Obi-Wan est insatisfait par la tournure des évènements. Certes, un landspeeder le ramène avec une solution en poche, mais à quel prix ? On lui a appris depuis l'enfance que certaines valeurs méritent jusqu'à la vie d'un Jedi, pourtant le voilà qui commerce au profit d'esclavagistes. Bien sûr, il existe des règles permettant aux chevaliers de compromettre leur intégrité morale si une obligation supérieure le justifie. Un carnage planétaire vaut évidemment ce sacrifice, mais le jeune homme peine à se réconcilier avec sa conscience. Pourquoi les textes sacrés ne préparent-ils pas mieux à la réalité du monde ?
Padmé est assise sur son siège, le visage angoissé. Il y a de quoi, Wakko Wakko n'a pas l'air rassurant. La moindre de ses plumes ferait un superbe couteau. Elle essaye d'agir poliment, mais l'intéressé doit remarquer sa peur sans effort. Un simple coup d'œil suffit pour voir qu'il aime ça. Ce côté effrayant doit être la raison de sa réussite : même un Hutt reculerait à son approche. Aux yeux de l'adolescent, cette apparence physique s'avère sans importance comparé au fait qu'il semble déconnecté de la Force. Une constatation autrement plus inquiétante, puisqu'elle implique que toute intuition sera aveugle.
La plupart des gens sont incapables de comprendre ce que les Jedis entendent par ce mot, l'intuition. Le terme est inapproprié, mais des millénaires d'usage populaire l'ont imposé malgré tout. Chaque fois que l'utilisateur de la Force observe un individu, il sait où cette personne est née, quand, dans quelles circonstances et toutes les maladies qui l'affligent. Une machine ? Son fonctionnement apparaît évident. Il suffit de vouloir une connaissance pour l'obtenir. Un don puissant, qui rend invulnérable à la manipulation. Le Maître-Chevalier Yoda répète souvent : « Aux oreilles des initiés, la Force murmure en permanence. Très informé, celui qui sait écouter devient ! » Toutefois, une créature comme Wakko Wakko n'ayant aucune présence dans le flux cosmique, Obi-Wan ne voit rien le concernant.
Leur véhicule, peint d'un jaune criard, est recouvert par les logos d'une dizaine de corporations. Le moteur émet une vibration sifflante. Certainement un appareil de course. Ce ne serait pas surprenant que le propriétaire soit un amateur de la League Légère ou d'une autre compétition du même genre. Obi-Wan a eu l'occasion rare d'assister à l'Endurance Galaxia depuis les balcons du temple de Coruscant. Une course faisant le tour de l'équateur planétaire. Un moment précieux dans l'enfance du jeune homme. L'évènement sportif n'a lieu que tous les quinze ans et aligne certains des meilleurs airspeeders du marché. Les pilotes qui participent sont probablement les plus doués qui aient vécu.
« Mmmmmmmh ! Vous semblez pensive, petite ! » Signale soudain Wakko Wakko à Padmé, se délectant de sa terreur.
« Je suis simplement préoccupée par ce qu'il nous reste à résoudre, rien de plus. » Répond-elle, aussi calmement que possible.
« Wakko Wakko connaît ça ! Toujours en train de réfléchir. Constamment à calculer. Vous savez où dormir pendant votre séjour ? »
« Non. J'admets ne pas avoir encore travaillé sur ça. »
« Mais voyons, demander à Wakko Wakko suffisait ! Il possède une auberge et offre des chambres. »
« C'est généreux, mais... »
« Ah, ah, ah ! Pas de mais ! Wakko Wakko fait un geste, en bon partenaire. L'anniversaire de notre majestueux Jabba l'incite à la charité. »
« Alors qu'il en soit ainsi. »
Obi-Wan ne peut s'empêcher de sourire : inutile d'être un Jedi pour entendre les sarcasmes dissimulés sous cette proposition. Leur hôte vient d'acquérir le plus beau yacht de la galaxie à une infime fraction de son prix réel. Il peut se permettre d'être « généreux ». Son landspeeder décélère. L'adolescent entraperçoit une sorte de forteresse roulante à proximité. L'équipage, composé exclusivement de petites créatures encapuchonnées aux yeux brillants, s'affaire à réparer les énormes chenilles et leurs barbotins. Un sillage gigantesque traverse le désert en direction du vaisseau, comme si le véhicule roulant avait été repoussé sur des kilomètres. La face avant semble avoir été broyée par une main colossale. Le jeune homme reconnaît ces dommages : seule la Force peut occasionner des dégâts aussi monumentaux.
