Obi-Wan a l'impression que la lumière est plus brillante qu'elle le devrait. Chaque respiration lui fait ressentir une douleur impossible. L'air semble lourd, presque brûlant. La petite Padmé reste loin derrière. Elle paraît inquiète. L'activité des gens s'est réduite. Les mandreloukhs sont présents en masse dans la rue. Une trentaine de vaisseaux capitaux flottent au dessus des bâtiments. Les bannières flottent au vent. Des droïdes chantent d'antiques poèmes et dansent sans discontinuer. L'anniversaire de Jabba approche. Le jeune homme questionne son supérieur, pour se changer les idées :

« Maître... j'aurais aimé... savoir... pourquoi... ne pas simplement payer un pilote et son vaisseau... pour quitter... cet endroit sans attendre ? »

Qui-Gon ne répond pas immédiatement, mais l'adolescent sait qu'il sourit. L'homme tourne sa tête et réplique, amicalement :

« En territoire Hutt ? Hors de question ! Un vaisseau de transport doit impérativement obtenir l'autorisation du Pantrath local pour décoller. L'équipage serait obligé de déclarer sa marchandise, ses passagers et de payer une 'taxe'. Aucun pilote n'est assez désespéré pour jouer au contrebandier contre des Hutts. En tant que Jedis, on se ferait dénoncer. Les délateurs touchent des fortunes s'ils aident à dénicher l'un d'entre-nous. Officiellement, c'est parce que les Hutts adorent nous offrir le meilleur accueil possible et n'apprécient pas les cachotteries. Officieusement, ça leur sert à perturber nos missions. Ils nous retiendraient ici pendant un mois, par simple caprice. »

« Je comprends. Veuillez... pardonner mon ignorance. »

« Tu n'as pas à t'inquiéter, Obi-Wan. C'est ma tâche de t'instruire sur ces choses. Il y a des connaissances qu'on étudie dans les holocrons et d'autres qui viennent avec l'expérience du terrain. Fort malheureusement, tu viens de prendre un énorme raccourci dans ta formation. Nous n'avons plus le luxe de la délicatesse. »

« Quelqu'un m'a dit un truc du même genre, lorsque j'ai effectué mon service dans la milice citoyenne. » Signale Padmé.

« Attendez, vous avez déjà... » La fillette interrompt Obi-Wan. On voit qu'elle a l'habitude de se répéter :

« Pour répondre à votre prochaine question, personne ne peut être nommé à une fonction publique s'il n'est pas majeur. Or, sur Naboo, la majorité légale dépend du service citoyen. Nous devenons officiellement des adultes après nos classes dans la milice. »

« C'est quelque chose qui... arrive souvent... de... faire ses classes si jeune ? » Continue Obi-Wan, non sans tousser longuement.

« Jamais, en vérité. J'ai été la plus jeune de notre histoire. Par chance, mon instructeur venait de ma famille proche. »

« Votre père ? » Questionne Qui-Gon.

« Non, mon oncle, du côté de ma mère. »

« Si j'ai bonne mémoire, votre oncle est... »

« Le sénateur Palpatine. »

« L'excellence coule dans votre sang, alors. » Termine le chevalier en éclatant de rire.

Sheev Palpatine est un génie, qui n'aurait aucun égal si Padmé n'existait pas. La fillette suit un cursus remarquablement similaire au sien, quand on y pense. Il fut roi de Naboo très jeune, lui aussi, vers ses 17 ans. Suite à quoi, le politicien s'engagera dans l'armée républicaine durant dix ans. Il s'avère le seul de sa génération à être devenu simultanément officier dans l'infanterie de surface et capitaine dans la flotte stellaire, une anomalie qui prouve indirectement son talent prodigieux.

Après cette impressionnante carrière militaire, le jeune homme de 27 ans fut élu sénateur par un nombre record de nubiens, poste qu'il occupe toujours. On lui prête la réputation d'être à la fois un économiste talentueux, un gestionnaire respecté et un redoutable stratège. Ses compétences le placent en tête pour succéder à Amitar Idal en tant que dirigeant de l'Alliance des Systèmes du Noyau, le principal mouvement réformiste au Sénat. Son influence est si incontournable que les corelliens s'en moquent ouvertement : « Sans Palpatine, personne n'entendrait parler de Naboo », disent-ils à la moindre opportunité.

Le temple Jedi apparaît au détour d'une rue. L'édifice devrait normalement être visible depuis la place centrale, mais quelqu'un a déposé des déchets devant. Les murs sont recouverts d'immondices. La cloche de Beskar a disparu, bien évidemment. Aucun des locaux n'allait laisser un tel objet traîner, surtout quand on sait à quel point le matériau qui la compose est cher. Un métal imperméable aux armes à énergie, capable de repousser jusqu'au sabre-lumière si l'utilisateur ne met pas suffisamment de pression dans son coup. Sa production est un monopôle des mandaloriens et participe grandement à leur excellence martiale.

