Anna, ma demi-soeur Anna, ne vois-tu rien venir ?
Anna d'Orcanie (anciennement Anna de Tintagel) avait été avertie du retour de la carriole royale, repérée par des espions sur la route principale. La carriole était-elle vide ? Lui ramenait-elle son mari ? Et si c'était le cas, était-il mort ou vif ? Les espions n'avaient pas donné d'information à ce sujet. Elle envisageait toutes les possibilités et force était de constater que la mort potentielle de son mari, aussi insupportable soit-il, ne la réjouissait pas.
Elle scrutait l'horizon sans parvenir à distinguer quoi que ce soit. Loth d'Orcanie était parti depuis une semaine. Elle n'avait eu vent de son projet que quelques minutes avant son départ. S'ils en avaient parlé ensemble avant, elle l'en aurait dissuadé à grands coups de poing et de pied. À bien y réfléchir, c'est sans doute pour cela qu'il avait tenté de partir incognito.
Elle avait trouvé Loth au petit matin au milieu de la salle du trône, en train de finir de mettre son manteau de fourrure. La carriole royale était prête dehors. Il lui tournait le dos.
« Que faites-vous ? » demanda-t-elle d'un ton sec.
Il se retourna, l'air surpris.
« Ma douce ! Il est particulièrement tôt ! Que faites-vous ici ? ». Loth déglutit. Son regard était fuyant et sa voix incertaine.
« Où comptez-vous aller ? ». Anna avait parlé d'une voix très basse, mais chaque mot de sa phrase restait parfaitement audible.
« Ma mie… je me rends à Kaamelott. J'ai pensé qu'il était préférable de prendre les devants et de m'expliquer sur la méprise dont j'ai été victime auprès de votre frère. Après tout… qu'est-ce qu'une tentative de putsch, si ce n'est une petite taquinerie entre amis…», expliqua-t-il en évitant soigneusement de la regarder dans les yeux, préférant se concentrer sur l'ajustement de ses fourrures sur ses épaules. Il n'avait visiblement pas prévu de tomber sur elle avant son départ.
Anna écarquilla les yeux. C'était un plan terriblement stupide et audacieux à la fois ! Et connaissant la volubilité de son mari, cette entreprise avait des chances de réussir. Du Loth tout craché ! Elle s'approcha de son mari qui releva la tête d'un air interrogateur.
« Demi-frère », murmura-t-elle en lui donnant une gifle (plus sèche qu'elle ne l'avait initialement voulu) qui lui rougit instantanément la joue gauche. Il recula de surprise, puis plaça sa main sur sa joue comme pour atténuer la douleur du coup. Le regard de Loth se voila de honte et de tristesse, puis il se retourna pour partir.
Elle ne lui avait pas dit au revoir de manière appropriée. Loth était parti depuis une semaine et Anna commençait (même si elle ne l'admettrait jamais) à s'inquiéter de cette absence de nouvelles. Quand elle pensait à son mari, une bouffée d'exaspération montait en elle. Elle avait beaucoup de reproches à lui adresser.
Pour commencer, il était physiquement quelconque. Durant leurs premières années de mariage, c'était un jeune homme au physique agréable, mais les brimades conjugales, les intrigues politiques (essuyer ou déjouer des tentatives d'assassinat à une fréquence hebdomadaire usait l'homme le plus aguerri) et la violence des batailles (les envahisseurs ne se repoussaient pas à coups de fleurs) de ces dernières décennies l'avaient marqué.
Décidément, Loth ne lui plaisait pas… À part peut-être ses larges épaules (qui lui conféraient une force surprenante, au plus grand désarroi de ses adversaires de tournoi et en bataille), sa chevelure (toujours fournie et dépourvue de cheveux blancs, ce qui était plutôt rare pour un homme de cet âge) et le fait qu'il prenne soin de lui. En effet, Anna avait insisté pour qu'il se rase et se baigne régulièrement. Elle n'aurait jamais toléré un mari chauve, sale et à la barbe hirsute. À l'exception notable du Seigneur Galessin, les seigneurs orcaniens étaient tous négligés.
Sur le plan de la personnalité, Loth était fat, pompeux et imbu de sa personne. Ses citations latines aléatoires sur la forme comme sur le fond (elle ne parlait pas le latin, mais les regards circonspects des érudits autour de lui en disaient long) lui faisaient lever les yeux au ciel.
