Anakin s'est installé sur un rocher. Les mésaventures récentes repassent en boucle dans son esprit. Elles semblent n'avoir aucun sens, cependant. Une tempête en cette saison ? Obi-Wan détruisant une armée robotique ? Qui-Gon qui apparaît par magie, au milieu du désert profond ? Les clients du boss sont étranges. Dangereux ? Impossible à dire pour l'instant. Le garçonnet attend que ses droïdes aient terminé le déplacement des moteurs de son module de course jusqu'à un entrepôt isolé, qui sert d'habitude à stocker la contrebande à destination de l'espace républicain.

Sa compétition fatidique arrive rapidement. Le petit n'a plus le luxe de se laisser distraire. Si son appareil n'est pas prêt au jour J, il restera sur le carreau. Ces courses sont une spécialité qui se pratique plutôt chez les Hutts. La République préférant sa « noble » version avec landspeeders, les leagues concurrentes furent interdites. Décision stupide : un module, c'est un landspeeder aussi ! Leur différence se limite à une question de motorisation, plus violente côté illégal. Autrement, et bien évidemment en dehors du machin bariolé qu'Anakin assemble, ils ont le reste en commun.

Personne n'imaginait le garçon capable d'assembler un véhicule à ce point complexe aussi jeune. Si Wakko Wakko ne l'avait pas toléré, l'intégralité des esclaves aurait été contre lui. Quelle idée ! Un gamin normal a des loisirs moins mégalomanes ! En plus, il sera l'unique humain à participer. Indifféremment des avantages que peut avoir l'espèce ailleurs, une course de modules se déroule à plusieurs fois la vitesse du son, en moyenne. Les créatures à disposer des réflexes appropriés sont particulièrement rares. Une erreur et vous êtes vaporisé.

Anakin a toujours vécu à l'écart des autres. Les adultes ne le prennent jamais au sérieux et les enfants ne le comprennent pas. Il ne se connaît aucun amis. Pour son frère, Owen, peu importe ce que le petit fera, ça sera obligatoirement un échec ! La porte coulissante du hangar s'ébranle. Un chariot anti-gravité glisse à l'intérieur, tandis que les droïdes préparent l'équipement. Une paire de bras hydrauliques descendent du plafond afin d'empoigner chaque moteur pour les déposer sur un plateau éclairé. Le garçon étire ses bras, ses jambes, avant de se relever.

Alors qu'il s'apprête à rejoindre son engin, le garçonnet remarque une silhouette qui revient des sables. D'ordinaire ça ne le ferait pas réagir, mais son intuition le titille. La forme paraît familière. Soudain, l'enfant réalise : c'est Jar Jar Binks ! Que faisait-il dehors si tôt ? Anakin agite un bras pour lui signaler de venir. L'individu se fige, puis s'approche. Lorsqu'il est à portée de vue, le garçon se rend compte que son visage a changé. La créature semble morose :

« Qu'est-ce que vous faisiez si loin en dehors du domaine ? Pas que ça dérange, attention ! Simple curiosité. »

« Missa méditer dans l'isolement. Quoi voussa faire ? »

« J'assemble mon module de course ! Vous voulez voir ? »

« Oui... si voussa envie. »

Le gungan offre un sourire triste. Anakin devrait dire quelque chose ? Les mots lui manquent, la socialité n'étant clairement pas son truc. Il se contente de reprendre sa route vers l'entrepôt. Les droïdes soudent des circuits. Ils suivent leur programme. Ce sera terminé dans un jour ou deux. Juste à temps. Le petit a conscience qu'on l'autorise à concourir pour une seule raison : une explosion sur la ligne de départ fera rire les invités de Jabba. Au mieux, s'il survit, son engin occasionnera du spectacle pyrotechnique ailleurs. Wakko Wakko a assurément dû négocier un paiement pour le garantir.

Entre sa petite opération publicitaire et ça, son propriétaire doit avoir remboursé le prix d'un esclave, s'il ne se fait pas un copieux bénéfice ! L'enfant ne peut pourtant pas s'empêcher de remarquer qu'il croît davantage en sa victoire que quiconque sur cette planète. Au moins, le marchand estime qu'Anakin passera assez longtemps sans exploser pour déployer une banderole !

L'intérieur du bâtiment est poussiéreux et mal éclairé. Il y a du matériel éparpillé dans tous les sens, des pièces qui servent à construire un synthétiseur chimique, probablement utile pour la production de « Bâtons de la Mort ». Une drogue interdite mais populaire sur le territoire républicain. Son commerce finance les Hutts, en particulier l'entraînement de leurs mandreloukhs. Jar Jar ne sait pas où poser ses pieds. Tout a l'air affreusement fragile ! Les droïdes œuvrent devant son nez sans se préoccuper de sa présence.

« Crétin, va me chercher un embout TL ! » S'exclame Anakin... avant de rougir.

Jar Jar lève lentement ses oreilles. Peut-être qu'il n'a pas compris ce que le garçonnet vient de prononcer. Le gungan n'a pas l'occasion de répondre qu'Anakin ajoute sans attendre :

« Je... le... droïde rouge s'appelle 'crétin', le bleu 'abruti', le vert 'idiot' et le jaune 'débile'. Ces... les... leurs noms ne viennent pas de moi ! Owen a renommé mes droïdes en douce. Wakko Wakko trouvait ça hilarant. Il l'a laissé faire... »

« Missa rien dit. » Répond-il d'une voix neutre.

