Le vacarme des combats n'a pas cessé. Combien de gens sont morts, désormais ? Obi-Wan est circonspect. Il s'attendait à pouvoir retrouver la falaise, mais ne pensait pas que la végétation effacerait ses traces ! Les plantes de Naboo sont intelligentes et ont leur propre volonté, apparemment. Une information qui aurait été utile un peu plus tôt. Le voilà dépendant du bon vouloir de son compagnon gungan. Celui-ci a l'air bien décidé à partir vers la grande ville, certainement parce qu'il veut en découdre avec les armées droïdes. Où est Qui-Gon, bon sang ?
Quelque chose approche. Jar Jar se jette sous une souche d'arbre et invite le padawan à faire pareil. Ils restent là en silence, face contre terre. Soudain, le gungan se relève et fait signe :
« Par ici ! » Dit-il, aussi discrètement que possible.
Une silhouette sort de la végétation. C'est un gungan à la peau rouge. Il est habillé d'une tenue de camouflage, comme Jar Jar.
« Jar Jar ! Tussa survécu à grand chambard ! Tussa impossible à tuer ! »
« Mort pas aimer missa. Missa trop mauvais goût. Tussa avoir des nouvelles de Corail à Bulles ? »
« Terrible nouvelles, oui ! Conquise, entièrement ! Nuée de métal détruire nos sous-marins ! Big Boss ordonner à tous les gungans de se réfugier dans les cavernes aux ancêtres ! »
« Eussa monstres ! »
« Tussa devrais venir avec missa. En sécurité dans cavernes. En danger ici. »
« Missa pas se cacher dans cavernes aux ancêtres. Missa combattre ! »
« Tussa fou. Corps de tussa bientôt rejoindre les vieux esprits dans noyau-planète. »
Le gungan rouge semble d'abord très irrité, mais soupire et se ravise. Il ouvre la sacoche artisanale accrochée à sa ceinture et en sort un magnifique pistolet blaster argenté. C'est un ancien modèle républicain. Une antiquité qui date de la grande guerre des Sith ! Qu'est-ce qu'un objet comme ça fait ici ?
« Tussa prendre pistolumière à missa ! »
« Tussa donner joyaux famille à tussa ? Tussa sérieux ? »
« Si tussa combattre, alors tussa utiliser pistolumière à missa ! »
Les deux se prennent mutuellement dans leurs bras. Ils ont l'air très amis.
« Tussa revenir, Jar Jar. Missa mécontent si tussa pas revenir. »
« Où tussa aller ? »
« Missa a promis d'aider nubiens fuir leur village. Missa toujours tenir ses promesses. Te souvenir, Jar Jar. Toi aussi tenir promesse. »
Le gungan rouge salue et disparaît dans les bois. Obi-Wan sort de sa cachette et s'approche :
« Une connaissance à toi ? »
« Luissa grand chasseur. Luissa tout apprendre à missa. »
« Il a parlé d'un Corail à Bulles, qu'est-ce que c'est ? »
« Capitale royaume du boss gungan ! Belle ville. Noussa très fiers. Si nuée de métal attaquer ville gungan alors... noussa... »
Cette idée l'angoisse visiblement. Obi-Wan pose sa main sur son épaule :
« Trouvons mon maître. Il saura quoi faire. »
Le duo se remet en route. Leur voyage dure une bonne heure, peut-être, avant qu'une trace noire n'attire leur attention. C'est un liquide. Jar Jar s'approche et se met à genoux pour sentir :
« Huile à droïde, pouah ! » Chuchote-t-il.
Ils suivent le sillage graisseux jusqu'à une clairière. Il y a des carcasses de robots dans tous les sens. Ils ont été démembrés par une arme qu'Obi-Wan connaît très bien, un sabre-lumière. Qui-Gon est passé par là. Les véhicules d'assaut de la fédération ont été éventrés et leurs pilotes humanoïdes sont broyés. Il n'a probablement pas eu besoin de plus d'une ou deux minutes pour tout détruire. Les Jedis aiment dire qu'ils préfèrent le sabre parce que c'est une arme « honorable ». En réalité, c'est surtout la seule qui soit encore utilisable quand on se déplace plus vite qu'un tir de blaster. La lame d'un Jedi peut conduire une armée entière jusqu'au tombeau.
