Le ciel nocturne brille légèrement. La clarté de la ville est trop faible pour obscurcir la lueur des étoiles. Obi-Wan ne reconnaît pas la moindre constellation. Il souffle un vent glacial. Une sorte de droïde rapiécé surveille un chemin poussiéreux. L'heure est si tardive qu'on entend presque plus rien, en dehors d'un cri strident venant du lointain. Une espèce locale de chauve-souris, paraît-il. Le jeune homme se sent fatigué. Cette journée a été éreintante. Il se décide finalement à rentrer. Au bout d'un instant de marche, l'adolescent entend une voix masculine :

« Tu dois arrêter cette folie ! »

Ces mots proviennent de la fenêtre d'une minuscule maison, voisine à l'auberge.

« Owen, tout se passera bien. Je me prépare depuis deux ans. Il ne reste qu'un composant à récupérer et mon module sera prêt. » C'est la voix de ce garçon, Anakin.

« Prêt ? Tu appelles ça 'prêt' ? Ton machin n'a même pas de siège ni de bouclier déflecteur ! Tu frôles un simple caillou et on retrouvera tes morceaux jusqu'à Mos Eisley ! »

« On a rien sans rien. Ces bidules ne serviraient qu'à m'alourdir. »

« Par Brek, mon frère est un crétin suicidaire. Je devrais t'attacher sur une chaise ! »

« Wakko Wakko ne m'interdit pas de participer. Si mon propriétaire n'a aucun soucis avec ma décision... pourquoi tu doutes à ce point de mes capacités ? »

« Parce que tu as tendance à surestimer ton talent, Anakin. Oui, tu es un mécanicien passable et un pilote relativement correct... mais là, ça dépasse ce qu'un humain peut faire ! Que vais-je dire à maman si tu meurs ? Wakko Wakko saura te remplacer, pas nous. »

« Je sais ce que je fais. »

« Imbécile ! » Termine la voix.

Un humain à peine moins âgé qu'Obi-Wan sort en poussant bruyamment la porte. Il reconnaît son visage. C'est le gars qui faisait l'accueil de l'atelier. Une adolescente blonde l'accompagne, elle aussi travaillait pour leur hôte :

« Tu n'as pas besoin de me suivre partout, Beru ! Je sais me débrouiller ! » Lance Owen en direction de la fille, qui accélère pour rester derrière lui. Ils disparaissent dans la nuit.

Le padawan a la sensation d'avoir été très indiscret en écoutant jusqu'au bout. Il vaut mieux partir.

« Qui est là ? » Demande Anakin.

Le garçon passe sa tête par la fenêtre :

« Ha ! Qu'est-ce qui vous amène si tard ? Un problème ? »

« Non, pas d'inquiétude. J'avais seulement besoin de respirer un peu d'air frais. »

« Je me demandais, votre accent... vous venez de Coruscant ? »

« Oui, effectivement. J'y suis né. »

« J'ai travaillé avec quelqu'un qui arrivait de Coruscant. Il aimait en parler et j'appréciais l'écouter. Nous n'avons pas souvent l'occasion de voir des étrangers. Notre seul moyen de voyager s'avère limité aux histoires de nos rares visiteurs. Que diriez-vous de prendre un thé et raconter vos aventures ? »

Obi-Wan ne sait pas quoi dire. Il serait préférable d'aller dormir, cependant la Force semble vouloir qu'il accepte. Le flux cosmique réagit de façon surprenante. Un sentiment étrange, presque électrique. Après tout, pourquoi pas ? Ce sera un excellent moyen de se détendre :

« Oui, avec plaisir. » Répond-il enfin.

Le gamin ouvre la porte et l'invite à table. Sa maison se limite à un salon avec une cuisine et... un fauteuil à bascule sur lequel une femme est assise. Ses jambes sont recouvertes par un drap en fourrure sombre. Elle a l'air de somnoler. Obi-Wan ressent une maladie. Rien de grave. Anakin remarque son regard insistant :

« Ma mère est malade ! Ses médicaments lui donnent sommeil. »

« Vous êtes certain que ma présence ne... »

« Oui ! Installez-vous ! » Interrompt-il.

Le petit semble visiblement heureux de recevoir. Il s'éloigne pour récupérer une bonbonne métallique, versant le contenu dans une machine. Les diodes brillent pour indiquer jusqu'où elle est pleine. L'ouverture se verrouille automatiquement dès qu'on dépasse un dosage spécifique. Sur cette planète, l'eau est certainement plus précieuse qu'une vie. Wakko Wakko doit être l'unique fournisseur de ses serviteurs et pourrait couper leur ravitaillement par caprice. Une solution efficace pour contrôler les esclaves : qui se rebelle meurt de soif.

