Qui-Gon Jinn est dubitatif. En face de lui, le mur révèle un gouffre carbonisé. Voilà ce qu'il reste du convertisseur inertiel. Tous les pilotes savent qu'il est impossible de voyager sans ça, leur vaisseau ne serait rien de plus qu'une brique. Comme son nom l'indique très bien, le but de l'appareil est de transférer l'inertie du véhicule dans une autre direction. Grâce à cette machine, vous n'avez pas besoin de mettre des moteurs dans tous les sens pour manœuvrer, il suffit juste d'un propulseur à l'arrière.

Une machinerie complexe, dont la fragilité rivalise avec celle du noyau hyperspatial. Un seul circuit grillé et votre engin ne pourra plus s'empêcher de partir en vrille. Le chevalier cherche si, à tout hasard, un chapitre dans le manuel d'urgence ne serait pas dédié au cas où il serait détruit, mais en doute. Si ça se produit, votre vaisseau est mort. Toutes nos condoléances. Obi-Wan entre dans la salle des machines et rapporte avec un visage dépité :

« J'ai vérifié les capsules de sauvetage. Leur électronique est hors service. Il n'y a rien à faire pour rattraper ça. C'est déjà miraculeux d'avoir survécu. »

« Je crains que le convertisseur inertiel soit lui aussi dans un état préoccupant... »

Le padawan observe la masse de câbles calcinés et soupire :

« Préoccupant, en effet. C'est le mot juste. »

Jar Jar s'affaire à boucher les dernières fuites. Il est désormais conscient que son travail n'a rien d'utile. Le gungan regrette de ne pas pouvoir servir à autre chose. Il ne sait pas comment réparer un vaisseau spatial. Tout ce qu'il veut, c'est qu'on lui demande de déplacer une caisse, d'ouvrir une porte ou quoi que ce soit d'autre qui nécessite juste des muscles. Rien n'est plus terrible que de se sentir sans importance.

« Nous n'aurons aucune issue avec la mécanique. Notre appareil est complètement fichu. » Continue le chevalier.

« On ne trouvera pas de concessionnaire par ici pour le remplacer, j'imagine... »

« Qui sait ? Il faut avoir la foi. La Force nous guidera. »

« Je l'espère. Sincèrement. »

Une voix fluette descend du haut-parleur :

« J'ai réussi à remettre en marche l'observatoire. »

C'est la petite Padmé. Elle est restée au poste de pilotage, dans l'espoir d'y trouver un truc qui fonctionne encore. Les deux Jedis n'ont pas de meilleure solution que de la rejoindre. Il n'y a plus rien de récupérable. Tout est irrémédiablement détruit. Ils passent devant quelques droïdes de nettoyage. Ces robots font du superbe travail. Un écran posé sur leur tête affiche un visage exagérément mignon. Au moment de monter sur l'élévateur, Qui-Gon arrête son padawan :

« Obi-Wan. »

« Maître ? »

« Tu as fait ce qu'il faut. C'était l'attitude qu'il fallait avoir. Toutefois, si quelque chose d'aussi grave qu'un feu en salle des machines se déclenche, tu dois mettre de côté le règlement Jedi et tirer profit de la Force au maximum ! »

« Oui... maître. »

Le jeune homme ne sait pas quoi répondre. Dans la panique, il n'a pas voulu s'en servir. Normalement, un padawan ne doit jamais appeler la Force cosmique sans l'autorisation de son maître. Obi-Wan n'a pas enfreint ce règlement sur Naboo, parce qu'il était attaqué. Réagir à une menace est une justification valide. Seulement, l'adolescent craignait déjà qu'employer trop de puissance lui coûte son évaluation. L'Ordre est intraitable sur le sujet. Alors face à une nouvelle urgence, il a préféré ne pas perdre son temps à penser aux ramifications légales pour se concentrer sur le problème, sans la Force.

