Mes seigneurs, si vous voulez bien attendre ici un instant ! Je vais chercher mon propriétaire. »
Qui-Gon hoche la tête et pousse légèrement Obi-Wan pour lui signaler qu'il doit entrer. Le droïde fait une révérence et s'en va, tandis que la porte se referme. Une bouteille attend sur la table basse, ainsi qu'une dizaine de verres. Un aménagement pour une réunion informelle. Il n'y a pas grand chose de suspect. Peut-être est-ce le seul vaisseau que la fédération pouvait se permettre d'envoyer ? Peut-être revient-il d'une mission ou, plus évident, se prépare-t-il à partir en opération juste après ? Trop de choses peuvent justifier ce qui se passe ici pour tirer une conclusion définitive.
Obi-Wan se laisse tomber bruyamment sur le canapé, comme un enfant fatigué. Le chevalier sourit. Six mois plus tôt, il supervisait son entraînement au temple. Ce gamin a beaucoup de talent, mais l'ignore encore. Qui-Gon s'installe, empoigne la bouteille et se sert un verre. Ce n'est pas alcoolisé. La fédération interdit ce genre de boisson à bord de ses bâtiments. Pourquoi est-ce qu'il faut... attendez. Le chevalier ressent soudain quelque chose de très étrange. Il observe attentivement la bouteille et remarque que les gouttelettes à sa surface s'évaporent étrangement vite. Tout de suite, il se lève et fonce vers l'entrée. La commande d'ouverture est éteinte !
« Obi-Wan ! » Hurle-t-il, agrippant le jeune homme par le col pour l'obliger à venir.
Le Jedi tape dans ses mains puis saisit la porte métallique, l'arrachant sans effort. Il fonce ensuite dans le couloir en emportant son padawan. La pièce se remplit d'un flash de lumière aveuglante, qui disparaît en une seconde. Les meubles se sont volatilisés. Une partie de la coursive est devenue noire. Le sol a été chauffé à blanc.
« Qu'est-ce qui s'est passé ? » Demande Obi-Wan en toussotant. Tout a eu lieu trop vite, l'adolescent n'a pas compris.
« Quelqu'un a fait stériliser ce salon ! Si on avait hésité ne serait-ce qu'une seconde... »
Les murs tremblent. Qui-Gon pose sa main sur l'un d'eux. Qu'est-ce qui se... les droïdes ! Le cuirassé est en train de larguer son chargement ! La Fédération vient de lancer le protocole d'invasion ! Une annonce se met en marche : « Attention. Attention. Séparation du module de commande dans vingt-cinq telesse ! » Obi-Wan peine à se maintenir droit, le tremblement est trop intense pour lui. La gravité artificielle se déconnecte, les laissant flotter librement au milieu de la coursive. Le chevalier empoigne son communicateur et l'allume :
« Capitaine Unato ? Vous me recevez ? »
« Seigneur chevalier ! Vite ! On nous att... »
La communication cesse. Un bruit d'explosion se fait immédiatement entendre. Il vient de là où leur vaisseau est posé.
« Accroche-toi à moi, Obi-Wan. » Ordonne-t-il à son padawan, s'aidant de la Force pour avancer dans cette absence de gravité.
La lumière du plafond devient un désagréable clignotement vert. Une alarme démarre. Un nouveau tremblement se fait sentir. C'est le centre de commande du cuirassé qui s'est détaché. Il va descendre doucement sur la planète pour servir de quartier général aux droïdes déployés. L'annonce vocale revient : « Attention. Attention. Début du protocole Fièvre Active. Purge de toute infection biologique dans quarante telesse ! » Les murs commencent à briller. La température augmente rapidement. Qui-Gon atteint un module de sauvetage. Sa robe grésille légèrement sous l'effet de la chaleur. Il ouvre la porte en utilisant la Force, entre à l'intérieur en attachant d'abord les sangles d'Obi-Wan, puis se harnache et tire la commande d'évacuation. La capsule s'éjecte dans l'espace et s'éloigne, juste à temps. Les couloirs doivent désormais avoir une température digne de la surface d'un vieux soleil.
Qu'est-ce que la fédération a derrière la tête, bon sang ? Une tentative d'assassinat sur deux Jedis et la destruction d'un vaisseau consulaire ? C'est de la trahison ! Le module tombe lentement vers la surface de Naboo. Au final, peu importe ce qui motive une telle folie. Ce qui compte, c'est d'y mettre un terme !