Obi-Wan était un jeune novice à l'époque où le maître-chevalier Mace Windu a offert un cours sur le maniement du sabre à sa classe. Un évènement exceptionnel, car l'homme est rarement disponible. On dit souvent de lui qu'il est le meilleur combattant de l'Ordre Jedi. C'est un gaillard souriant, comme Yoda. Cela dit, il se montre bien plus sévère :
« Manié par un chevalier, le sabre-lumière devient l'arme la plus puissante de l'univers. Elle sait trancher n'importe quel matériau, dévier les tirs même d'un blaster lourd, briser les boucliers déflecteurs et n'est arrêtée que par un autre sabre-lumière. »
« Maître Windu, un blaster ne serait pas plus utile qu'une arme de corps-à-corps ? » Demande une petite fille Kel Dor. Le masque respiratoire que son peuple porte pour survivre dans une atmosphère lui donne une voix grave.
« Arrr arrrrr wrraaa aaaaaarrrr, wwrrraaaa arrrrrrrr raaaaaaa arrr rraaa ! » Ajoute immédiatement un novice Wookie.
« Un vulgaire jouet, ah ! Cette jeunesse ! Vous vous souvenez que les Jedis se déplacent à une vitesse gigantesque, n'est-ce pas ? Notre agilité est telle qu'aux yeux des gens normaux, nous apparaissons comme par enchantement. Un blaster est trop lent et imprécis entre nos mains. Son tir n'atteindra pas en une minute la distance que nous parcourons en un claquement de doigts. Une arme incapable de suivre vos mouvements est inutile ! Votre lame ira toujours à la même vitesse que vous. Elle est flexible et fiable. »
Aujourd'hui, le padawan sourit en voyant ces ravages. Son maître ne considère même pas le combat au sabre comme important ! Il est plus une sorte de « Jedi spirituel », un chevalier qui a fait le vœu de servir la Force cosmique en montrant l'exemple. Ces mystiques donnent bien plus à la galaxie qu'ils ne reçoivent. Dans le cas de Qui-Gon, cependant, il agit plus pour se faire pardonner ses fautes que pour atteindre une quelconque sainteté. L'homme n'a pas été découvert assez tôt par l'Ordre. Sa puissance s'est éveillée dans l'isolement de la bordure extérieure. Il utilisa la Force pour se construire un petit empire criminel, manipulant l'esprit des autres à sa guise. Le Jedi Assani Ta fut son principal adversaire durant toute sa jeunesse et parvint finalement à le vaincre. Une révélation pour le jeune égaré.
Qui-Gon se rendit lui-même à la Justice, rongé par le remord, mais plutôt qu'une condamnation l'Ordre lui offrit une chance de réparer ses torts. Il renonça par serment à l'usage de la manipulation mentale et se lança dans une quête de rédemption, d'abord en tant que padawan du maître-chevalier Dooku, puis comme chevalier à part entière. Il lui arrive souvent de dire : « Une vie d'abnégation ne suffira peut-être pas à rembourser ma dette envers la Force. Cela étant, je paierais aussi longtemps qu'il le faudra avec gratitude et respect. » Malgré sa nature pacifique, il n'hésite pas à combattre dès que son devoir l'exige.
« Mon maître s'est éloigné dans cette direction, alors... »
« Maître à voussa écrabouiller tous ces droïdes ? »
Jar Jar a presque lâché sa lance sous l'effet du choc. Ses mots révèlent une admiration sincère. Il ne s'attendait pas à ce qu'un Jedi soit puissant à ce point.