Cependant, Anna d'Orcanie devait reconnaître à son mari une certaine éloquence et une intelligence générale et politique accrue (Loth était l'un des rares vassaux du petit bâtard à connaître et comprendre les tenants et aboutissants du Royaume de Bretagne). Elle ne pouvait pas non plus mettre en doute son inventivité (quelle idée de se rendre à Kaamelott pour se faire pardonner un coup d'État manqué ?!), sa constance et sa loyauté.
Son mari avait-il déjà couché avec une autre femme qu'elle ? Même si elle ne pouvait en être certaine (après tout, il s'absentait régulièrement pour des campagnes militaires et des voyages), Anna en doutait. Les quelques fois où elle l'avait laissé se glisser dans son lit, il avait toujours été un amant attentif et passionné.
Des rumeurs prêtaient à Anna de multiples aventures et amants en Orcanie et dans toute l'île de Bretagne… rumeurs que Loth alimentait en clamant à qui voulait l'entendre qu'il était cocu. Bien évidemment, elle se plaisait à ne surtout pas démentir ces rumeurs en présence de son mari et s'amusait de son air déconfit et abattu.
La vérité était qu'Anna d'Orcanie n'avait jamais trompé son mari. Corollaire logique, ses fils étaient bien de lui, même si la ressemblance physique n'était pas toujours frappante (par quelle magie Gatheris, leur troisième fils, était-il blond aux yeux bleus ?).
La vérité était qu'Anna était écorchée vive depuis le meurtre de son père, le Duc de Gorlais, par cette ignoble pourriture d'Uther Pandragon et depuis… la nuit de ses 11 ans. Elle ne laissait personne s'approcher d'elle et peu lui importait la luxure.
Élevée dans l'ombre de son demi-frère, nourrie à la haine et au ressentiment par sa mère et sa tante, les deux femmes les plus dures, méchantes et sèches de toute la Bretagne, elle avait été mariée à Loth sans qu'on lui demande son avis et vivait depuis avec lui.
Les premières années de mariage, Loth avait tenté de percer la forteresse glacée qui entourait le cœur de sa femme : cadeaux, gestes doux, petites attentions, paroles, poèmes, réunions hebdomadaires « pour régler les problèmes avant qu'ils ne s'enveniment » (quelle bêtise !), etc.
Au fil des années, la curiosité et l'envie de bien faire avaient laissé place à l'angoisse, l'inquiétude, la tristesse, puis la résignation. Les humiliations et les violences (l'épisode de la soupière avait été un véritable tournant dans l'attitude de Loth envers elle) avaient fini d'éteindre les flammes de l'amour que son mari lui portait. Malgré tout, Loth d'Orcanie possédait toujours au fond de lui l'étincelle, l'espoir insensé que sa femme l'aime un jour.
À une époque où un mari, et a fortiori un roi, pouvait répudier, battre, violer, tromper (et autres joyeusetés) son épouse, Anna d'Orcanie n'avait objectivement pas à se plaindre de son mari : Loth d'Orcanie n'était ni violent, ni adultère, ni ivrogne (la sobriété était une qualité suffisamment rare pour être notée), ni sale (Anna ne put réprimer un frisson en pensant à la barbe grasse et aux ongles longs et sales du Seigneur Reyner, un vassal particulièrement crasseux de son mari qui passait de temps en temps au château).
Elle aurait dû être une femme comblée, mais elle ne parvenait pas à être heureuse. L'enfer qu'elle faisait vivre au quotidien à son mari lui permettait d'alléger un peu ses propres souffrances. L'âme humaine est une mécanique complexe et il y a de nombreuses choses qu'on ne peut s'avouer à soi-même.
Un mouvement à l'horizon la tira de ses pensées. La carriole royale était enfin à portée de vue. Anna d'Orcanie rajusta sa robe et sa coiffure. Elle commença à descendre les escaliers pour se rendre dans la cour, puis se ravisa. Elle attendrait quelques minutes ici, puis descendrait, royale, en arborant un air détaché.
Il ne fallait surtout pas qu'elle donne l'impression d'être trop empressée et d'avoir attendu son mari.