Il a cependant une seconde propriété, moins connue : celle de tinter sous l'effet du flux cosmique. Les croyants pensent que le prêtre fait carillonner sa cloche de Beskar lors d'occasions spéciales, telles que les fêtes des récoltes, par exemple. Ce n'est pas le cas. Elle sonne parce que la Force le veut. Celle du temple de Coruscant a une taille ahurissante, mais ne réagit pourtant pratiquement jamais, sauf lorsque le destin de la galaxie se retrouve scellé, d'une façon ou d'une autre. Un mythe tenace précise que sa première sonnerie daterait du jour où Darth Revan fut assassiné, l'instant décisif qui conduisit à la chute des Siths.

Qui-Gon presse le bouton d'ouverture de la porte. Pas de réaction. Il saisit donc sa poignée et tire, dégageant péniblement le passage. À sa grande surprise, le lieu n'est pas vide. Une femme se trouve face à ce qu'il reste de l'autel, en position de prière. Un garçon et une fille sont assis dans la poussière. Obi-Wan reconnaît Owen, le frère d'Anakin. L'adolescente qui l'accompagne doit certainement être celle qu'il appelait « Beru ». L'intéressé tourne son attention vers eux, renâcle bruyamment et crache aux pieds du chevalier Jedi.

« Owen ! Ce n'est pas quelque chose qu'on fait au temple ! » Lance soudain la femme qui prie.

L'adolescent répond avec nervosité :

« Dé... désolé maman. »

Le jeune homme sourit à sa mère puis se lève et s'approche, discrètement, chuchotant au trio :

« Qu'est-ce que vous voulez ? Ce n'était pas suffisant de mettre mon frère en danger ? Il faut en plus... »

« Owen ! Pourquoi tu... oh. »

La femme se fige au moment où ses yeux croisent ceux de Qui-Gon. Elle sourit et réajuste sa tenue. Ses vêtements ont une simplicité austère. Son visage rayonne de bonté. Sa beauté semble irréelle. Il faudrait n'avoir aucun cœur pour ne pas être instantanément conquis. Subitement elle sautille, prend la main de Padmé entre ses paumes et s'exclame d'un ton joyeux :

« Vous êtes les gens dont Anakin n'arrête pas de parler ! »

La fillette rougit comme jamais auparavant dans sa vie. Elle ne sait absolument pas quoi dire. Heureusement, Qui-Gon Jinn répond à sa place :

« Mes respects, madame. Mon nom est Qui-Gon. Voici Obi-Wan et Padmé. »

« Ah ! Par la Force ! Pardonnez mon impolitesse, monsieur. Je suis Shmi, la mère d'Anakin et voici Owen, mon autre fils, ainsi que sa fiancée Beru. C'est un honneur de rencontrer les distingués clients du maître. »

La femme fait une révérence. Padmé ne peut s'empêcher de remarquer qu'elle ne pose pas ses pieds aux bons endroits. Owen ronchonne.

« Nous ne voulions pas déranger votre méditation. » Ajoute Qui-Gon.

« Pas du tout ! Je suis contente que de nouvelles têtes viennent au temple. Le culte de la Force est devenu silencieux depuis que les prêtres sont partis. »

« Les prêtres ? Ce n'est pas le seul lieu du culte à avoir été abandonné ? » Interroge le chevalier, intrigué.

« Ho, c'est vrai... les étrangers ignorent tout de cette histoire. Nos prêtres ont tous disparu du jour au lendemain, il y a douze ans. Sans eux, les temples restent en décrépitude. On ne parle plus de cet évènement lugubre. Les esclaves sont superstitieux, vous savez ? »

« Je veux... bien le croire. » Signale Obi-Wan. Shmi le regarde avec compassion.

« Vous n'avez pas l'air en forme, jeune homme ! » Lui dit-elle.

« Ce n'est rien... de grave... une blessure superficielle. » L'adolescent sourit pour la rassurer.

« Mon père m'emmenait écouter les sermons quand j'étais malade. Il disait que la Force guiderait ma guérison. J'appréciais l'ambiance de cet endroit, quand il y avait encore de la vie. » Continue la mère.

