Padmé a la sensation d'être aussi légère qu'un nuage. Tout est flou, pourtant cet environnement lui semble familier. Pourquoi ne parvient-elle pas à s'en souvenir clairement ?
« Félicitation pour votre nomination, Majesté ! »
Des silhouettes font la révérence. Une brume grisâtre obscurcit leurs visages. La fillette chemine le long d'un couloir sans fin, presque contre sa volonté, tandis que des inconnus la saluent encore et encore.
« Je sais ce que Padmé vaut, mais elle est trop jeune ! J'ai... »
« Tu es jalouse ? »
La petite reconnaît les voix de ses parents. D'abord sa mère, puis son père.
« Oui, je suis jalouse ! J'admets ! Tu m'as eue ! Cela change mon inquiétude ? Non ! Ma fille n'est même pas adolescente. On parle de politique, bon sang ! Peu importe ce que les naïfs se racontent pour justifier leur vanité, rien de bien n'en sort jamais. J'aurais voulue qu'elle soit à l'abri, au moins durant l'enfance. »
« Je reconnais mon adorable philosophe de carrière. Moi, modeste simplet, suis loin d'avoir autant d'éducation que les deux femmes de ma vie... néanmoins... »
« Tu es d'accord avec moi. »
« Oui, je le suis. Évidemment que je le suis ! Cependant c'est trop tard, nos compatriotes ont décidé. »
« Pourquoi nous n'avons pas refusé immédiatement lorsque Palpatine ne faisait qu'envisager sa candidature ? Je comprends son désir de proposer un visage sympathique, mais nous aurions dû dire non ! Je me fous de savoir ce que les citoyens de la République veulent, ce que notre mouvement au Sénat a besoin et toutes ces foutaises. C'est une fosse d'acide et le rôle d'un parent n'était pas de l'y plonger ! »
Padmé continue d'avancer en silence, alors que de nouvelles personnes apparaissent à chaque pas. Ils sont de plus en plus grand. L'enfant sait que sa mère est en train de pleurer. Cette conversation lui rappelle quelque chose.
« Allons, allons ! J'ai demandé à diriger sa garde. Je garderais l'œil ouvert. Le palais l'apprécie. Notre petite reine est déjà quelqu'un d'exceptionnel. Tu devrais lui faire confiance, elle saura s'en sortir. »
« J'aimerais tellement que ce soit la vérité... »
« C'est vrai ! Je te jure. »
« Tu la protégeras ? »
« Nous la protégerons, tous les deux. »
« Alors je veux bien te croire. »
Tout à coup, plus rien. La fillette est ailleurs, au milieu d'un tapis arc-en-ciel aisément reconnaissable. C'est celui qui mène à l'intérieur de la chambre haute du Sénat sur Coruscant. Son couronnement a eu lieu là-bas. Les nubiens ont accepté cette entorse à leur protocole par arrogance. Une telle occasion de briller était juste trop tentante. La cérémonie fut retransmise en direct, partout. La galaxie entière voulait voir l'enfant-philosophe devenir reine de sa planète natale. Le comité d'organisation l'a donc contrainte à marcher seule sur ce tapis multicolore devant une foule immense, comme un trophée qu'on expose.
Pourtant, aujourd'hui quelqu'un tient sa main. Elle lève la tête et découvre le visage de son père. L'homme a une expression rassurante. Ses yeux sont plein de compassion, seulement le pauvre est couvert d'impacts de blaster. Sa peau paraît si blanche. Il sourit chaleureusement :
« Hé bien, ma petite reine, qu'est-ce qui ne va pas ? »
« Vous aviez promis de me protéger... j'ai... tellement peur. Qu'est-ce que je dois faire maintenant ? »
« Je te protégerais, d'une façon ou d'une autre. Ta mère aussi, malgré sa fierté de façade. Tu as toujours été plus forte que nous. Je ne m'inquiète pas. Ma petite reine saura où aller. »
« Reste avec moi, pitié ! »
« Voyons ! Je suis là, ma chérie ! Je le serais toujours. Tu ne me vois peut-être plus, mais je mettrais de temps en temps ma main sur ton épaule pour que tu t'en souviennes. »
La petite ouvre soudain les yeux et reconnaît le plafond de l'auberge. Une fraîcheur glaciale remonte des sables. Le ciel brille d'un bleu profond, plus doux que sur Naboo. Les montagnes de calcaire ont une stature majestueuse. Padmé est allongée sur un lit confortable. Jar Jar Binks dort dans la chambre voisine et, si les gungans ne ronflent pas comme les humains, leur nez émet toutefois un sifflement strident à chaque expiration. Ce sera difficile de se rendormir. En passant sa main sur ses paupières, l'enfant remarque une humidité. Elle a pleuré pendant son sommeil.