« Voussa grand combattant aussi ? »
« Quand je serais un véritable chevalier, peut-être. Pour le moment, je ne suis que simple padawan. »
« Quoi ça être, padawan ? »
« Un disciple. J'apprends auprès de mon maître à devenir un Jedi. »
« Donc voussa bientôt très fort ! Missa impressionné ! »
« Ce n'est vraiment pas nécessaire... »
« Noussa gagner sans peine ! »
Obi-Wan sourit poliment, mais doute que Qui-Gon puisse « gagner sans peine ». Il serait certainement capable de vaincre des armées de droïdes, mais aura-t-il le temps de nettoyer tout le continent avant que cette planète ne soit anéantie ? Plus grave, la Fédération a la réputation d'être particulièrement difficile à déraciner quand elle s'installe. Ils peuvent massacrer chaque habitant un par un, en lançant une frappe tous les jours pendant des décennies. Nombreux sont ceux qui pensent que les fédéraux ont créé cette technique parce qu'elle fonctionnerait bien sur un Jedi. Le chevalier reste un être vivant avec des besoins, au final. Une attaque journalière l'épuiserait sur la durée. Sans oublier qu'un droïde est insensible à quantité de ses pouvoirs, dont sa capacité à lire les intentions hostiles, importante quand il s'agit d'éviter une embuscade ou un assassinat. Une machine est invisible dans la Force.
Les carcasses des robots tracent un chemin qui retourne vers la forêt. Plusieurs vaisseaux de transport ont été écrasés. Au moins une dizaine de chasseurs sont éparpillés dans tous les sens. Un arachnide sort soudain du bois. Jar Jar attrape sa lance et son pistolet par réflexe. Une dizaine d'autres machines ne tardent pas à suivre. Ils observent d'abord les lieux en ignorant autant Obi-Wan que son compagnon gungan. Qu'est-ce qui a détruit ces droïdes ? Leurs capteurs analysent les traces sur chaque blindage et se mettent à chercher la source de l'assaut. Une araignée remarque l'arme à la ceinture du padawan et en déduit qu'il est responsable. Les robots se mettent à tirer tous en même temps dans sa direction. L'adolescent allume son sabre et repousse autant de rayons qu'il peut. Jar Jar se jette à couvert derrière des débris.
Le gungan riposte avec son arme énergétique et s'avère plutôt bon tireur, puisqu'il parvient à détruire une machine en quelques coups. Les autres comprennent vite qu'Obi-Wan ne peut pas attaquer et se concentrent donc sur Jar Jar. Le padawan fonce l'aider, mais est bloqué par un groupe de droïdes qui l'assaillent au corps-à-corps. Le son caractéristique d'un chasseur-bombardier se fait entendre. Ce bruit inquiétant approche vite. Le jeune homme fait tout son possible pour rester en vie, utilisant la Force pour retourner un adversaire, immédiatement détruit par un coup de blaster bien placé.
Une véritable armée sort de la végétation pour se joindre aux autres. Il y en a trop ! C'est sans espoir, ils... un flash passe devant les yeux d'Obi-Wan. En une seconde, les machines ont été démembrées. Jar Jar sort son bras pour tirer, mais se fige en voyant que ses ennemis gisent déjà sur le sol. Une silhouette solitaire avec un sabre-lumière vert est debout au milieu des corps. Elle se dédouble un court instant. Le chasseur-bombardier tombe en morceaux.
« Maître ! » Lance le padawan en courant vers Qui-Gon.
Le chevalier éteint son sabre et prend Obi-Wan dans ses bras :
« Obi-Wan ! Tu es là ! J'ai eu peur qu'il te soit arrivé quelque chose ! »
« Où étiez-vous, maître ? »
« Des droïdes ont attaqué dès notre arrivée. Je t'ai fait sortir de la capsule pour te mettre à l'abri, mais il fallait les éloigner ! Je suis tellement content que tu sois vivant. »
Qui-Gon tourne sa tête vers Jar Jar, qui sort de son modeste couvert.