« Mes compagnons et moi-même avons une vision similaire des choses. »

« Vous êtes des missionnaires, n'est-ce pas ? Vos habits ressemblent à ceux de moines. »

« En quelque sorte. Nous voudrions profiter de cette charmante matinée pour discuter des textes saints. »

« Un loisir respectable ! Nous ne vous dérangerons pas, dans ce cas. Notre travail attend. »

Elle se dirige vers la porte et serre la main de Qui-Gon avant de sortir. Son fils la rattrape et grogne :

« Pourquoi tu es gentille avec eux ? C'est de leur faute si Anakin... »

« Anakin sait très bien ce qu'il fait, Owen ! Ces gens ne sont pas responsables de sa témérité. Inutile d'en discuter. »

Ils sortent et s'éloignent. Beru, plutôt que de les suivre, se fige sur le seuil :

« Excusez l'impolitesse de mon fiancé. La famille, c'est toute sa vie. »

« Nul besoin de vous justifier en son nom, ma jeune amie. Nous comprenons le sentiment et n'avons aucune animosité envers lui. » Répond Qui-Gon d'une voix rassurante. Tout à coup, l'adolescente se met à genoux et pose sa tête au sol :

« Recevez nos remerciements pour avoir protégé Anakin. Que la Force soit avec vous ! » Elle se relève et court rattraper Owen, sans laisser au Jedi le temps de réagir.

Le chevalier soupire, puis marche jusqu'au fond du temple. Il ne reste presque rien : plusieurs bancs, un autel brisé et une armoire pourrie. L'homme commence par redresser les sièges. Obi-Wan et Padmé s'élancent pour l'aider. Lorsqu'ils ont terminé, le Jedi claque des doigts : toute la poussière tombe des murs, détachée par une puissance invisible. Les fresques peuvent enfin être admirées de nouveau ! Elles ne sont pas aussi réussies ni vibrantes que celles de sanctuaires plus célèbres, mais l'artiste a fait un effort dans sa réalisation.

Les peintures retracent l'histoire de la galaxie, des âges obscurs qui ont précédé la République galactique jusqu'à l'époque moderne. Obi-Wan a déjà vu ces images, pourtant quelques-unes lui donnent aujourd'hui une sensation différente. Celle du fond notamment, la « bougie des tempêtes ». Pourquoi un modeste dessin lui fait-il si peur ? Qui-Gon remet le pupitre debout et s'installe à l'arrière. Le chevalier extirpe un cube de sa robe et le lance au centre de la pièce.

« Installez-vous ! » Dit-il en direction de ses acolytes, qui s'exécutent sans un mot.

La boîte se soulève du sol et lévite. L'objet éclate en de multiples pyramides, qui diffusent une projection volumétrique dans toutes les directions. Le temple disparaît, effacé par un pré verdoyant caressé d'une brise légère. La seule trace restante de l'édifice est son entrée, encore ouverte vers l'extérieur. Le Jedi agite son index droit et la porte se referme, ne laissant que ce paysage paisible.

« Je ne savais pas que des holocrons de ce genre existaient. En général, ils se contentent de diffuser l'hologramme de quelqu'un ou la version miniaturisée d'une scène, non ? On peut vraiment aller si loin dans le réalisme, aujourd'hui ? » S'exclame la reine Amidala, conquise par la fidélité saisissante du décor.

« Ce modèle est unique. Une création de mon ancien maître qui servait pour mes leçons. Il contient un petit fragment de sa mémoire. »

Qui-Gon sourit toujours chaleureusement quand il parle de Dooku. Son regard ne brille pas seulement du respect sincère d'un étudiant envers son professeur, non : on jurerait qu'il le considère comme un père.

« Tout d'abord, je tiens à préciser que vous pourriez demander à n'importe quel prêtre cette même explication et celui-ci l'offrira sans hésiter. Ce n'est donc ni un secret ni un mystère ésotérique. La principale raison qui fait que vous ne l'avez pas entendue plus tôt, c'est uniquement parce que notre religion l'estime inappropriée avant un certain âge. Néanmoins, pour être parfaitement franc, autant l'Ordre Jedi que le Culte de la Force évitent soigneusement d'en discuter, si les circonstances ne le justifient pas. Le sujet est tabou pour une majorité des peuples de la galaxie. »

Padmé a soudainement le regard fuyant. La petite sait que son éducation souffre de sévères lacunes dès qu'on discute des principes avancés de la foi. Elle regrette un peu d'avoir refusé les études religieuses que sa mère voulait lui imposer. Obi-Wan se garde d'ajouter quoi que ce soit. La fillette demande :

« Par curiosité, pourquoi m'avoir proposé de venir ? »

« Pour vous changer les idées ! En plus, vous avez exprimé de l'intérêt quant à la nature du flux cosmique. J'ai estimé que ce cours pourrait trouver du sens aux yeux d'une personne ayant votre esprit. Sur ce, commençons ! »

Il frappe bruyamment dans ses mains et la lumière s'éteint.