Un rêve bizarre. Où a-t-elle entendue cette conversation entre sa mère et son père ? C'était forcément avant le couronnement. Pourquoi un tel souvenir remonte à la surface ? La fillette essaye de penser à autre chose, au retour du yacht royal en ville par exemple. Une expérience abominable. Anakin a attendu le plus tard possible, afin que les soleils ne se reflètent pas sur la coque. En conséquence, le groupe a décollé au moment où un vent redescendait vers le désert profond. Les voilà donc à bord d'un vaisseau à l'allure suspecte, piloté par un gamin à l'aide de sangles graisseuses, en plein crépuscule, au milieu d'une tempête. Le malheureux gungan a manqué de mourir de terreur. Il a hurlé pendant tout le transport. Quant à la petite Amidala, elle aurait préférée découvrir autrement les faiblesses de son estomac.
La reine se lève, empoigne son veston et s'habille. La tenue commence à se déchirer. Il va falloir acheter des vêtements. Wakko Wakko n'avait pas précisé que son « auberge » n'est en réalité qu'une poignée de chambres installées au milieu du dortoir des esclaves. Ses serviteurs ont fait la fête jusqu'en fin de soirée. Les gens d'ici savent trouver du réconfort, y compris dans le malheur. Padmé ouvre la porte et sort. Un droïde passe justement à cet instant, retirant le sable du mobilier.
« Vous n'arrivez pas à dormir, jeune reine ? »
La voix de Qui-Gon Jinn vient d'un fauteuil, dans le fond du couloir. L'homme est en train de lire une tablette à la lueur d'un bâton chimique. Une lumière qui ressemble à celle d'un feu de bois.
« Non, en effet. »
« Vous sortez prendre l'air ? »
« Oui, je ne resterais pas longtemps dehors. »
« Obi-Wan a eu la même idée. »
Alors qu'elle s'apprête à reprendre son chemin, la petite hésite :
« J'aurais... »
« Oui ? »
« Qu'est-ce que c'est que la Force, en vérité ? J'ai lu l'important pour mes études, mais je suis curieuse quant à l'opinion d'un Jedi. »
« L'opinion d'un Jedi ? C'est une question complexe. La Force a une forme très paradoxale. Le flux cosmique relie chaque créature dans l'univers, indifféremment de sa taille, à toutes les autres. On dit souvent qu'elle émerge de la conscience, mais lui donne aussi naissance. La Force personnifie la volonté, tout en allant au-delà. Elle incarne simultanément le début et la fin. La vie et la mort. »
« Les gens qui meurent retournent-ils vraiment à la Force ? »
« Il n'y a pas réellement de 'retour'. Ce n'est qu'une façon de parler. Nous sommes toujours, et à jamais, connectés au flux. Ceux qui franchissent le seuil de l'infinité continuent leur chemin. Nul besoin d'être triste, car ils seront nos compagnons de voyage pour l'éternité. La vie est un instant précieux, une bénédiction magnifique qui permet d'atteindre un paysage unique, mais la mort conduit le voyageur vers sa destination suivante. Les Jedis n'ont pas de raison de la craindre. »
« S'il n'y a rien à craindre, quelle importance peut avoir l'action du chevalier ? Qu'est-ce qui vous motive à agir ? »
« La Force, comme le vivant et la conscience, est parfois contradictoire. Elle reflète ce que nous voulons obtenir. Les gens espèrent la paix, la prospérité et le bonheur ? Le flux rayonne en retour de beauté. Ils désirent dominer, imposer ou obliger ? La Force soufflera un ouragan de misère. Telle est son essence fondamentale : à la fois guide de tous les chemins et miroir des aspirations contradictoires. Le flux réagit au mal par le mal et au bien par le bien. La fonction du Jedi est d'encourager l'harmonie et d'éteindre la discorde, autant que possible, avant qu'elle ne s'enracine. En dehors de ces cas, notre intervention n'est jamais nécessaire. »
« Jamais ? La passivité ne change rien à l'injustice du monde ! » Grogne Padmé.