Obi-Wan s'assied sur un tabouret. Le mobilier est usé par l'âge. Bon sang, tout paraît être dans un état lamentable ! L'équipement de la cuisine a été bricolé avec les moyens du bord. Une console de landspeeder contrôle la domotique. Le four n'est qu'un réacteur à plasma désassemblé. Un faisceau de câbles tombe du plafond et sert à accrocher des casseroles. Tous ces travaux sont récents, probablement moins de cinq ans. Le bricoleur qui a réalisé ça ne manque pas d'imagination. Par contre, ce qu'Obi-Wan prenait jusque-là pour une étagère s'avère en réalité être un lit superposé. Tous les résidents dorment dans le salon, l'un au-dessus de l'autre. Les ascètes de l'Ordre Jedi vivent dans plus de confort que ces gens !

L'adolescent n'avait jamais vue une telle misère auparavant. Est-ce vraiment intelligent d'avoir accepté l'invitation ? Anakin infuse la mixture avec dextérité, puis verse le liquide. Il dépose une tasse en céramique devant Obi-Wan et s'installe avec un gobelet. Sa façon d'agir en dit long sur son caractère : le garçon respire la charité. Ses yeux magnifiques sont remplis d'une force de volonté invraisemblable. Il a le même regard que Qui-Gon ! Impossible de deviner que ce pauvre enfant n'est qu'un esclave.

« Alors, comment avez-vous terminé ici ? Surtout dans un vaisseau aussi endommagé... »

« C'est une longue histoire. »

« Vous pouvez prendre votre temps. La nuit commence tout juste. »

Le padawan voudrait répondre qu'il est fatigué, mais se demande si ça ne vaudrait pas le coup de lui faire plaisir :

« Très bien. » Accepte le jeune homme, avant de raconter les évènements récents sans entrer dans le détail.

L'adolescent préfère se présenter comme un réfugié et ne pas dire que Padmé a une importance politique majeure sur sa planète natale. Qui sait comment les Hutts réagiraient si quelqu'un leur répète son histoire ?

Au bout d'une demi-heure d'écoute très attentive, Anakin réagit en soupirant :

« Quelle aventure ! Je ne pensais pas que le monde extérieur pouvait s'avérer à ce point hostile. La fille qui vous accompagne... elle a perdue de la famille sur Naboo ? »

« Pourquoi cette question ? »

« Vous allez trouver ça étrange. En la voyant, j'ai ressenti une souffrance écrasante. »

« Elle... en effet. Ses parents n'ont probablement pas survécu. »

« Oh. Je vois. »

Le garçon semble sincèrement attristé par cette découverte. Cela étant, la reine Amidala maîtrise ses émotions. Elle n'a pas hésité devant Wakko Wakko, alors qu'il lui inspirait une terreur indicible. Difficile de croire qu'un gamin normal puisse remarquer quelque chose d'aussi puissant sur son visage. Obi-Wan ne peut s'empêcher de penser : serait-ce possible qu'il soit sensible à la Force ? Un esclave lié au flux cosmique, non découvert par l'Ordre Jedi ? Qui-Gon doit absolument en être informé ! Soudain, Anakin se relève d'un bond. L'adolescent ressent quelqu'un dehors. Le petit s'avance vers la fenêtre et se fige, paralysé.

Poussé par sa curiosité, Obi-Wan va voir ce qui se passe : il remarque Padmé, inerte, comme son jeune hôte. Les deux s'observent, jusqu'à ce qu'Anakin trouve le courage de dire :

« Vous... voulez... prendre... un thé ? »

« O... oui... je... veux bien. » Bafouille-t-elle en retour.

Il ouvre et s'éloigne afin de laisser le passage. Padmé entre et se cache immédiatement derrière Obi-Wan. La fillette s'installe ensuite discrètement sur un tabouret. Elle observe la femme dans le fauteuil, incertaine de la conduite à suivre. Anakin retourne préparer une infusion. La tasse qu'il sort du meuble est superbe, probablement celle qu'on réserve aux invités prestigieux. Le padawan n'aurait jamais cru qu'ils possèdent un objet aussi élégant !

« J'avais... voulais... marcher un peu. Jar Jar... du bruit en dormant, alors... » Tente-t-elle d'expliquer, presque pour se justifier d'être là. Son visage est rouge vif.

Cette gamine n'a pas cessé de donner l'impression à Obi-Wan d'être largement plus vielle que son âge. Voilà maintenant qu'elle se comporte en fille normale ! Anakin approche avec sa tasse et la dépose délicatement, telle une offrande. Il tremble, se tournant face au padawan pour demander d'une voix éteinte :

« Vous êtes des religieux, c'est ça ? »

« Plus ou moins, oui. Comment avez-vous remarqué ? »

« Vos vêtements ! Vous portez la même tunique que le vieux prêtre. »

« J'ai cru comprendre que le temple en ville est abandonné. Pourquoi ? »

« Le curé a simplement disparu un matin. »

« Il n'y a plus personne pour faire l'office ? »

« Jabba a conquis le monastère. On dit qu'il a fait massacrer les moines. Non, il ne reste rien. Ma mère m'a enseigné le culte et les autres serviteurs ont des autels dissimulés... mais ça s'arrête-là. »

« Quelle misère ! » S'exclame le jeune homme, à la surprise de Padmé. Elle ne s'attendait pas à le voir devenir si passionné.