Pour Qui-Gon, cependant, un Jedi doit toujours faire ce qui est nécessaire. Les règles n'encouragent évidemment plus cette façon de penser. C'est même une chose que des chevaliers comme Asselae, Yoda ou Sentar Pella n'hésitent pas à critiquer. Bien entendu, il répondrait que c'est une preuve que les Jedis se détachent du réel. La vie des gens ordinaires leur est de moins en moins compréhensible. Ils considèrent l'univers sous le prisme des idéaux et perdent de vue le quotidien. Les étudiants sont donc forcés de respecter des lois vaniteuses et souvent contre-productives, qui n'existent que pour donner aux Jedis une image moderne et réformiste.

Néanmoins, faut-il vraiment blâmer l'Ordre ? La Force est aussi fascinante que terrifiante aux yeux des citoyens de la république. Les médias de la galaxie ont longtemps exacerbé cette angoisse en reprochant leur manque de responsabilité aux chevaliers, notamment lors des interventions armées. Ceux-là ont répondu aux craintes en durcissant les règles. Pourtant, alors que la république ne réclamait finalement qu'un petit effort, l'Ordre a accouché d'une montagne ! C'est lui, après tout, qui a proposé que les jeunes éveillés à la Force soient fichés dès leur découverte. Le projet a occasionné un scandale pendant une semaine, puis a été voté sans protestation. Aujourd'hui, plus personne ne s'en préoccupe. C'est même devenu banal d'être testé à l'école.

« Si ton action permet de protéger, mais que la Force lui est nécessaire, tu as ma bénédiction. Surtout n'attends pas qu'il soit trop tard et utilise tes capacités, bon sang ! C'est une situation de vie ou de mort, Obi-Wan. »

« Je ferais comme vous voulez, maître. »

Qui-Gon soupire et laisse son padawan monter sur l'élévateur. Le jeune homme est encore trop inexpérimenté pour comprendre. Padmé travaille devant une console. Les commandes de pilotage semblent fonctionner normalement mais, sans convertisseur inertiel, la barre ne contrôle plus rien. La petite fille s'affaire comme une professionnelle. Son intelligence est redoutable. Elle semble apprendre à utiliser tous ces outils sur le tas. Si on lui laissait quelques jours, la gamine comprendrait comment programmer l'ordinateur du vaisseau aussi bien que son concepteur. La Force donne de fabuleux talents à certains élus.

« Nous sommes dans l'ombre d'une géante gazeuse, mais nos capteurs fonctionnent. L'ordinateur devrait réussir à déterminer notre position en triangulant les coordonnées des étoiles voisines. » Dit-elle d'une voix neutre.

« C'est impressionnant, qui vous a appris l'astronavigation ? »

La fillette désigne une petite chose du doigt. Un livre. Voilà une vision rare. Cet objet servait aux anciens pour entreposer des connaissances sous forme physique. C'est considérablement moins efficace que le plus modeste des holocrons, mais de nombreux peuples de la galaxie y trouvent encore un charme désuet. Celui-ci doit être un antique traité venu de Coruscant. Une pièce de musée hors de prix. Attendez, cette gamine vient vraiment de dire qu'elle étudie l'astronavigation en lisant un texte théorique datant de plusieurs millénaires ? L'ordinateur se met à sonner :

« Voilà ! Nous sommes dans un petit système de la bordure extérieur, avec deux étoiles jumelles. Sa planète principale se nomme Tatooine. C'est... » Elle hésite un instant. La petite respire profondément, puis reprend avec un ton plus grave :

« Elle se situe en territoire Hutt, sur le domaine d'un dénommé Jabba. »

« Je le connais. C'est un des vassaux de Satarpas, le conquérant. Il organise le commerce des esclaves au profit de son maître. Un criminel opportuniste bien plus qu'un guerrier. » Continue Qui-Gon.

« Territoire Hutt... » Grogne Obi-Wan.

« Ce n'est pas une si mauvaise nouvelle que tu l'imagines, mon jeune padawan. »

« Vous croyez vraiment ? » Répond l'intéressé sur un ton sarcastique.

« Oui. Là où les Hutt s'installent, on trouve toujours des marchands ! »

« Ce sera certainement une bonne chose, si nous parvenons à atteindre la surface, seigneur chevalier. » Ajoute Padmé.