« La passivité est-elle un mal, jeune reine ? Prenez la peine de réfléchir au problème sérieusement et sincèrement. Tous les gens veulent du changement, combattre l'injustice. Ils rêvent d'héroïsme et de gloire. Toutefois, pour un seul qui réussira par chance à améliorer les choses, des millions nous conduiront vers la ruine. Un bon sentiment est insuffisant par lui-même. Celui qui agit avec uniquement ses intentions en tête s'imagine comprendre l'ensemble des conséquences, mais est-ce véritablement le cas ? Ses actions peuvent détruire un équilibre délicat dont il ignorait jusqu'à l'existence, parce qu'il rêvait de satisfaire sa fierté. »
Qui-Gon soupire, puis pose sa tablette et demande :
« Vous connaissez le cinquième commandement du culte ? »
« Oui, 'seule la Force peut contrôler le vivant, seule la Force peut influencer l'esprit'. »
« Exactement ! Il sous-entend un principe fondateur, qui se trouve au-dessus du reste : la Force préfère la liberté. C'est pourquoi ceux qui manipulent les pensées par son intermédiaire sont à ce point détesté par mon Ordre. Une telle conduite place son auteur au-delà de toute rédemption future. Peu importe ses efforts, il ne sera jamais pardonné. Le flux maudit le pouvoir, car c'est un adversaire féroce de la vie. Pourtant, celui-ci s'avère nécessaire. Le seul fait de respirer est une forme de pouvoir. C'est cette contradiction fondamentale qui impose la discipline. Nous devons conserver ce dangereux allié sous contrôle, tel un feu qui protège du froid mais détruit les maisons. »
« J'imagine que la plupart des politiciens du Sénat ne doivent pas apprécier votre philosophie. »
« En privé ? Probablement. En public, aucun n'aurait l'audace de remettre en cause le culte. Ils tordent nos textes pour leur faire dire ce qui arrange les affaires de la séance en cours, évidemment, mais l'Ordre demeure vigilant. Nous sommes autant au service de la République que nous la surveillons. »
« Vous n'avez pas répondu à ma question, cependant. Enfin, pas directement. Pourquoi agissez-vous, maître, si notre religion enseigne que la passivité est préférable ? »
« Pourquoi je veux sauver Naboo, plutôt que de l'abandonner à sa ruine, vous voulez dire ? Car il existe une différence cruciale entre 'laissez faire' et 'laisser faire', jeune reine. La passivité n'est pas toujours préférable, justement, dès lors qu'une frontière a été franchie. Si le pouvoir brise ses chaînes, mon devoir sacré est de le réduire au silence aussi vite que possible. Pour cela, le Jedi donne jusqu'à sa vie sans hésitation. Sa main ne doit servir qu'à protéger la Force de l'inévitable corruption du pouvoir et, indirectement, de garantir ainsi la prospérité et le bonheur des populations. »
Le chevalier tousse, ramasse sa tablette et termine :
« Après, si vous voulez savoir ce qui me motive en tant que personne à dégainer mon sabre-lumière pour défendre un inconnu, plutôt que de le laisser à son sort, alors disons que mon Ordre ne m'encourage ni à le sauver ni à l'ignorer. Un chevalier décide de son destin. La Force valorise tout libre-arbitre, y compris chez ses serviteurs. Je peux faire ce qui me semble approprié dans chaque situation, tant que l'acte n'est pas contraire aux commandements. Est-ce que cela vous suffira, comme réponse ? »
« Oui, maître. »
Padmé fait une révérence polie et reprend son chemin. Qui-Gon Jinn l'observe en silence, avant de dire sur un ton sympathique :
« Surtout, n'attrapez pas froid quand vous serez dehors ! »
La petite Amidala descend les escaliers. Lorsqu'elle arrive en bas, un poids se pose sur son épaule, comme si une présence venait d'y mettre sa main. Une sensation familière. L'enfant essaye de la saisir entre ses doigts, mais se rend compte qu'il n'y a rien. Son cœur se serre : elle réalise soudainement que ses parents sont morts. Ce n'est plus quelque chose dont elle se doutait, sans l'accepter. Désormais, la fillette le sait.