Wakko Wakko observe ce spectacle en silence, esquissant un sourire. Le commerçant a déjà compris qui sont ses clients :
« Votre maître n'est pas discret, padawan. » Dit-il avec douceur.
Le jeune homme a le souffle coupé : qu'est-ce qui a révélé sa présence ? Les chevaliers portent le même vêtement que n'importe quel autre ecclésiastique de la Force ! Comment a-t-il...
« Mmmmmmmh ! Je devine vos pensées, padawan. Votre regard vous trahit. Il y brûle une flamme de justicier romantique qui se sait assez fort pour changer le monde. Wakko Wakko trouve cela fascinant, mais dangereux. Surtout n'oubliez pas qu'il fait aussi preuve de bonté par sa discrétion... gardez-vous de mordre sa main amicale, car elle peut aussi causer une grande souffrance. »
Il agite ses doigts acérés. Padmé devient blanche comme un linge. Le landspeeder s'élance à sa vitesse maximale. Son moteur hurle. L'accélération est tellement brutale qu'Obi-Wan se retrouve écrasé sur son siège. Il remarque cependant des colonnes de fumée à bonne distance. Quelques humanoïdes couverts de bandages s'enfuient en file indienne dans le sable, tirant derrière eux les restes calcinés d'un engin d'artillerie rudimentaire. Il faut peu de temps pour arriver en vue du yacht royal. Impossible de ne pas le remarquer : sa coque d'argent reflète les soleils comme un phare ! Le jeune homme n'avait aucune raison de regarder dans cette direction à l'aller, sans quoi cette réalisation aurait été immédiatement évidente. La lueur est presque aveuglante. Qui-Gon avait raison de rester en arrière : ce vaisseau attire tous les dangers de la planète !
« Wakko Wakko est très impressionné ! »
Le véhicule arrive à destination, l'occasion de découvrir qu'un porte-charge est posé à courte distance. Pas étonnant qu'il fasse autant de bruit au décollage : ce machin est une poubelle volante. Le cockpit a été totalement démonté, pour être remplacé désavantageusement par une tente. Le pilote doit manœuvrer en tirant sur des sangles en cuir. Un véritable miracle d'être arrivé en vie ! Peu importe qui était aux commandes, ce gars n'est pas n'importe qui, car pour réussir un tel exploit il faut être excellent. Jar Jar Binks déroule un câble métallique, qu'il va certainement accrocher à la coque.
Qui-Gon Jinn s'est assis en tailleur sur un tapis. Il donne la sensation de méditer. Obi-Wan n'est cependant pas dupe : le chevalier a certainement repoussé sans effort tous les assauts, sans avoir eu même besoin d'ouvrir ses yeux. Il dit, bruyamment :
« Obi-Wan ! Padmé ! Vous êtes de retour ! Je vois que votre mission est une réussite, puisque de la compagnie nous aide. »
Wakko Wakko pose délicatement le landspeeder. La créature sort en trombe et fonce vers Qui-Gon pour lui serrer la main. Le Jedi n'a pas la moindre réaction en sa présence. Il doit forcément discerner son étrange « déconnexion » du flux cosmique, pourtant.
