Il fait jour tard sur Tatooine. Toutefois, dès que l'éclat de l'aube émerge au-delà des montagnes, la température augmente considérablement en moins de quinze minutes. Obi-Wan est assis sur le siège arrière d'une sorte de minuscule landspeeder. Un modèle urbain, inadapté à cet environnement aride. C'est le seul véhicule qu'Anakin peut emprunter à son maître. La coque a rouillé en profondeur, chose qui confirme que l'air est plus humide qu'on pourrait le croire.

Padmé est sortie dès l'aurore pour s'acheter des vêtements auprès de Wakko Wakko. Son habit précédent a souffert. La fillette porte maintenant une tenue de sport légère et résistante, du genre que les filles de notables mettent en été. Elle n'a néanmoins pas choisi celle-ci pour son côté pratique. C'était ce qu'il y avait de plus élégant en magasin. La jeune reine tenait à se mettre en valeur. Autrement, le padawan ignore pourquoi Jar Jar Binks a accepté de venir. Il semble heureux de visiter et ne cesse de faire des commentaires creux sur le paysage :

« Voussa voir tout ce sable ? Et les montagnes ? Tout magnifique ! » Dit-il dans une exclamation joyeuse.

Seulement, personne ne réagit, ce qui n'empêche évidemment pas le gungan de continuer. Anakin conduit avec talent : on ressent à peine ses accélérations, malgré l'état lamentable de l'engin. Sa petite voisine a le visage écarlate. Elle n'a rien prononcé depuis le départ. Parfois, Padmé trouve assez de courage pour se tourner vers le conducteur, ouvrir sa bouche, mais se ravise immédiatement et garde le silence. La gamine répète ce manège depuis une heure. Le garçon agit guère mieux : lui aussi pivote de temps en temps, se fige, puis revient simplement en position initiale devant son guidon. Si on combine leur danse aux observations incessantes de Jar Jar sur les « merveilles du désert », on obtient un résultat digne d'une pièce de théâtre ambrolienne. Des amateurs de l'absurde, les ambroliens. Ils adoreraient.

Le landspeeder s'engage à l'intérieur d'un canyon, qui s'enfonce profondément sous le sol. La lumière diminue, ainsi que cette chaleur infernale qui balaye tout sur son passage. Pour la première fois, Obi-Wan se sent bien. Le voyage s'avère agréable, finalement. L'appareil commence à ralentir, entrant dans une grotte éclairée par des lanternes artisanales. Elle mène sur un immense bassin entouré de falaises abruptes. Une voilure est étendue à quelques mètres :

« Nous... on est arrivé ! » Signale Anakin en se garant à l'abri du voilage.

Le véhicule se fige et tombe comme une masse. Le répulseur ne sait produire que deux résultats : démarrer ou s'éteindre. La subtilité d'une douce descente, c'est réservé au matériel entretenu convenablement. Le garçon saute par-dessus la portière. Inutile d'essayer de tirer la poignée, le mécanisme est cassé. Les trois autres suivent son exemple. Obi-Wan s'éloigne afin de contempler les environs. Ce lieu ressemble à un cratère. Le gamin essaye de déverrouiller le coffre arrière, mais celui-ci refuse de bouger. Leur compagnon gungan vient lui prêter main forte : il tire si brutalement que le couvercle s'arrache !

« Missa désolé, missa a... »

« Ce n'est pas grave. Je souderais la jointure au retour. » Coupe Anakin en sortant son sac.

L'adolescent se sent mal tout à coup. Il perçoit un murmure incompréhensible. La Force lui paraît devenir agressive. Le jeune homme a la sensation que sa peau s'électrise. Cet endroit est dangereux. Obi-Wan respire lentement pour calmer ses nerfs. Il remarque plusieurs structures qui sortent des sables. Elles sont couvertes de dalles hexagonales en pierre sombre. Qu'est-ce qu'il y a là-dessous ? Le garçon approche, suivit par la reine Amidala. Elle l'observe discrètement.

« Il y a une entrée, là-bas ! » Dit-il en désignant un drapeau gris.