« Laissez-moi régler ce problème, jeune reine. J'ai déjà une solution en tête pour nous sortir de là. Mettez-vous à la barre et attendez mon signal. » Termine-t-il en quittant le poste de pilotage.

Obi-Wan, qui n'a pas la moindre idée de ce que son maître sous-entend, se lance à sa poursuite et le rattrape au milieu d'un couloir :

« Maître, à quoi pensez-vous ? Ce vaisseau ne peut plus manœuvrer ! »

« Obi-Wan, sais-tu comment les Jedis font pour se déplacer en gravité zéro ? Ce jeu ne te réussissait pas. Tu utilisais tes mains ou tes jambes. »

« Je... j'ai toujours cru que c'était justement le principe de l'entraînement... »

« Non. Pas du tout. J'ai renoncé à t'enseigner ce qu'il fallait. Je voulais attendre que tu sois prêt. Tu es terrifié par l'espace. La Force réagit mal à la peur. »

Le jeune homme ne sait pas s'il doit se sentir vexé ou non par cette révélation.

« Alors, comment font-ils ? » Demande le padawan, irrité.

« Ils transfèrent leur inertie ! Ça ne te rappelle rien ? »

« Vous voulez devenir un convertisseur inertiel ? Vraiment ? »

« Plus ou moins. Je vais juste remplacer le circuit. La barre sera toujours sous le contrôle du pilote, comme dans n'importe quel autre vaisseau. »

« Je ne suis pas spécialiste mais... il n'y a pas d'énormes risques ? »

« Peu importe le danger, Obi-Wan ! Nous n'avons plus le luxe d'hésiter ! » Des gens qui dépendent de nous meurent, chaque minute !

« Vous avez raison... maître. Toutes mes excuses. »

Jar Jar passe dans le couloir à ce moment :

« Vous, allez me chercher des ceintures et apportez-les dans ce salon ! » Ordonne Qui-Gon en désignant la salle sur le côté.

Le gungan regarde d'abord bêtement le chevalier, puis son visage s'illumine de bonheur. On lui demande quelque chose de faisable ! Enfin !

« Missa aller vite chercher ! Missa revenir de suite ! » Répond-il, presque comblé de joie, en fonçant comme une tornade.

Le Jedi rentre dans le salon et monte sur une chaise pour faire tomber le faux plafond, qui camoufle des tuyaux. Il tire sur plusieurs d'entre eux, jusqu'à en trouver qui résistent bien. Jar Jar débarque en s'exclamant avec triomphe :

« Missa avoir trouvé ! »

« Très bien. Je veux que tu fasses un nœud solide sur ces deux tuyaux. » Commande le chevalier d'un ton sec avant d'ajouter, plus doucement cette fois :

« Accroche-toi solidement, Obi-Wan. Vous aussi, Jar Jar. »

Qui-Gon s'attache avec les lanières. Il est totalement libre de ses mouvements, mais fermement sanglé au plafond. Obi-Wan s'installe sur un siège et verrouille sa ceinture de sécurité. L'adolescent ne voit plus le gungan. Il n'est probablement pas loin. Soudain, son maître hurle :

« Vous pouvez y aller, jeune reine ! Conduisez-nous à la surface ! »

L'appareil se met à trembler comme une feuille. Les moteurs démarrent. Le visage du chevalier se couvre de douleur. Une pression colossale lui traverse le corps. Le malheureux souffre, mais refuse de crier. Dehors, le vaisseau avance enfin et, comme par miracle, la barre répond à la petite Amidala. Il ne faut qu'une minute pour atteindre l'orbite de Tatooine, mais le véhicule est dans un état catastrophique. Sans bouclier déflecteur, la rentrée atmosphérique est brutale. L'engin subit de terrifiants soubresauts.

Le corps du chevalier est déformé par la douleur. Toute l'inertie venue des propulseurs parcourt sa personne, lui brisant les os et déchirant ses muscles. C'est prodigieux qu'il puisse supporter un tel supplice sans s'évanouir. Le véhicule commence à tournoyer. Padmé tire pour stabiliser l'engin. C'est une planète désertique. Leurs chances de survivre seront nulles s'ils tombent en plein cœur des sables. Elle voit une ville à l'horizon. Il faut pointer l'appareil dans cette direction. Un cri abominable lui fait tourner la tête. Qu'est-ce qui se passe en bas ?