« Magnifique ! Wakko Wakko est heureux ! Quel superbe appareil vous vendez ! »
Padmé réagit, malgré son visage couvert de terreur :
« Que nous mettons en gage, Wakko Wakko. Je reviendrais le chercher. »
« Oui, oui ! Probablement. Un magnifique gage, qui vaut chaque centime de vos intérêts. Anakin ! »
Quelqu'un sort du yacht, difficile de deviner sa carrure tant qu'il se tient dans l'ombre. Obi-Wan sait qu'il s'agit d'un enfant humain. Son intuition lui révèle aussi qu'il doit être légèrement plus jeune que la reine Amidala. L'adolescent ressent une chose anormale à son égard, un sentiment surprenant semblable à un murmure. Le garçon approche de Wakko Wakko en baissant sa capuche :
« Oui boss ? » Ce gamin répond avec une assurance prodigieuse. Son « patron » ne lui fait pas peur.
« Tu as inspecté ? Dans quel état est notre nouveau bijoux ? » Une fois encore, Wakko Wakko parle du yacht comme s'il n'avait strictement aucune intention de le rendre.
« Catastrophique ! Il faut remplacer presque toute la salle des machines et au moins deux réacteurs. Les pièces ne sont pas aux normes du marché, mais le vaisseau sert probablement de modèle pour plusieurs séries commerciales. On devrait réussir à modifier leurs composants pour réparer ça en quelques semaines. »
« Mmmmmmmh ! Excellent ! Excellent ! Wakko Wakko connaît déjà des gens qui vendraient leur famille entière pour un appareil si prestigieux ! Superbe journée ! Tu nous le ramènes en un seul morceau, sinon Wakko Wakko te brisera les... enfin, tu vois. »
« Oui, boss. »
Le commerçant remonte à bord de son landspeeder et repart sans attendre. Padmé peut finalement respirer.
« Toi, le lapin de Partholi ! » Lance Anakin à Jar Jar. Celui-ci pose une main sur sa poitrine :
« Missa Jar Jar Binks. Missa pas lapin. »
Le garçon s'apprête à répondre mais hésite un instant, avant de simplement acquiescer :
« Ah, tu n'as pas d'écailles... c'est juste. Tu ressembles à un lapin de Partholi. Jar Jar Binks, tu dis ? »
« Quoi missa pouvoir faire pour voussa ? »
« Je vais attacher ces câbles. Je veux que tu t'assures que la ligne est déroulée. »
« Missa faire ça vite et bien ! »
Obi-Wan intervient, empoignant le sac sur l'épaule de la reine Amidala :
« Jar Jar ! Attrape ! » Dit-il en le lançant dans sa direction. Son compagnon saisit l'objet au vol par la sangle, tandis que le jeune homme termine :
« Tu devrais mettre ce vêtement, ça te facilitera la vie ! »
« Voussa penser à missa ! Missa heureux ! »
Il s'éclipse à l'intérieur du vaisseau le temps de se changer. L'adolescent tourne ensuite la tête et remarque que Padmé regarde fixement Anakin. Elle semble paralysée. Sa bouche est légèrement entrouverte. Il déplace ses yeux vers l'intéressé, qui... se trouve être exactement dans la même position ! En voilà une scène insolite. Les enfants se dévisagent sans bruit, comme devant une sorte de phénomène inexplicable. Qui-Gon se relève, un immense sourire apparaît sur son visage.
« Je... alors... » Bafouille le garçon.
« Enfin... disons... » Rétorque la petite avec des yeux écarquillés.
Finalement Anakin se retourne en faisant un énorme mouvement, totalement inutile, avec ses bras :
« Le vaisseau ! Je dois ramener votre vaisseau en ville ! Oui ! » Hurle-t-il en fonçant telle une fusée jusqu'au porte-charge.
Padmé a le visage écarlate. Elle saute se cacher derrière Obi-Wan, qui ne comprend pas à quoi il vient d'assister. Qu'est-ce que c'était que ça ?