Le gamin marche jusqu'à atteindre ledit pavillon. Il pose ensuite ses mains à terre et cherche longuement, avant de sortir une corde de la poussière, tirant de toutes ses forces. Une dune s'élève et s'ouvre pour dévoiler un passage lugubre. À l'intérieur, Anakin presse son index sur un bouton. Les lampes s'illuminent pour révéler un hangar. Obi-Wan réagit :

« Attendez... nous sommes dans un... »

« Très vieux vaisseau, oui. »

Les plaques au sol ont éclaté en révélant un enchevêtrement de conduites. Quelques plateformes sont peintes d'une couleur plus vive, avec une marque signalant un sens d'ouverture. Les monte-charges probablement. Le jeune homme passe sa manche sur une inscription en relief et retire la crasse. Ces symboles... un bâtiment de la fédération du commerce ! Obi-Wan a des notions en Langue Normalisée, le dialecte qu'utilisent les fédéraux. Cet appareil n'a aucune dénomination, juste un code d'identification qui commence par « TL ». Un cuirassé ? Il y a une mention supplémentaire gravée au-dessus, dans le métal. Padmé tire sur la robe du padawan :

« C'est écrit 'Division Grievous'... je ne me souviens pas d'avoir déjà entendu un tel nom. »

« Moi non plus. L'Ordre Jedi n'est pas au courant de son existence ou on ne m'en a jamais informé. »

« Par ici ! » Interrompt Anakin, désormais assis devant un pupitre.

Ils se rapprochent tous du garçon. Obi-Wan entend encore cet étrange chuchotement. Il semble plus intense. Le petit démarre la console : un plan détaillé du navire s'affiche. Il est monumental, au moins soixante ponts de haut ! Une bonne partie de la structure a été détruite depuis longtemps.

« Je suis venu pour un coupleur d'énergie. J'en ai vus à ma dernière visite dans les chasseurs de ce hangar ventral, là. Nous sommes du côté dorsal. On devra passer par le tunnel de service. Je connais bien la route. Si par hasard vous vous perdez, cherchez une ligne rouge à vos pieds. Mon prédécesseur l'a peinte. Elle vous ramènera en surface. »

« Vous venez souvent ? » Demande Obi-Wan.

« Une fois par semaine. Je déteste ça. Il y a un truc inquiétant qui se dégage de cet endroit. Après, on ne trouve pas meilleure épave sur tout Tatooine ! Alors j'ai vraiment le choix ? »

« Missa pas avoir peur ! » Répond Jar Jar avec le sourire.

« Tu as de la chance. » Signale Anakin. Le gamin se relève, éteint l'écran et désigne une porte :

« Allons-y ! En étant rapides, nous aurons terminé dans la demi-heure ! »

Il détache le tube en métal qui barre l'accès puis actionne la commande manuelle. Les battants se rétractent en silence et révèlent un couloir recouvert par des milliers de débris. Les lampes du plafond brillent d'une clarté mourante. L'éclairage redevient parfois quasiment normal, mais s'essouffle vite à nouveau. L'aération grince bruyamment. L'atmosphère s'est faite malsaine, comme si l'air devenait toxique dans les coursives.

« Surtout, évitez de toucher aux parois ou aux gravats ! Ils sont brûlants. »

Le petit prend une profonde respiration et avance. Padmé reste dans son ombre. Par contre, Jar Jar ne bouge pas. Le gungan tente de mettre un doigt sur le mur. Il est couvert de petites dalles hexagonales noires. Voyant qu'il ne se passe rien, le voilà qui décide de poser sa main :

« Pourquoi luissa dire chaud ? Pas du tout ! »

Obi-Wan suit son exemple, plaçant la paume entière. Un instant suffit pour lui occasionner une douleur abominable. Le jeune homme se retient de hurler et grogne juste :

« Bon sang ! C'est bouillant ! »

« Bizarre, missa rien sentir. » Jar Jar a sa main visiblement plaquée sur la même cloison.

En observant ses doigts, l'adolescent se rend compte qu'il n'a aucune blessure.

« Qu'est-ce que vous faites ? Dépêchons ! » Hurle Anakin.

