« Au début des temps, il n'y avait que la nuit ! »
Qui-Gon Jinn lève une main au dessus de sa tête. Le mouvement fait apparaître un hologramme de la galaxie. La clarté des étoiles est magnifique. Cette projection a tout d'une œuvre d'art. Le chevalier se décale et tend l'index, comme pour révéler un secret de caché à l'intérieur du modèle :
« Puis vint l'aube de notre âge, la naissance du vivant et, avec lui, l'émergence de la Force ! Aujourd'hui encore, l'Ordre Jedi ignore lequel a engendré l'autre. Son unique certitude absolue, c'est que les deux coexistent en symbiose. La disparition d'un seul annihilerait l'ensemble. Tel est l'axiome fondamental de notre réalité : vie et Force forment une unité indivisible.
Nos sciences modernes ont prouvé que les premiers organismes ne sont pas arrivés d'un lieu spécifique, mais simultanément sur toutes les planètes propices à leur développement. Voilà pourquoi, malgré qu'il n'existe aucune preuve confirmant cette hypothèse, le culte de la Force considère le flux cosmique comme une conscience divine, qui a façonné la vie afin de prendre corps dans notre univers. La Force est l'énergie qui anime la matière inerte, le vivant n'étant au final que le pendant 'matériel' d'une entité spirituelle. »
L'adolescent se souvient de ce petit discours barbant, puisque c'est la première leçon qu'on enseigne aux jeunes novices. Un cauchemar à comprendre pour des gamins. Le chevalier agite ses doigts et l'hologramme se déplace vers la surface d'une planète aride. En quelques secondes, toute l'histoire de l'évolution se rejoue devant les yeux de l'auditoire. Le sol rocailleux devient une forêt, puis un village primitif et enfin une cité orbitale. La version animée du célèbre tableau « Des origines aux civilisations ».
« La Force influence le vivant. Le vivant influence la Force. Les actes des espèces, intelligentes notamment, ont un impact sur le flux cosmique et peuvent altérer sa course. Tout au contraire, son agitation aura une incidence sur l'ensemble des créatures. L'activité d'un individu isolé, même insignifiante, se répercute sur la galaxie. Ses décisions touchent la Force, qui réagit en altérant l'existence de tous. Bien qu'il soit surtout relié à la vie, le flux cosmique exerce une pression colossale contre les forces physiques et plus spécifiquement à l'échelle subatomique. Telle affirmation a depuis longtemps été démontrée par l'observation des pouvoirs du Jedi. »
Le jeune homme remarque l'ennui sur le visage de Padmé. Tout le monde connaît ça par cœur, on l'enseigne à l'école !
« Le flux cosmique devint de plus en plus créatif avec le passage des siècles, à mesure que la vie se multipliait. Un jour, il offrit à l'univers deux précieux joyaux : 'compétition' et 'coopération'. Le premier est une bataille, le second un dialogue. Aucun n'est 'meilleur' que l'autre ou 'nuisible'. La compétition élimine l'inefficace, l'inapproprié, l'imprécis et l'inadapté. Elle déracine chaque faiblesse et renforce les qualités. La coopération combine les différences pour rendre réalisable même l'impossible. Ils sont essentiels, en cela qu'ils débloquent le potentiel du vivant : sa capacité à s'adapter et évoluer. J'imagine que vous connaissez déjà cette proclamation, n'est-ce pas ? »
« Oui, maître. J'admets qu'elle n'est pas passionnante. » Obi-Wan a l'agréable surprise de constater que sa respiration redevient normale.
« Souvent, les choses importantes sont du genre ennuyeuses, mon très jeune apprenti. Toutefois, écartons-nous de ce que les écoles instruisent d'habitude. Commençons par une question : qu'est-ce que les Jedis cherchent à obtenir ? Quelle est leur mission ? »
« Garantir la paix et la justice ? » Répond Padmé avec un sourire complice. Elle se doute que la solution doit être moins évidente.
« Oui ! Cependant, il s'agit d'un symptôme de notre action, pas du véritable but. Obi-Wan ? »
« Maintenir l'équilibre de la Force ? »
« Tout juste ! Voilà l'objectif du Jedi ! Passons au cœur du sujet : qu'est-ce que c'est, l'équilibre de la Force ? »
Obi-Wan s'apprête à dire quelque chose... puis réalise qu'il ignore la réponse. Comment est-ce possible qu'il n'ait pas réalisé ça avant ? Les chevaliers en parlent comme si c'était une évidence aussi élémentaire que « le feu, ça brûle ». Ils discutent ensuite toujours de morale ou d'éthique, jamais de ce que ça signifie concrètement.
