L'heure précédente n'a été qu'une succession de déceptions. Pas un concessionnaire n'a le moindre vaisseau en stock ! La plupart d'entre-eux sont à peine aimables. Personne n'écoute rien. Finalement, le duo atteint une grande oasis, protégée par un énorme grillage. Une bonne dizaine de droïdes de combat sont postés pour examiner le moindre passage. Un petit groupe patiente. Les gens ont des bassines dans les bras. Un homme au regard haineux fait payer une fortune pour un misérable litre d'eau. Au bout de la clôture se situe un immense entrepôt, où l'observateur attentif peut remarquer des composants de véhicules divers. Un ferrailleur ? Peut-être un concessionnaire. Obi-Wan et Padmé décident d'aller vérifier et arrivent vite devant l'entrée.
C'est, de toute évidence, un atelier. Il y a des morceaux de landspeeders et d'airspeeders éparpillés. Une centaine de gens travaillent, surtout des enfants et quelques droïdes. Ils frappent, découpent, soudent et assemblent sans discontinuer. Un astrodroïde vert tient un bâton électrique. Il surveille ? Ce sont des esclaves, donc. Les pauvres ont l'air d'avoir perdu goût à la vie. Une sonnerie se déclenche dès que Padmé passe la porte. Un jeune homme fatigué lève les yeux, puis disparaît dans un couloir. Une minute suffit pour qu'il soit remplacé par un grand humanoïde ailé.
Cette créature doit bien faire trois mètres de haut ! On dirait le croisement d'un reptile avec un oiseau. Elle a deux paires de bras et deux jambes charnues. La première paire semble couverte de plumes métalliques qui forment des ailes rachitiques, mais majestueuses. L'autre paire, plus courte, est tapissée d'écailles couleur argent. Ses yeux sont à la fois plein d'intelligence et de vice. Son bec courbé est tranchant comme une lame. Ses habits paraissent avoir été taillés sur mesure par un artisan compétent. Ce genre d'ouvrage doit coûter cher dans un endroit aussi reculé.
La créature approche d'un pas gracile et élégant. Son parfum floral est enivrant. En un instant, le voilà en face de la petite fille. La gamine est terrifiée. Obi-Wan ne l'avait jamais vu avoir si peur, malgré tout ce qui s'est passé jusque-là. La malheureuse est au bord de s'effondrer. Il voudrait approcher et poser sa main sur son épaule, utiliser ses pouvoirs pour l'aider, mais une intuition lui signale de rester à l'écart. La Force ne veut pas le voir agir. Par chance, elle reprend son calme. L'humanoïde la jauge en silence. Nuisance ou client ? Il ouvre son bec et prononce d'une voix sifflante, mais limpide :
« Mmmmmmmh ! Clients ? Qu'est-ce que Wakko Wakko peut faire pour satisfaire ces deux adorables clients ? Landspeeder ? Airspeeder ? Droïdes ? Blasters ? »
« Vaisseau. » Interrompt Padmé, qui se retient aussi fort que possible de hurler.
La pauvre peine à garder son sang froid. Elle a honte d'avoir peur à ce point. Leur hôte ne doit rien remarquer, ce serait l'assurance d'avoir des ennuis. Obi-Wan la laisse négocier sans intervenir, car la Force le veut ainsi. Ils ne doivent surtout pas donner l'impression d'être en désaccord.
« Vaisseau ? Mmmmmmmh. Vaisseau. Peut-être bien que Wakko Wakko dispose de quelque chose en stock. Néanmoins, il y a des acheteurs. Qu'est-ce que vous allez proposer à Wakko Wakko pour le convaincre ? »
Padmé sort une plaquette dorée de sa poche :
« Nous nous sommes écrasés à quelques heures de marche. Je voudrais mettre ce qu'il reste de notre appareil en gage, avec des intérêts à votre avantage, en échange d'un véhicule de remplacement. »
Wakko Wakko saisit l'objet délicatement entre ses griffes et le dépose dans les mains d'une adolescente blonde mal nourrie, qu'il repousse comme si ce n'était qu'un déchet. La jeune fille fonce vers une armoire, d'où elle retire un appareil en plastique pour y introduire la plaquette. L'objet s'allume et projette une représentation holographique du yacht royal. Le marchand observe l'image du coin de l'œil, sans révéler la moindre expression, puis extirpe la lamelle d'or pour l'ausculter. Les enregistrements holoscopiques indiquent toujours le moment où a été pris le cliché. Ils sont presque impossibles à falsifier. Une preuve utile.
« Mmmmmmmh. Je veux bien proposer 200 000 Aureaus, mais ce sera insuffisant pour... »
« Vous n'achetez que la coque, alors. » Coupe une nouvelle fois Padmé.
Son interlocuteur se tait. Elle continue :
« Je peux facilement trouver des acheteurs si je dois vendre mon vaisseau au prix des composants. Une mise en gage rapporterait plus, mais je ne vais pas vous obliger à saisir cette affaire. C'est vous qui voyez ! »
La petite parle sans hésitation. L'angoisse transpire pourtant de sa peau, mais son courage est à la hauteur. Cette enfant n'est pas devenue reine par accident. Il n'y a pas que son intelligence qui sort de l'ordinaire : sa force de caractère aussi. Wakko Wakko est gigantesque à côté d'elle. Il sourit de toutes ses dents. On dirait des rasoirs.
« 870 000 Aureaus. Voilà l'offre très généreuse de Wakko Wakko ! Il demandera le triple si jamais vous revenez reprendre l'appareil, évidemment. Vous avez un mois pour ça, après, il récupérera sa mise sur le marché. Wakko Wakko accepte de céder son tout dernier vaisseau pour la ridicule somme de 600 000 Aureaus. Gardez la différence ! N'est-ce pas une proposition exceptionnelle ? »
« Un marché honnête... » Répond-elle, consciente que c'est évidemment du vol.
