Nous avons perdu

La guerre est terminée. Nous avons joué, nous avons perdu.

Les membres du ministère nous regardent comme des sacs d'or. Ils me donnent envie de vomir.

L'odeur est affreuse, malgré le fait que nous sommes en extérieur. L'air sent la poussière, due aux explosions et à la quasi destruction du château, mais contient aussi une odeur métallique, le sang.

Toujours le sang. Celui des autres, jamais le mien. Je ne peux pas rester là sans rien faire, voir les autres mourir et rester debout.

C'est dur. J'ai hésité à me jeter de la plus haute tour du château, mais le regard implorant de ma mère m'a fait renoncer. Je ne peux pas la laisser seule avec ce fou qui me sert de père.

Je ne peux pas la laisser seule. Elle a besoin de moi.

Alors pour elle, je reste. J'aime ma mère, plus fort que n'importe qui d'autre. C'est la seule à qui j'ai déonné mon cœur, et elle l'a gardé bien au chaud jusqu'ici.

Depuis toujours, elle aussi ne vit que pour moi. Lorsque mon père me lance des Doloris, elle se met devant moi pour me protéger.

J'ai reçu mon premier Doloris à l'âge de six ans. J'étais si petit et si faible que je suis resté un mois au lit, après. Mon père a alors vu là une bonne méthode d'éducation. Un bon moyen de se faire obéir.

Parce que je suis un rebelle. Depuis tout petit, je conteste ses ordres, refuse ses idéaux tordus, stupides et affligeants. Et lui n'accepte pas mon refus catégorique. Car je suis son fils. Non pas qu'il m'aime, il faut surtout que le Lord m'aime. Si je n'obéis pas au doigt et à l'œil, un Doloris.

Cela fut efficace un bon moment. Mais, aux alentours de mes treize ans, je commence à résister à la douleur. Mon père, fou de rage, ne voit pas d'autre moyen que de me faire poser la Marque des Ténèbres.

Et moi ? Mon avis n'a pas changé, mais je me suis calmé. Je ne cris plus haut et fort que je vais me marier avec une moldue juste pour le faire chier. Je suis las de mon père et de ses idées ridicules. Ce n'est pas à moi de payer le prix fort. Ce n'est pas à moi d'effacer ses erreurs.

Jamais je n'ai voulu entrer dans les bonnes grâces du Seigneur des Ténèbres. Jamais. Mais j'en ai marre de voir sans arrêt de la colère ou, pire, de la déception, dans les yeux de mon père, dans les yeux de celui qui fut un modèle pour moi.

Alors oui, je me suis fait poser la Marque, mais jamais je n'ai voulu tuer des gens.

Tout ça pour assouvir un désir de vengeance. Un désir de meurtre.

Je suis certain qu'il y a une fille là dessous. Une moldue qui aurait brisé le pauvre petit cœur fragile d'un jeune homme qui en est resté traumatisé. Ce serait drôle de voir la tête de mon père le jour où il saura ça. Le jour où il saura que son idole était en fait un romantique, qui n'a pas supporté une rupture.

Imaginez ce qu'a bien pu dire le Lord, ce jour-là.

"Mais merde ! C'est moi qui les quitte normalement ! Pétasse ! Je tuerais ta descendance !"

Puis il serait aller pleurer aux chiottes, comme un gosse de cinq ans. Enfin, ça fait bizarre d'imaginer le Seigneur des Ténèbres à cinq ans...

La minute de silence en hommage aux morts a laissé place à un silence pesant. Tous les regards sont braqués sur nous.

Nous sommes les seuls mangemorts qui ont décidé de rester.

Nous nous rendons.

Nous sommes des Malfoy, et notre fierté est toujours présente.

Nous refusons de nous cacher. De nous faire poursuivre comme des bêtes égarées.

Nous préférons nous rendre, admettre notre défaite et avoir un procès en vitesse pour être tenus loin de toutes les critiques, de tous les médias, qui vont s'occuper de la fuite des autres mangemorts en priorité.

Des Aurors s'avancent vers nous.

Ils nous mettent des menottes magiques qui frottent contre ma peau fragile, qui ne tarde pas à devenir rouge, puis à saigner. Le sang coule lentement le long de mes bras, tachant mes habits à cent-cinquante gallions. Les manches sont progressivement teintées de rouge. Le liquide chaud m'apaise. Je le regade couler, la tête ailleurs.

Ma mère aussi saigne. Mon père aussi. Aucun ne parle. Aucun n'en a la force, le courage. Je regarde le sol, couvert de gouttes de sang. Je sais que ce n'est pas les dernières que je vais verser. J'en suis sûr.

Ma mère tourne la tête vers moi. Elle tend un de ses deux bras, saignant toujours, puis me touche le menton, laissant une trace rouge.

Je comprends. Elle a raison. Je relève la tête. Un Malfoy ne la baisse jamais.

Les Aurors nous emmènent loin de la foule, où nous attend un groupe de sombrals.

Nous voyons tous ces créatures, désormais. C'est au moins une chose qui ne nous différencie pas. Un point commun, juste un.

Les bêtes noires ne m'effraient plus. J'ai eu si peur, plus jamais je n'aurais la force de crier ou de rester éveillé.

Un des Aurors se tourne vers moi. Il s'avance, pour de retrouver à quelques centimètres de mon visage. Je peux sentir son haleine fétide d'ici, et je suis à deux doigts de lui demander de s'éloigner. L'Auror ne m'en laisse pas le temps. Il me regarde avec mépris.

Puis il me crache dessus.

Je ne bronche même pas, me contentant de garder la tête haute. Je peux subir toutes les humiliations, il ne faut pas que je la baisse. Cela voudrait dire que je renonce. Et un Malfoy ne renonce jamais.

L'homme tire sur mes menottes, et je sens le métal s'enfoncer plus profondément dans la chair. Il me fait assoir derrière lui sur l'animal, qui s'envole. L'homme tire à nouveau sur mes menottes.

Ça fait mal. Mais je garde un visage impassible.

Je suis Draco Malfoy.

Mais je ne suis plus ce gosse de riche qui va se plaindre de tout et rien à son père.

Je suis Draco Malfoy, celui qui a résisté toute sa vie et ne cessera jamais de le faire. Celui qui endure les pires humiliations sans sourciller, sans baisser la tête.

Je suis celui qui va se battre jusqu'au bout pour gagner sa liberté.

Celui qui va se battre jusqu'au bout pour faire du tatouage sur son avant-bras gauche une fierté.

Je suis Draco Malfoy.

Je ne suis rien qu'un mangemort, mais un mangemort fier et têtu.

Je suis Draco Malfoy.

Un mangemort. Un Malfoy. Et fier de l'être.