« Noussa arriver ! » Lance Jar Jar en se mettant à courir.

Obi-Wan lui emboîte le pas, encore secoué par la surprise. Il regarde attentivement quelques hexagones et remarque un reflet rose. C'est du métal de Cortosis, pas de la pierre ! Probablement, et de loin, le matériau le plus rare de la galaxie. Une tonne suffirait à s'acheter un pays. Ce vaisseau en est tapissé. Incroyable ! Tous les chevaliers connaissent évidemment le Cortosis, seule substance qui soit insensible à la Force. Vous ne pouvez ni le soulever ni le propulser ni voir au travers. L'Ordre s'en sert pour concevoir les cellules permettant d'emprisonner les criminels sensibles au flux cosmique.

Le Sénat surveille sa production. Une loi oblige d'ailleurs les principaux édifices politiques à en installer comme isolation, afin d'empêcher que des gens n'utilisent leurs pouvoirs pour espionner. Le métal se reconnaît facilement : sa texture proche de la roche, notamment, est distinctive. Il semble noir à première vue, mais s'avère en réalité violet sombre avec un reflet rose. Vous êtes sensible à la Force ? Le plus infime effleurement occasionne une brûlure aux terminaisons nerveuses. Son coût et surtout sa fragilité l'écarte heureusement d'un usage militaire intensif. Une vibration brusque le brise sans difficulté. L'armateur d'un tel bâtiment a certainement été obligé de trouver des solutions onéreuses pour réunir autant de dalles sans qu'elles n'éclatent.

Comment la fédération a-t-elle réussi à en accumuler une si grande quantité ? Non, ce n'est pas la question importante. Pourquoi dispose-t-elle d'un navire couvert de Cortosis ? La matière n'est utile que contre les utilisateurs de la Force, ce qui revient à dire que les fédéraux possèdent des vaisseaux conçus spécifiquement pour combattre des Jedis ! Obi-Wan a l'étrange sentiment que ses supérieurs trouveront la découverte fort intéressante. Dans tous les cas, le jeune homme ne pouvait pas s'imaginer dans une pire position : il sera incapable d'utiliser ses dons dans cette épave et son arme s'éteindra au moindre contact avec les murs.

Tous les enfants de la galaxie l'apprennent à l'école : un sabre-lumière est comparable en puissance à une supernova. Un tel outil pourrait tout désintégrer sur son passage. Le sabre utilise un cristal Kiber pour générer une « lame » de pure énergie avec la friction colossale occasionnée par la Force elle-même. C'est la seule pièce de technologie connue qui soit en mesure de dompter le flux cosmique artificiellement. Vous ne trouverez cependant aucune usine capable d'en fabriquer. Le niveau de précision nécessaire pour assembler ses composants nécessite une perception surnaturelle. Toutefois, malgré sa dangerosité, posez une modeste plaque de Cortosis devant lui et l'engin ne démarre plus.

Si d'aventure la situation se présente un jour, le Maître-Chevalier Mace Windu conseille de « donner un coup de savate, ça suffira à résoudre le problème ». Obi-Wan ne peut que rester humble face à une telle démonstration de sagesse. Le padawan marche vite. Ses compagnons ont pris de l'avance. Soudain, il se fige. Un autre murmure. La voix est trop basse pour entendre des mots, mais le jeune homme sait avec certitude que ça signifie quelque chose. Anakin s'arrête devant la porte d'une conduite. Padmé se tient dans son dos. Jar Jar penche sa tête au-dessus du vide. L'adolescent arrive à portée, soufflant bruyamment.