« Je ne sais pas, maître. »
Qui-Gon sourit : c'est exactement ce qu'il s'attendait à entendre. Padmé regarde la scène se jouer avec une attention presque surnaturelle. Elle se prépare à prendre mentalement note de toutes paroles. La fillette sent que ce sujet, en particulier, est important, même si elle ne saurait déterminer à quel point.
« La Force a une sagesse qui dépasse l'imagination, pourtant, sa volonté est limpide : elle ne cherche qu'à prospérer, à aller plus loin, plus haut, plus vite. Un voyage éternel tourné vers l'infinité. Malheureusement, chaque mouvement implique de renoncer à la stabilité, temporairement certes, en vue de passer d'un état vers le suivant. Ainsi, la Force tend à engendrer son propre déséquilibre, sans lequel aucune progression ne serait possible.
Ceci ne poserait aucun réel problème... si le vivant n'influençait pas lui aussi la Force ! Dès lors que la vie préfère une direction plutôt qu'une autre, sa pression risque de faire basculer le flux cosmique et d'entretenir un cycle délétère, où les deux vont s'enfoncer mutuellement jusqu'à destruction complète. Une catastrophe existentielle que la galaxie n'a pas été loin de connaître, à plusieurs reprises.
L'Ordre Jedi pense que c'est cette raison qui explique pourquoi des utilisateurs de la Force commencèrent à naître. Le flux estimait nécessaire l'existence d'une 'protection', autant pour garantir le retour de sa stabilité qu'afin d'assurer sa liberté d'agir. Ces gardiens sacrés ont la fonction de lutter contre les excès du vivant. En conséquence, ce que nous nommons nonchalamment 'lumière', n'est en réalité qu'un 'équilibre', dont l'unique adversaire s'avère être la démesure de nos penchants, dans un sens ou dans l'autre.
Qu'est-ce qui encourage les passions ? Envie, culpabilité, doute, peur et honte. Ces sentiments, s'ils ont évidemment leur utilité, ouvrent un chemin sur la méfiance, le mépris, le dégoût et la haine. Ceux-là vont inévitablement mener d'une part aux conflits, à l'agression, et d'autre part jusqu'à une soumission fanatique aux dogmes comme aux tyrans. Or, c'est précisément une marque d'excès en compétition qui engendre la guerre de tous contre tous, ou d'un excès de coopération qui mène à l'oppression ! Tel est le Côté Obscur. »
« La Force serait à la fois sombre et claire ? » S'enquiert Obi-Wan.
L'adolescent apprécie cette tendance qu'ont les autres Jedis à présenter le monde au travers d'analogies poétiques. Qui-Gon Jinn explique trop cliniquement. L'homme fait l'effet d'une brute. Un défaut que les chevaliers ayant démarré leur formation à l'âge adulte partagent : ils manquent de tact et d'élégance. Malgré son éducation ou sa bienveillance, qu'Obi-Wan n'oserait jamais nier, son maître a plus en commun avec un enfant quand on le compare à Yoda.
La projection tridimensionnelle se transforme en une sphère blanche. Soudain, la boule se couvre d'un océan noir déchaîné qui cherche à dévorer la moindre trace de pureté par tous les moyens. Il termine réduit au néant à quelques secondes de réussir. L'évènement se rejoue, encore et encore, avec une issue identique. C'est un autre célébrissime tableau : « Le dernier jour des Âges » ! Très probablement le plus bel ouvrage à avoir été peint sur Mon Cala. Le jeune homme réalise tout à coup une évidence : cette toile sert d'inspiration au drapeau de la République... cela voudrait dire que ce symbole ferait référence au flux cosmique ?
« Précisément ! 'Ténèbres' et 'lumière' ne font qu'un ! Ainsi va l'autre axiome primordial de l'univers : la Force incarne autant le meilleur que le pire, le haut et le bas, la vie et la mort. Elle offre damnation et salvation librement. Le 'Côté Obscur' sait être utile. Sans lui, aucun changement ne se produirait. Toutefois, l'horrible vérité reste qu'un équilibre entre ces tendances est difficile à maintenir et se perdra inexorablement. La lumière s'éteint en quelques secondes, alors que les ténèbres survivent des millions d'années.