« Nous vivons avec. » Répond Anakin.

« Inadmissible ! Quelle honte ! »

L'enfant sourit, touché par la sincérité de son invité. En général, les gens qui débarquent sur Tatooine se foutent du sort des esclaves. Le padawan retrouve son calme et avale une gorgée de thé. Yoda n'apprécierait pas qu'il cède à la colère.

« Obi-Wan m'a expliqué ce qui est arrivé. » Continue Anakin, en direction de Padmé cette fois. On voit qu'il fait un effort pour communiquer sans bredouiller.

« Vraiment ? »

« Oui... je... sais que ça ne me regarde pas, mais... je suis désolé pour vous. »

« Il... il ne... votre situation est... grave aussi. Je veux dire, un esclave... »

« Je suis... là-dedans depuis ma naissance. Mon quotidien a toujours été ainsi. Si on massacrait mes voisins... j'aurais du mal à l'accepter. »

« Vous êtes né dans la servitude ? » Coupe Obi-Wan.

« En effet... on m'a fabriqué sur-mesure ! Normalement, les grosses limaces font passer leurs captifs dans une maison des sifflements, pour apprendre un métier. Toutefois, mon frère et moi sommes le produit d'une insémination artificielle, sur ordre de Wakko Wakko. Un enfant appartient au propriétaire de ses parents. Il pouvait donc nous éduquer sans ingérence extérieure. »

« Un vulgaire élevage... » Grogne l'adolescent.

« Une maison des sifflements ? » Questionne la reine.

« Le surnom... des écoles où les esclaves sont formés... les vibro-matraques des instructeurs... elles sifflent... »

« Je suis désolé, ma curiosité mène à des sujets désagréables. »

« Non, non, non ! J'aborderais tout ce que vous voudrez... aussi longtemps que... » Le garçon rougit. Pourquoi cette fille lui fait autant d'effet ?

« C'est votre mère ? » Demande la fillette en désignant la femme d'un hochement de tête.

« Oui ! On vit ensemble tous les trois... elle travaille comme dame de compagnie. »

Une « dame de compagnie », c'est la manière élégante de surnommer une prostituée. La petite devrait cesser de poser des questions si personnelles, mais qu'est-ce qui lui resterait à dire autrement ? Elle veut que cette conversation dure.

« Votre mère se nomme ? » Continue-t-elle.

« Shmi ! C'est comme ça que les limaces l'ont appelé. »

« Limaces ? » Interroge Obi-Wan.

« Oui, les Hutts. Ils ressemblent à des limaces, non ? »

« On peut le voir ainsi, en effet. » Répond-il en ricanant.

Padmé se retient de préciser que « Shmi » signifie « trois » en langue Hutt. Ses maîtres n'ont même pas pris la peine de lui donner un véritable prénom, juste un numéro.

« Et vous êtes Anakin ? »

« Oui. Juste Anakin. Un esclave ne peut pas avoir de nom de famille. Si vous me cherchez, demandez 'Anakin, serviteur de Wakko Wakko'. Les gens comprendront. »

Un silence tombe sur la conversation, jusqu'à ce que le garçon reprenne subitement :

« Vous savez quoi faire durant votre séjour ? »

« J'admets que nous n'avons rien à l'esprit. Qui-Gon voudra probablement visiter le temple local. » Rétorque Obi-Wan.

« Que diriez-vous de venir avec moi, demain ? Je dois aller chercher une pièce pour mon module. Il y a un endroit pour la trouver dans les sables. On aurait l'occasion de discuter et ça occuperait notre journée. »

« Je ne sais pas... je doute que Qui-Gon sera intéressé. » Concède le padawan.

Le jeune homme est techniquement un chevalier Jedi. Il peut prendre ses propres décisions. Son maître ne l'obligera pas à rester, mais est-ce judicieux de suivre un gamin qu'ils connaissent à peine au milieu du désert ?

« Vous pouvez emmener votre lap... gungan. »

« D'accord ! » Réplique Padmé sur un coup de tête. L'adolescent n'a plus le choix, il doit protéger la reine :

« Oui, allons-y. »

Le programme de demain va s'avérer plus intéressant que prévu ! Obi-Wan a néanmoins une intuition qui le tourmente. Désormais qu'ils viennent d'accepter, la Force s'agite.