Un vent violent souffle sans discontinuer. On entend aucun autre son. Cette nuit, Qui-Gon n'a pas fermé l'œil. Les évènements de la veille ont sérieusement ébranlé Obi-Wan. Padmé ? La pauvre en vit de belles depuis quelques temps. Une terreur à ce point gigantesque ne s'oubliera pas sans effort. Jar Jar s'est absenté. Le maître l'a vu s'éloigner vers le désert. Ce qui s'est produit récemment a offert à la malheureuse créature l'expérience d'une rencontre avec ses dieux, qui peut savoir ce qu'elle en déduira ?
Quant à Anakin... le garçonnet est resté silencieux comme une tombe. Tout bien considéré, c'est probablement lui qui s'en sort le mieux. Qui-Gon s'interroge sur ce que Wakko Wakko a pu faire subir à cet enfant, pour qu'il puisse traverser une telle épreuve en étant à peine gêné. Sans parler du fait que le petit affiche une flagrante affinité avec la Force. Il ne semble toutefois pas en avoir conscience. Pas encore.
Normalement, leur mission devrait passer en priorité, mais ils ont aussi l'obligation de l'emmener à Coruscant. L'Ordre Jedi est exceptionnellement rigide sur cette question : « Peu importe les conditions qui l'entourent, son âge ou son origine, un utilisateur de la Force non-découvert doit être ramené à un temple afin d'y recevoir une instruction. Toute opération en cours, indifféremment de l'importance, peut-être suspendue si nécessaire. » Le maître sait ce qui se produit parfois quand un élu du flux cosmique évolue par lui-même. Ce serait mortellement dangereux de l'abandonner sans supervision. Il faudra trouver un moyen pour le libérer.
Le chevalier repousse la couverture et s'installe sur le bord du lit. Il sort un instrument médical tubulaire de sa ceinture et le presse contre sa nuque. L'outil sonne au bout d'une seconde, révélant le résultat de l'analyse sous la forme d'un chiffre. Seule une formation clinique permet d'en comprendre la signification. Qui-Gon soupire : son malaise psychique a une manifestation physique quantifiable. Bien évidemment, il lui suffirait de fermer les yeux pour voir que son « corps lumineux » a explosé en millions d'éclats. Cette description métaphysique n'aidera cependant pas les droïdes médicaux à poser un diagnostic. Une chute énorme du taux de midichloriens est plus concret.
Un midichlorien est une bactérie, qui infeste occasionnellement les cellules des organismes complexes. Sa présence s'avère bénigne pour l'hôte, puisqu'il ne consomme rien sans apporter d'équivalent en retour, et son absence n'a aucune incidence sur la santé. L'infection dépend des individus, telle personne pouvant vivre en ayant 16% de ses cellules contaminées, alors que telle autre atteindrait 90%. Ce n'est ni héréditaire ni transmissible aux enfants durant la gestation. On ne naît jamais avec des midichloriens, mais on finira tous par en avoir dans le sang après la naissance. Une curiosité, qui reste inexplicable depuis l'aube des sciences.
Il existe une croyance populaire tenace à leur sujet : ces étranges compagnons seraient à l'origine de la Force ou de ses utilisateurs. Toutefois, voilà des siècles que l'Ordre Jedi a cessé de donner crédit à cette théorie farfelue. Nombreux sont les gens qui en ont un taux monumental sans manifester la moindre connexion avec le flux. On pensera surtout à ces célèbres exemples que sont le poète Mon Calamari « Budani », le prince Ecxor d'Alaxar, l'architecte Pallo Bracto ou même le sénateur nubien Sheev Palpatine, parmi tant d'autres. Au contraire, plusieurs Jedis sont presque sains, tels que Violi Zetr, Kit Fisto ou Dooku.
Néanmoins, une augmentation brutale de ce taux prouve un changement radical. La quantité de midichloriens évolue habituellement assez lentement. L'utilisateur de la Force verra pourtant leur nombre grandir énormément la première fois qu'il appellera le flux cosmique à son service, même inconsciemment. À l'inverse, une diminution signale l'existence d'une maladie mortelle, puisque la bactérie évacue toujours les organismes dont la vie s'éteint. L'explication admise par les Jedis, et en conséquence par l'ensemble des médecins, c'est qu'ils sont stimulés par les fluctuations de la Force.
Qui-Gon observe attentivement son bras gauche. Il pourrait tout aussi bien n'avoir jamais existé que ça serait pareil. Le chevalier utilise son pouvoir pour lui redonner un semblant d'animation. Une mise en scène qui fera croire aux observateurs que le membre fonctionne. Le règlement de l'Ordre s'oppose à l'usage du flux cosmique pour une question de vanité. Cette fois, leur situation le justifie : si Obi-Wan ou Padmé se rendent compte de son état, ils paniqueront. Un Jedi doit inspirer calme et confiance à ses partenaires dans les moments d'angoisse.