Qui-Gon n'en peut plus. Il crache un hurlement effrayant, mais parvient à se calmer un peu en répétant, inlassablement :

« Je ne fais qu'un avec la Force et la Force est avec moi ! »

Obi-Wan n'en peut plus de voir son maître souffrir. Tant pis pour le bon sens ! Il se désangle et progresse aussi bien que possible, repoussé par la puissance écrasante qui émane du chevalier. C'est de la Force brute ! Elle est si puissante qu'on pourrait aisément la confondre avec un vent violent. Jar Jar a eu la même idée. Il lutte contre cette pression invisible et terrifiante. Le vaisseau se retourne. La fillette a perdu le contrôle, la barre est devenue trop rigide. Qui-Gon n'arrive presque plus à tenir, sa souffrance va bien au-delà de ce qu'un humain peut supporter. Il résiste à la tentation de se laisser glisser dans l'inconscience. Avec ce qu'il lui reste de volonté, le chevalier chuchote une ultime prière à qui voudra bien l'entendre :

« Peu importe ce qu'il adviendra de moi, tant que mes compagnons survivent ! »

Subitement, tout disparaît. La douleur n'existe plus. Sa culpabilité, qu'il traînait pourtant derrière lui comme un boulet depuis sa jeunesse, s'envole comme un mauvais rêve. Le voilà au cœur d'une immensité de lumière. C'est magnifique. Toutes les réponses se trouvent là ! Il... il ne fait plus qu'un avec la Force !

Obi-Wan tombe à genoux. Son maître s'est transformé en être de pure énergie ! Il brille avec une telle intensité que sa lueur perce les murs. Jar Jar s'effondre et semble vénérer cette apparition grandiose. Le padawan reste sans voix. La seule chose qui lui revient en tête, ce sont les paroles de Yoda :

« Nous sommes des êtres illuminés, pas une simple matière brute ! »

Cette phrase prend enfin du sens ! Padmé lâche la barre. L'appareil se pilote seul. Il vole doucement, délicatement, comme un oiseau. Les consoles brillent d'une clarté irréelle. C'est un autre miracle ! L'engin se pose comme un pétale de fleur, si légèrement qu'il n'y a pas de choc. La fillette met un moment à comprendre que le vaisseau vient d'atterrir.

En bas, Qui-Gon est redevenu normal. La lumière s'est éteinte aussi mystérieusement qu'elle était apparue. Le chevalier reprend conscience. Obi-Wan fonce dans ses bras :

« Maître ! Vous êtes vivant ! »

« Je ne savais pas que tu m'appréciais à ce point, Obi-Wan. »

« Vous êtes mon maître, Qui-Gon ! La seule famille que j'ai le droit d'avoir... si vous disparaissiez... »

Le chevalier est touché. Il n'avait jamais envisagé ça sous cet angle. Pour un jeune qui n'a plus de parents, celui qui s'occupe de son entraînement puis de son évaluation devient une sorte de substitut. Lui-même voyait en Dooku une figure paternelle, après tout. Jar Jar s'extasie :

« Voussa envoyé des dieux ! Missa témoin ! Missa témoin ! »

Le maître se relève, mais réalise une terrible vérité. Son bras gauche ! Le Jedi a comme la sensation que le membre n'existe plus ! Alors voilà ce qu'il faut payer pour obtenir une telle aide de la Force. Il n'aura plus accès à son bras. Un remplacement cybernétique ne lui sera d'aucun secours, les connexions de son cerveau ont disparu. Qui-Gon regarde le visage de son padawan. Il voit aussi Padmé descendre. La petite est heureuse d'avoir survécu. Leur compagnon gungan fait la fête. Le chevalier respire profondément et se joint à ces modestes célébrations. Il ne regrette rien. Leur vie vaut tellement plus qu'un bras.