Padmé longe le grillage électrifié qui enferme l'oasis. Elle ne voulait pas rester en compagnie d'Obi-Wan et de Qui-Gon. Ils semblent vouloir aborder des questions ne concernant que l'Ordre Jedi. Le maître n'était nullement contre sa présence, car aucun secret n'existe aux yeux d'un gardien de la Force. Seulement, l'intéressé le disait lui-même dans sa présentation : quelques sujets, sans forcément être tabous, restent inappropriés. Cette visite au temple n'aura clairement pas amélioré son humeur. Sa peur est encore là. Les cauchemars le seront également ce soir. Elle reste contente d'en avoir appris davantage sur les Jedis.

Un droïde suit la reine Amidala depuis une minute. L'enfant serre sa main tremblante sur son pistolet blaster, prête à le brandir au moindre mouvement suspect. Elle sait que sa sensation est anormale. Les robots lui donnent des sueurs froides, désormais. Un simple astrodroïde ne devrait pas l'envoyer au bord de l'évanouissement ! Le pire, ce sont ces modèles dont les yeux brillent. Padmé serait prête à en détruire un, juste pour que la lueur cesse. Il suffit à la malheureuse de fermer ses paupières et l'image d'un soldat mécanique revient.

Les cieux se grisent. Le sable paraît terne. Un couple de mandreloukhs s'occupe à vérifier un gigantesque câble, qui s'arrache du sol pour s'élever jusqu'au croiseur en suspension au dessus du quartier. Les invités de Jabba arrivent sans discontinuer. Toute la petite noblesse du secteur sera bientôt présente. Les Hutts mettent un point d'honneur à organiser des festivités mémorables. Leur barbarie n'empêche aucunement à ce peuple d'exceller en matière de diplomatie. Les populations qui se méfient des républicains ont tendance à s'allier avec eux.

Le plus amusant, pour peu qu'on ait cet humour, c'est que les Hutts sont reconnus par la République galactique ! Leurs représentants ont une présence permanente au Sénat, en préparation d'une intégration imminente. Toutefois, ceux qui subissent des raids s'y opposent férocement. La Fédération du Commerce entretient son propre parti politique pour ça : ils refusent l'adhésion d'une civilisation ennemie, tant qu'elle n'aura pas renoncé à ses traditions. Un espoir vain, les Hutts ont contrôle sur certains des mondes les plus fortunés de la galaxie.

Voilà pourquoi ce conflit s'avère si compliqué : d'un côté, les diplomates fédéraux cherchent à éliminer une menace envers leurs membres qui sont, pour majorité, xénophobes et béotiens. De l'autre, les Hutts s'autorisent le luxe d'arroser la République de cet argent dont elle a constamment besoin, compte tenu de son incapacité à tenir un budget en équilibre. Raison d'État oblige, vous n'avez pas intérêt à dire qu'ils dirigent des légions d'esclaves. Officiellement, ils n'ont aucune armée. Les mandreloukhs sont des 'volontaires'.

Pour ajouter à l'insulte, les Hutts se cachent derrière un paravent caritatif. Ils ne chercheraient qu'à promouvoir les valeurs culturelles d'une « nation multimillénaire méconnue et injustement méprisée ». Nos gaillards sont donc admirablement généreux à l'égard de toutes ces causes qui émeuvent les peuplades du Noyau ! Le mécénat artistique se révèle leur spécialité.

La Fédération peine à rivaliser avec cette stratégie, elle qui débarque d'une région ravagée pendant un millénaire par les Dahls. Le secteur étant principalement composé de planètes arides à la natalité insignifiante, il n'était pas question pour eux d'opposer une résistance. Ils ont toléré ce terrible quotidien sans broncher, jusqu'au jour où des locaux abandonnèrent les antiques coutumes pour fonder... une corporation ! Des nomades illettrés devinrent, presque du jour au lendemain, simultanément actionnaires et employés d'un consortium interstellaire.