L'homme se lève, empoigne sa robe et l'enfile. Il ne ressent aucune douleur, mais la destruction de son essence est impossible à ignorer. Il n'y a pas de mots, en Basic, pour expliquer la sensation : tout est décoloré, terne et, malgré cela, aveuglant. Chaque mouvement donne l'impression d'avoir du retard ou d'être en avance. En fermant ses paupières, Qui-Gon peut contempler les morceaux de sa propre âme qui scintillent. Un fragment s'éteint chaque seconde. Le fait d'utiliser la Force risque d'accélérer ce processus. L'astuce avec son bras va certainement lui coûter des minutes d'espérance de vie.
Le chevalier quitte sa chambre en toussant bruyamment, puis marche vers celle de Padmé et frappe :
« Qui est-ce ? » Demande la fillette avec une voix morne.
« Qui-Gon ! Je peux ouvrir ? »
« Oui. »
La porte glisse délicatement. L'homme remarque que la petite a pleuré.
« Je ne suis pas présentable. » Dit-elle dans un chuchotement fatigué, souriant tristement.
« Pour un Jedi, l'apparence compte peu ! » Il lui retourne son sourire en prenant bien soin d'agiter ses deux bras.
« Je fais une piètre reine. Rongée par la peur. Fragile. Sans expérience. Qu'est-ce que les nubiens espéraient ? »
« Regardez-moi, mon enfant ! »
La fillette lève son regard, mais n'arrive pas à soutenir celui de Qui-Gon plus d'un court instant. Son interlocuteur ajoute avec délicatesse :
« Pensez-vous que les habitants de Naboo imaginaient une telle situation se produire ? Les derniers évènements ont placé des millions d'innocents face à l'horreur. Dans ce contexte, je trouve vos actions admirables. Il n'y a rien dont vous devriez avoir honte. Votre courage dépasse largement ce qu'on devrait raisonnablement espérer d'un enfant. »
« J'aurais préférée qu'ils ne m'élisent pas ! » Padmé relâche un long sanglot.
« Qu'importe la raison qui a motivé vos compatriotes à faire un tel choix. Ils ignorent encore à quel point c'était pour le mieux. La Force a approuvé leur décision, car elle est bonne. Concentrez votre esprit sur l'avenir et n'ayez pas peur d'éprouver des doutes de temps en temps. »
« J'essayerais. »
« J'emmène Obi-Wan au temple Jedi pour une leçon importante. Voulez-vous venir ? »
« Pourquoi pas. »
« Préparez-vous, dans ce cas. »
Le chevalier referme et s'éloigne en direction de la chambre d'Obi-Wan. En s'approchant, l'homme peut entendre un grognement sourd. Il ouvre sans frapper : son padawan se tort de douleur sur le lit ! Qui-Gon s'installe et pose sa main sur le front de l'adolescent. Une souffrance fulgurante l'immobilise jusqu'aux extrémités ! Le jeune homme lève ses yeux exorbités et hurle :
« C'est... ça ne s'arrête... pas ! Ils... partout ! » Gémit-il.
« Obi-Wan, respire ! »
Le jeune homme s'agite. Son supérieur utilise la Force pour lui apporter du calme. Il parvient à apaiser l'adolescent en absorbant une fraction de ce supplice. Le pauvre crache ses poumons :
« C'était... » Soupire-t-il, sans réussir à finir sa phrase.
« Ta connexion avec le flux cosmique s'est intégralement ouverte. Tu n'es pas encore prêt à le supporter. »
« Ce sera... toujours... ainsi ? »
Qui-Gon offre au malheureux un hochement de tête désolé, puis répond sèchement :
« Oui, pour le reste de ton existence. Tu ressentiras l'exaltation de chaque naissance et la terreur de toutes les morts. L'espoir du chasseur qui attrape finalement sa proie et la désolation de celui qui va être dévoré. Je t'aiderais à porter ce fardeau, le temps que ton esprit s'habitue. »
« J'ai entendu... quelqu'un... dans les ténèbres. Il disait avoir... libéré mon potentiel... que l'Ordre Jedi... nous gardait... affaiblis. C'est la vérité ? »
« C'est la vérité, en effet, d'un certain point de vue. »
« D'un certain... point de vue ! Vous trouvez que ce qui m'arrive est... une question... de point de vue ? »
« Tu apprendras, Obi-Wan, que beaucoup de vérités auxquelles nous tenons dépendent avant tout de notre point de vue. »
Le maître peut voir que son disciple est à peine capable de l'entendre. Il commence seulement à reprendre pied.
« La Force est... réellement aussi violente ? Pourquoi... on ne nous l'a... jamais dit ? » Demande-t-il.
« Tu peux marcher ? »
L'adolescent se relève en s'aidant du mobilier.
« Je crois... oui. »
« Parfait ! Nous allons au temple. L'heure est venue de t'apprendre la nature du Côté Obscur. »