Le yacht royal a coûté plus de vingt millions d'Aureaus. Le mobilier seul rapporterait au moins un million. La fillette soupire. Elle n'a pas de meilleur choix. C'est probablement le dernier concessionnaire en ville. Si personne n'a de vaisseau ici, tenter de chercher une meilleure affaire ailleurs sur cette planète pourrait prendre des semaines, sinon des mois. La petite préfère consentir à cette extorsion d'un hochement de tête, afin de pouvoir aborder le sujet suivant :
« Un de mes compagnons resté sur place a besoin d'avoir en permanence la peau humide, sous peine de mort. Vous auriez une solution pour ça ? »
« Oui ! Wakko Wakko a l'habitude. Il vous offre le nécessaire gratuitement, comme geste de sa bonne volonté. Cela vous convient-il ? »
« Ce serait parfait. »
« Très bien, très bien. Wakko Wakko n'est heureux que quand sa clientèle est satisfaite ! »
La créature se tourne dans un mouvement impressionnant. La moindre de ses plumes pourrait décapiter un homme adulte sans effort. Il siffle, puis hurle :
« Anakin ! Démarre le porte-charge ! Nous avons quelque chose à récupérer dans le désert. »
Quelqu'un de jeune lui répond avec une surprenante assurance, presque sur le ton du sarcasme :
« Oui, boss ! Ce sera fait, boss ! »
L'humanoïde ailé revient face à Padmé et reste planté là, fixement, dans l'attente de quelque chose. Qu'est-ce qu'il a en tête ? La fillette hésite. Son interlocuteur montre lentement sa paume, comme si la raison était évidente. Soudain, elle comprend : il veut les coordonnées du vaisseau ! La gamine sort maladroitement son outil de géolocalisation et le met dans la main du commerçant, qui copie l'information importante sur un morceau d'écorce avec l'une de ses griffes. Après quoi, il emporte ce bout de bois et s'avance vers un coffre de plastacier d'où il arrache un sac encombrant, puis fait signe à l'adolescente blonde d'apporter le tout à cet « Anakin ». Elle s'exécute en silence. Il n'y a pas la moindre expression sur son visage. Padmé se déteste tellement de traiter ainsi avec un esclavagiste... mais les enjeux ne lui permettent pas d'agir autrement.
Un grondement se fait vite entendre. C'est le bruit de puissants réacteurs. Obi-Wan remarque qu'un antique modèle de porte-charge Oximen vient de s'envoler. Son état lamentable laisse à penser qu'il peut exploser au moindre choc. Voilà qui est rassurant.
« Wakko Wakko prend son landspeeder pour assister au travail. Vous voulez venir avec lui ? »
« Avec plaisir. » Réagit Padmé.
« Mmmmmmmh ! Magnifique ! »
La jeune Amidala n'est pas mécontente de s'épargner un retour à pied dans le désert. Elle a la sensation d'oublier quelque chose. Sa terreur lui a fait écourter cette conversation au maximum. Ce n'est pas sérieux, mais son courage s'avère fragile.
« Padmé ! » Chuchote Obi-Wan.
« Oui ? »
« Vous... vous n'avez pas demandé à voir ce qu'on achète. Vous n'avez même pas essayé de connaître le modèle ! »
La gamine a l'impression de blanchir. Quelle idiote ! Elle prend son courage à deux mains et demande :
« Wakko Wakko, quel appareil vous nous vendez ? »
L'intéressé est en train de fouiller son landspeeder à la recherche des clés, mais tourne la tête avec un grand sourire :
« Un magnifique vaisseau ! Tout juste arrivé ! Patrouilleur corellien. Attendez... »
Il lève son bec en faisant semblant de réfléchir, puis ajoute :
« Mmmmmmmh. Wakko Wakko se demande si ce ne serait pas un modèle C-21PI de la marine républicaine ? Oui ! Par malchance, vous allez devoir attendre quelques jours que mes mécaniciens terminent de le réparer. »
La fillette ne sait pas si elle doit se réjouir ou se plaindre. Un patrouilleur républicain ? Ce genre d'engin est assez rapide pour atteindre Coruscant dans la journée ! Seulement, il va d'abord falloir patienter et Naboo ne peut pas se le permettre.
« Nous sommes vraiment pressés ! Combien de temps prendront ces réparations, exactement ? »
« Wakko Wakko dirait... tout sera prêt pour le lendemain de la grande fête d'anniversaire du grandiose Jabba ! »
« C'est-à-dire ? »
La créature s'approche tellement de l'enfant que la pauvre manque de s'évanouir :
« Vers la fin de la semaine. Ce n'est pas négociable. Dans son état, cette machine ne pourrait même pas quitter le système. Vous avez de la chance, Wakko Wakko a tout le nécessaire ici pour travailler vite ! »
Obi-Wan expire sa frustration. Le jeune homme doit penser qu'il n'y a rien de mieux à dire. Ils sont bloqués sur cette planète pour quelques jours. C'est déjà bien d'avoir trouvé un... attendez une minute. Comment un patrouilleur républicain a terminé ici ? La petite se souvient soudain de l'équipage, présenté en esclavage sur la place et réalise une terrible vérité. Les poings serrés du Jedi prouvent qu'il a lui aussi fait le rapprochement. Il se doutait certainement de quelque chose depuis le début. Padmé a effroyablement honte. Elle ne devrait surtout pas accepter ce genre de...
« Vous avez agi comme il fallait, Padmé. » Chuchote Obi-Wan.
Son visage est couvert d'une expression de colère froide. Il termine par un sec :
« Nous avons plus important à résoudre. »