Néanmoins, les Dahls n'ont jamais cessé d'être dangereux. Les fédéraux fabriquèrent des armées synthétiques, grâce aux fonds récoltés avec leurs opérations commerciales, apportant une aide aux territoires harcelés. Ils acheminent l'eau aux déserts et la nourriture aux affamées. En échange, la direction exécutive ne demande qu'une chose : « devenez actionnaire, devenez employé ! » Peu importe votre origine, car « tous les peuples opprimés sont égaux au service de notre Sainte Fédération ! » Elle réagit en religion. Un pays conservateur sans territoire fixe, existant partout où le département marketing décide d'entretenir des bureaux.

Chaque planète est une franchise, responsable d'un million de marques, pouvant proposer ses flottes à un prix inégalable. Tous les produits que vous imaginez sont en stock dans ses entrepôts. Son revenu mensuel ? Supérieur à la fortune de Naboo. Les Dahls furent écrasés puis absorbés... avant d'être remplacés par les Hutts, adversaire autrement plus talentueux.

La réputation des fédéraux souffre de sa tendance à broyer ses concurrents, du culte pseudo-scientifique qui entoure ses dirigeants et, très probablement, d'une campagne de dénigrement organisée par ses opposants. Le Sénat s'imaginait futé en leur offrant un monopole sur les transports, s'achetant ainsi un calme relatif sur la bordure extérieure, chaque année plus hostile. Au final, ça s'est retourné contre la galaxie entière. La Fédération refuse évidemment d'abandonner ce qu'on lui a été concédé, car tel privilège assure une ascendance équivalente à celle des Hutts.

Fort malheureusement, penser à cela n'empêche pas le droïde de suivre Padmé. La gamine s'enfonce dans un secteur inconnu. Elle déboule vite devant un étrange bâtiment. Une structure dont l'architecture n'a rien à voir avec celle des autres. Un bruit s'en échappe, une sorte de bourdonnement strident. Il y a des grillages barbelés. La petite s'approche. Elle découvre des douzaines d'hommes, de femmes et d'enfants en uniforme sombre. Une dizaine de guerriers les entourent, vibro-matraque en main. Si le nom ne paraît pas menaçant, il suffit d'effleurer la chair avec l'embout pour briser des os.

Est-ce l'une de ces fameuses « maisons des sifflements » ? Celles dont Anakin parlait ? Ce serait là que les Hutts forment les esclaves. Ils doivent monnayer cher la prestation. Une curiosité morbide attire l'enfant. Un bras passe au travers de la clôture pour saisir fermement son poignet :

« Aidez... aidez-nous ! »

Cette voix souffle des mots pratiquement inintelligibles. La reine essaye d'apercevoir l'interlocuteur, caché derrière une caisse en plastacier. Elle reconnaît sa barbe... c'était le capitaine mis en vente sur le marché !

« Vous... vous venez de la République ? Transmettez ce message à Coruscant ! Par pitié, sauvez mon équipage ! »

L'homme tend un morceau de tissu déchiré, l'enfonçant dans la poche de Padmé.

« Hé ! Tire-au-flanc ! Qu'est-ce que tu fous là-bas ? Retourne à ta position pour l'exercice suivant ! » Hurle un surveillant.

Le pauvre bougre s'éloigne en titubant. La fillette reste immobile. Elle n'ose pas sortir le message de sa poche pour le lire et préfère s'éloigner de cet endroit immonde. Après une courte marche, la gamine se rend compte que cette maudite machine la file encore ! Soudain elle s'arrête, se tourne et sort son blaster pour le pointer sur le robot. L'engin se fige. Ses yeux brillent ! Bon sang, pourquoi les constructeurs ont tous cette manie ?

« Qu'est-ce que tu me veux ? » Grogne-t-elle en essayant de camoufler ses tremblements du mieux possible.

« Veuillez retourner sur le domaine de Wakko Wakko ! Vous n'êtes pas en sécurité. Veuillez retourner sur le domaine de Wakko Wakko ! »

La fillette, effrayée par ce regard, tire un coup de semonce.

« Foutez le camp ! »

Le droïde ne bouge pas.

« Veuillez retourner sur le domaine de Wakko Wakko ! »

Un second tir se fait entendre. Il ne vient pas de Padmé, cette fois. Le robot s'écroule, la tête éclatée. Derrière lui apparaît un imposant mandreloukh accompagné de trois camarades.