« Voussa maître à Obi-Wan ? »
« Oui. Mon nom est Qui-Gon Jinn. »
« Missa Jar Jar Binks ! Obi-Wan fort. Voussa encore plus ! Aider missa à combattre nuée de métal ? »
« Nous allons faire ce qu'il faut pour aider, mais j'ai peur que deux Jedis ne suffisent plus à sauver cette planète. »
« Il n'y a vraiment aucun moyen de repousser ces droïdes, maître ? »
« Je pourrais probablement mettre fin à cette attaque, si on me laisse six ou sept semaines. J'ai vu ces machines tuer impitoyablement tout ce qui se met sur leur chemin. Dans un mois, il n'y aura plus aucune créature intelligente sur ce monde. Nous manquons de temps ! »
« Alors... quelle solution avons-nous ? »
« Il faut vite trouver un vaisseau et prévenir la république. Si nous atteignons Coruscant, une centaine de Jedis viendront réduire chaque droïde en cendre dès la fin de la semaine. »
« Fin de semaine, gungans morts par millions ! » S'exclame Jar Jar.
Le chevalier approche et pose ses mains sur les épaules de l'autochtone :
« Je suis désolé pour votre peuple, mais si nous restons ici, les gens qu'on sauvera aujourd'hui seront massacrés demain. Les communications interstellaires sont coupées. Des droïdes détruisent les appareils qui tentent de fuir. Avec ces troubles qui agitent la galaxie, personne ne saura ce qui se passe avant des mois ! Tout le monde sera mort d'ici à ce qu'une enquête ne soit ouverte. Nous devons aller chercher de l'aide. C'est notre seule chance de succès. »
« Missa comprend. Ce que voussa vouloir être dans capitale aux nubiens. Bonne amie à missa dire qu'eussa avoir des vaisseaux pour urgences dans l'astroport sous université. »
« Viens avec nous ! Tu pourrais nous aider à sortir de cette forêt plus vite. » Demande Obi-Wan.
« Missa vouloir combattre, pas fuir ! »
« Tu es courageux, c'est admirable, mais parfois le véritable courage consiste à prendre une décision difficile pour le bien d'une cause supérieure. Se battre dans une telle situation est honorable, mais appeler de l'aide sauvera ton peuple. » Ajoute Qui-Gon.
Le gungan hésite. Il pèse le pour et le contre, avant de finalement dire :
« Missa conduire voussa. Missa vouloir sauver mon peuple ! »
Ils se remettent en mouvement. Le soleil est descendu à l'horizon. Il fait presque nuit. La végétation s'avère terriblement dense, pourtant Qui-Gon Jinn et Jar Jar Binks se déplacent comme si les obstacles n'existaient pas. Obi-Wan a plus de mal et doit souvent monter sur des branchages pour éviter de tomber. Sa première mission de terrain est considérablement plus difficile que prévu ! Les trois sortent enfin du bois et tombent sur une route. Quelques landspeeders sont carbonisés sur le côté. Toutefois, l'un d'eux semble intact. Le chevalier vérifie s'il fonctionne toujours.
« Maître, partez à la ville en courant ! Nous vous rattraperons ! » Propose Obi-Wan.
« Je ne veux pas te laisser en arrière une seconde fois. » Répond-il en souriant.
Le fait d'avoir été contraint de laisser l'adolescent derrière le travaille encore. Il aurait préféré avoir une autre solution. Une meilleure. Le gungan grimpe à bord du véhicule et fouille le coffre à la recherche de quelque chose d'utile. Le moteur démarre, activant au passage le répulseur anti-gravité. L'appareil s'arrache doucement du sol.
« Allons-y avec cet engin ! Nous irons bien assez vite. »
Le chevalier empoigne les commandes, tandis qu'Obi-Wan s'installe. Le véhicule s'élance à toute allure sur le chemin qui mène vers la capitale.