« C'est le tunnel de service dont j'ai parlé plus tôt. Il n'y a pas de gravité à l'intérieur, pour faciliter les déplacements des droïdes. Vous voyez cette corde ? » Le garçon montre un câble tendu :

« Hissez-vous vers le bas ! Sans pesanteur, il faudra peu de temps pour descendre. »

« Missa passe en premier, missa bon grimpeur ! »

Jar Jar s'élance... et frappe le mur du fond comme une brique. Il n'a pas réalisé ce que « absence de gravité » voulait véritablement dire. Anakin éclate de rire, puis dit en l'entendant maugréer :

« J'avais pourtant prévenu... »

Padmé saute prudemment, saisissant le cordage avant que son élan ne la fasse dériver. Obi-Wan et Anakin l'imitent. Alors qu'ils descendent, le gamin demande :

« Qu'est-ce que tu fais dans la vie, Jar Jar ? »

« Missa chasseur ! Missa rapporter le gibier pour grandes fêtes. Grosse responsabilité ! Missa très fier ! »

« Un travail intéressant. Tu n'as pas l'habitude de voyager sur un vaisseau, alors ? »

« Pouah, non ! Missa jamais faire ça avant que nuée de métal attaquer. »

« Je vois. »

On peut entendre dans sa voix qu'Anakin est déçu. Lorsqu'ils atteignent leur destination, le garçon tire sur un levier de commande pour libérer le passage vers une coursive. Il pose ses pieds délicatement, retrouvant la gravité. Jar Jar passe à son tour, mais ne mesure pas la différence de pesanteur et se retrouve à genoux. Le gungan ronchonne :

« Maudite gravité ! »

La reine Amidala n'a toujours pas prononcé un mot. Elle est si silencieuse qu'on la croirait aphasique. Le gamin tourne régulièrement ses yeux dans sa direction. Obi-Wan se rend bien compte qu'il voudrait profiter de ce voyage pour discuter. Seulement, le petit a largement surestimé sa bravoure. Il n'aime pas être là et ne voulait pas venir seul. Cet endroit l'angoisse. Le seul fait d'agir normalement lui coûte déjà beaucoup. L'éclairage est si faible qu'on y voit à peine. Une sorte de bruit métallique sert de fond sonore. Le murmure est devenu puissant. Le jeune homme a des sueurs froides, maintenant qu'il comprend les mots : « Par ici ! ». L'appel ressemble à un souffle d'agonie et vient d'un couloir proche. Anakin entre dans le hangar, plein jusqu'au plafond de chasseurs-bombardiers droïdes.

Le garçon sort une torche chimique de son sac et la lance. L'éclairage se met à briller au maximum en réaction, révélant l'étendue des dégâts. Du sable s'est infiltré partout. La fillette est prise d'un spasme de terreur en voyant les monticules de droïdes cassés. Leurs bras bougent encore. Ils sont endommagés au-delà de toute réparation possible. Le plus épouvantable, c'est que les orifices oculaires brillent. Des montagnes d'yeux rouges ! La moindre machine est couverte de Cortosis. Tout aurait dû s'autodétruire dès que l'ordinateur central a cessé d'émettre. Pourquoi ce ne fut pas le cas ? « Par ici ! » Obi-Wan se retourne et ne peut s'empêcher d'aller en direction du corridor, tandis qu'Anakin s'exclame :

« J'ai besoin d'une seconde pour démonter ce truc et nous pourrons partir ! »

« Le plus tôt sera le mieux. » Chuchote Padmé.

L'adolescent arrive devant l'entrée. Impossible de savoir ce qu'il y a là-dedans, c'est trop sombre. Alors que le padawan s'avance, une porte se verrouille brusquement derrière lui. Le voilà séparé des autres.

« Hé ! La porte ! » Se met-il à crier.

Un mouvement approche :

« Obi-Wan ? Attendez, je vais ouvrir ! » C'est Anakin, qui semble s'affairer pour résoudre le problème, en vain. Finalement, il balbutie :

« Impossible de... je devrais... ou plutôt... »

« Missa pousser ! » Le gungan s'acharne, sans effet.

« Inutile, Jar Jar. Ce genre de porte résiste aux explosions. » Signale Padmé.

Avec n'importe quel autre vaisseau, Obi-Wan sortirait juste son sabre-lumière, mais ça ne servira pas à grand-chose ici.

« Vous ne pouvez rien faire ? » Demande sèchement le jeune homme.

« Non... il doit y avoir une ligne rouge à vos pieds. Suivez-là ! Vous devriez pouvoir remonter. On attendra en haut ! »

« D'accord... » Termine-t-il, le cœur serré par l'inquiétude.

« Par ici ! »