Le garçonnet se garde d'insister. Il empoigne l'objet que ramène « crétin » et monte sur un échafaudage pour travailler. Ce véhicule n'a rien d'élégant. Il consiste en deux réacteurs Sodobasvor à nu, arrachés d'une navette orbitale Incom SALT-16. On leur a connecté un « module », poste de pilotage externe qui donne son nom au sport, habituellement relié par des langues métalliques à la carlingue, mais ici simplement par une dizaine de câbles. Il n'y a pas de fauteuil. Le pilote devra manœuvrer l'engin debout ! Son seul luxe va se résumer à l'amortisseur inertiel, en vérité indispensable à sa survie. Sans lui, les premiers instants de la course suffiraient à broyer un homme adulte.

Sur ce point, un module n'a rien du landspeeder : il démarre à pleine puissance et atteint sa vitesse nominale en 9 secondes. Les propulseurs sont équipés d'un bouclier déflecteur rudimentaire, également vital. Sa puissance suffira à éliminer la friction et dévier le sable... en théorie. Anakin ne saurait pas démontrer la chose avec certitude, puisque régler ce bidule dépasse ses compétences. Le gamin s'est donc contenté de copier les réglages d'un chasseur et d'injecter le code tel quel.

En soufflerie, ça marche. Trop tard pour obtenir mieux. Objectivement, son module de course est admissible : il a un cockpit, des répulseurs et une propulsion. Tout le nécessaire est présent. Il faut toutefois un effort d'imagination pour voir un véhicule dans cette... « chose ». Le décrire comme étant hideux serait presque un compliment. Les tuyaux du radiateur, qui protège la motorisation des surchauffes, flottent librement au vent. Quelques circuits de l'ordinateur sont carrément collés sur la coque ! Anakin a surestimé l'espace disponible dans le boîtier et n'avait plus de meilleure option.

Un ingénieur saint d'esprit ne construirait jamais une abomination du genre. Malgré cela, l'engin révèle au connaisseur des qualités. Le choix des composants a été effectué avec minutie et, contrairement à ce qu'on s'imaginerait, tout est assemblé solidement. Les propulseurs sont prévus pour mettre un vaisseau lourd en orbite sans répulseurs. Une technique commune sur les planètes dont l'activité magnétique perturbe l'anti-gravité. Ces trucs sont, dans leur état d'origine, incontrôlables. Anakin les a rendus agiles par ses multiples modifications, notamment l'ajout d'une tuyère orientable.

Normalement, la maniabilité vient exclusivement du convertisseur inertiel, souvent capricieux à haute température. Ce genre d'avantage risque fort de faire une différence. Enfin, et pour finir, l'appareil est superbement léger, puisqu'il ne s'embarrasse ni de l'esthétique ni de la durabilité des modèles commerciaux. Le métal qui enveloppe les moteurs est superflu quand on envisage pas d'utiliser deux fois un véhicule. En allant récupérer des écrous, le garçonnet constate la fascination innocente du gungan pour son travail. Ce grand dadais n'a certainement aucune compétence en ingénierie. Il craint même de toucher, par peur d'occasionner une panne sans savoir. Anakin lui dit :

« Je voulais vous remercier, Jar Jar, après ce qui s'est passé dans le désert. Vous n'avez pas hésité à mettre votre vie en jeu ! »

« Voussa aucun besoin de remercier missa ! Missa chasseur, missa respecter ses devoirs ! »

« Il n'empêche, j'ai une dette. »

Le garçon aperçoit quelqu'un qui attend devant la porte du hangar, une jeune femme. Elle s'est mise à contre-jour mais le petit reconnaît ses vêtements : c'est Beru ! Ses cheveux blonds sont sales et sa tenue sans saveur. Un habit de mécanicien rapiécé. Elle évite toujours de regarder son interlocuteur et se garde d'aller trop loin seule. L'adolescente n'est pas née esclave. Les Hutts ont attaqué sa ville natale dans son enfance, ses parents sont morts et la pauvre a terminé au marché. Les gens ignorent qu'elle a un nom de famille, « Whitesun ». L'ultime souvenir d'un passé détruit.

« Beru ? Maman a besoin de moi ? »

« Non. Je suis venue te prévenir qu'elle souhaite convier les hôtes de Wakko Wakko à dîner. »

« Vraiment ? D'accord. »

La jeune femme se tourne vers Jar Jar Binks et lui fait une révérence. Le gungan sourit et rend maladroitement la politesse :

« Maître Binks, seriez-vous intéressé à venir manger en notre compagnie, ce soir ? »

« Missa serait fortement honoré ! Missa venir ! »

« Le plaisir est pour nous. Oh ! Anakin, tu penseras à aller chercher l'eau. C'est ton tour. »

Elle baisse délicatement sa tête et repart en sifflotant. Quiconque l'observe se rend vite compte que la demoiselle est mignonne. Très, très mignonne. Le genre de beauté qui pose un problème quand on est une esclave. Les « établissements » prêts à s'offrir ses charmes sont nombreux. Voilà pourquoi Owen insiste tant pour que Beru ne se mette jamais en valeur. Quand on y pense, le frère d'Anakin la protège depuis ses premiers jours ici, à l'époque où elle vivait encore dans un mutisme intégral. L'adolescente révèle la grandeur d'âme enfouie sous son caractère exécrable.

Il a renoncé à sa fierté pour son bien. Un esclave acceptant de se mettre à genoux devant son propriétaire, abandonnant ainsi sa dernière richesse, a énormément de mérite. L'idée d'en faire sa fiancée était un moyen simple de la protéger, au départ. Aujourd'hui, on sent qu'Owen est sincère. Le jeune homme voit en Beru la femme de sa vie. Anakin repense à cela, puis devine une évidence : si sa mère invite Obi-Wan, Jar Jar et Qui-Gon... Padmé sera présente !