Les utilisateurs de la Force qui se tournent vers les ténèbres sont gratifiés d'une puissance gigantesque, car le Côté Obscur est une passion brutale. Sa 'générosité' n'a aucun sens du jugement. Vengeance ? Pouvoir ? Destruction ? Il autorise toutes nos sombres fantaisies. Néanmoins le prix à payer vient sous la forme d'un emprunt impossible à rembourser : on met en gage son âme entière à la moindre utilisation. C'est ici que la corruption enfonce ses racines, puisque l'unique moyen d'empêcher la Force de réclamer sa dette, c'est de continuer à emprunter, chaque fois avec des intérêts aggravés.
Après quelques années, boire n'étanche plus notre soif et manger ne donne aucune satiété. Respirer devient une brûlure acide. S'abandonner aux passions repousse la torture qu'est devenu le quotidien. Dès lors la dette s'empile, à une vitesse absurde. L'équilibre étant brisé en nous, sortir d'un tel enfer relève du miracle. Pire, bien pire même : soyez utiles à ses intérêts et la Force ira jusqu'à vous maintenir en bonne santé très au-delà de votre espérance de vie normale. Profitez donc de l'immortalité en tant que marionnette d'un ouragan d'horreur !
À l'inverse, ceux qui tendent du Côté Lumineux ne peuvent pas utiliser le flux cosmique à l'envie. Ils ont accès à leur potentiel intérieur, assurément, mais dès qu'il faut aller au-delà, ils doivent avoir offert quelque chose au préalable. Ce 'quelque chose' prend toujours la forme d'une action bénéfique à l'équilibre de la Force. Parfois, le flux cosmique concède sa puissance en avance, s'il l'estime nécessaire à sa cause. Le plus souvent, ce 'cadeau' devra être remboursé dans l'avenir. Si nous avons besoin d'aide en urgence et qu'on sait ne pas avoir suffisamment donné, la Force prélève son dû immédiatement. Rien n'est gratuit ! »
Le chevalier marque une pause. Il craint d'avoir exagéré son sermon. L'homme ajoute, pour rassurer ses compagnons :
« Bien évidemment, mon explication n'est qu'une simplification très caricaturale. L'idée est là mais le principe va au-delà. Il faut y comprendre que nos pouvoirs ne sont pas à considérer avec légèreté. Chaque utilisation influe sur le destin de la Force, lourdement. Un peu trop de passion dans l'usage et la balance se déplace. Si le Côté Obscur a sa fonction, dans certains cas, le flux cosmique nous fait comprendre que marcher sur ce chemin a ses conséquences. La Force est sévère par sagesse, non par malice.
Le flux tend naturellement vers un déséquilibre, ce sera donc aussi le cas de ses utilisateurs. Il est plus simple de se laisser sombrer que de garder le cap. La résistance à l'appel des ténèbres tient de la lutte constante. Plus notre savoir grandit, plus ce conflit devient pesant. »
« Si ma mémoire est bonne, seigneur chevalier, la fondation de l'Ordre Jedi coïncide avec celle de la République. Pourtant, les textes d'Histoire parlent d'utilisateurs de la Force depuis l'antiquité. » Signale la reine Amidala.
« Une excellente observation ! Notre organisation fut la dernière à avoir été fondée. Nous n'existions que depuis peu au début de la guerre des Siths. Ce sont ces derniers qui ont dominé la galaxie durant l'ère précédente. Un âge sombre. »
Obi-Wan a une impression gênante. Le jeune homme a entendu une information importante à propos des Siths récemment, comme s'il avait dialogué avec l'un d'eux, mais impossible d'en retrouver le souvenir ! Son esprit semble s'être voilé. Il ne lui vient que l'image d'un fil arraché à l'intérieur de sa tête. Comment est-ce possible ? L'adolescent demande, pour éloigner cette idée :
« Quelle est la différence entre Jedi et Sith ? »
« Une question... pour un autre jour, Obi-Wan ! Nous en discuterons à notre retour sur Coruscant. »
L'hologramme s'éteint. Le temple redevient poussiéreux et dévasté. Qui-Gon reprend l'holocron et le glisse à l'intérieur de sa tunique. Il s'exclame alors en direction de ses compagnons :
« Si tu le souhaites, je répondrais à tes interrogations plus tard. Reine Amidala, j'aimerais aborder un deuxième sujet important, à propos de ce garçon, Anakin. »