« Les Jawas ne respectent rien ! Voilà qu'ils envoient leurs droïdes pour piquer notre matériel jusqu'ici ! Saloperie ! »

Le géant donne un coup de talon dans la carcasse métallique, puis remarque la fillette. Son casque en os empêche de voir le visage du combattant.

« Hé bien, qu'est-ce qu'on fait seule avec un blaster ? Un modèle cher, en plus ! Tir sportif ? Magnifique ! »

La gamine recule, tandis que les hommes l'encerclent lentement tels des rapaces.

« Qui est ton propriétaire, délicate merveille ? Nous allons te ramener. »

« Je n'appartiens à personne. Je suis... » Padmé se tait avant de dire une énorme bêtise.

Il ne faut surtout pas révéler qu'elle est reine de Naboo ! Déjà personne ne la croirait... non, pire, elle risque gros si quelqu'un l'écoute ! Les Hutts la garderont prisonnière des mois ! Largement assez de temps pour qu'il ne reste de Naboo que des cendres.

« Tu es ? Oh ! Quelqu'un d'important, j'imagine ! De rusé, même ! Que dis-je d'intelligent... qui s'est perdu dans un quartier aux esclaves de Jabba le Hutt. Là où seuls ses serfs ont le droit d'entrer. Cela dit, ce sera bientôt ta condition. Ton arme, à terre ! »

Ils lèvent leurs blasters en joug, lorsqu'une intonation masculine détonne :

« Qu'est-ce que vous avez foutu, bon sang ? Par Brek ! Que va dire Jabba ? »

Les mandreloukhs se tournent pour apercevoir un jeune homme. La fillette le reconnaît, elle l'a vu au temple : c'est Owen.

« Que veux-tu, esclave ? » Lance sèchement le grand, prêt à tuer.

« Bande d'abrutis ! Vous venez de bousiller un droïde de Jabba ! Il était chargé de... ho la la... ho la la la... »

Les guerriers se crispent. Ils s'observent mutuellement en prenant conscience d'avoir peut-être commis une grosse erreur. Le genre qui coûte une vie.

« Nous ne... »

« Stop ! Silence ! Surtout ne dites rien ! Bon écoutez, qu'on ne raconte plus que les serviteurs de Wakko Wakko ne savent pas être serviables : je vais résoudre cette catastrophe. Vous, vous partez ! Non, mieux : je n'ai vu personne ! Compris ? »

« Oui jeune homme. » Rétorque le géant en faisant signe à ses collègues de venir. Ils disparaissent en quelques secondes.

« Bon sang... vous ne pouvez pas passer une heure sans déclencher un cataclysme ! Qu'est-ce que vous faites avec un blaster à la main ? Vous croyez pouvoir abattre des mandreloukhs avec votre bidule ? Rangez-moi ce truc ! »

La fillette s'exécute. Cet adolescent a une autorité incroyable dans la voix !

« Padmé, c'est ça ? »

« Oui. »

« Ma mère invite votre groupe à dîner ce soir. Ma fian... Beru va prévenir l'autre dadais à longues oreilles. Réponse ? »

« D'accord. J'y serais... » Chuchote-t-elle doucement.

« Bien, venez avec moi ! Vous ne devez surtout pas rester ici, c'est dangereux. »

Ils retournent à l'atelier de Wakko Wakko. Alors qu'ils arrivent devant l'oasis, Owen s'exclame :

« Je dois y aller. J'ai du travail. Sérieusement... quelqu'un devrait vous enseigner la débrouillardise, gamine ! Un adulte ne sera pas toujours derrière pour réparer vos stupidités. »

Le garçon part en ronchonnant, la laissant en plan. La débrouillardise, hein ? Elle s'assied sur une carcasse métallique, extrayant le message de sa poche. Le tissu est couvert de mots délavés : des noms, un numéro et une position. Une idée stupide traverse l'esprit de Padmé, du genre qui ne disparaît pas. En tant que représentante du peuple nubien, la petite se sait devoir incarner toutes ses valeurs à l'étranger. L'honneur dicte une seule conduite : il faut libérer ces gens, et la reine sait déjà comment procéder.