L'intrigue se déroule doucement, mais sûrement. J'espère que cette fanfiction plaît. Les commentaires et retours sont toujours les bienvenus pour m'améliorer et m'encourager. :) Bonne lecture à toutes et tous.
Cela faisait un peu moins d'un mois que Loth d'Orcanie était revenu de son « voyage d'excuses ». À son retour, il avait croisé sa femme dans l'escalier menant à la salle du trône. Aussi glaciale et sèche que d'habitude, Anna d'Orcanie s'était contenté de le regarder en plissant les yeux et ne lui avait posé aucune question. Cela arrangeait bien Loth : il préférait garder pour lui les menaces du Roi Arthur. Sa femme n'était pas stupide : si Loth était rentré avec la tête sur les épaules et tous ses membres, c'était que la discussion avec le Roi Arthur s'était passée au mieux.
Cela faisait un peu moins d'un mois qu'il était d'humeur sombre et maussade (comment ne pas l'être quand on rate tout ce qu'on entreprend ?). Entouré de sa femme (plus cruelle que jamais et qu'il tentait d'éviter le plus possible), de Dagonet (plus débile que jamais) et de Galessin (plus désespérément loyal que jamais), Loth d'Orcanie se sentait perdre peu à peu pied avec la réalité : il n'avait plus d'appétit, restait silencieux et se laissait aller à de longues périodes d'introspection. Le message en provenance de Kaamelott n'avait fait qu'ajouter de l'huile sur une pente déjà bien glissante.
Le Roi Loth, le Seigneur Galessin et le Seigneur Dagonet discutaient dans la salle de réunion du château.
« Honnêtement, je vois pas comment ça pourrait vous être destiné », déclara Dagonet, les bras pleins de victuailles.
« Le pigeon est arrivé ici ! Il s'est même posé directement sur les fenêtres de la salle de la garde ! » s'exclama Galessin.
Loth était fatigué et exaspéré. Pourquoi s'entourait-il d'abrutis pareils ?
« Mais ils sont tous plus débiles les uns que les autres ces pigeons ! Les nôtres, quand on les envoie à Kaamelott, on se les fait systématiquement ramené par la vieille de la ferme d'à côté ! » expliqua Loth.
« En plus, moi, je suis déjà à la Table ronde. Je vois pas pourquoi il me redemanderait une deuxième fois… » dit Dagonet en se préparant une tartine.
« Moi aussi, je suis chevalier ! Non, mais… ça s'adresse au Roi Loth, c'est évident ! » répliqua Galessin en mâchant un bout de fromage tout en relisant le message.
Loth avait perdu tout appétit depuis plusieurs jours et voilà qu'il devait se justifier devant ses deux comparses en train de ripailler et de vider son garde-manger. Il saisit le parchemin que tenait Galessin.
« Ça s'adresse à personne ! Les pigeons sont cons, POINT ! » dit-il d'un ton exaspéré en jetant le message sur la table pour appuyer son propos.
« C'est peut-être une façon de se réconcilier avec vous ? Il vous nomme chevalier » supposa Dagonet en regardant Loth d'un air vide.
Loth prit une profonde respiration.
« Je suis roi d'une terre rattachée à la sienne. C'est bien plus que chevalier ! Foutez-moi la paix ! »
« Sauf que vous participez pas à la quête du Graal ! » lui rappela Galessin en mâchonnant un bout de jambon.
« Ah, ça c'est vrai ! Ça vous intéresserait pas de participer ? » renchérit Dagonet.
Loth se leva brusquement. Il était exaspéré. Sa vie tombait en ruines et voilà qu'il devait se justifier devant des abrutis finis.
« Ahh ! Mais c'est pas possible, ça ! J'ai pas envie de participer ! À rien ! C'est pas mon genre de participer ! » Loth quitta progressivement la pièce, puis se retourna pour leur asséner une dernière tirade. « Jamais je participerai ! À part à vos obsèques… bande de cons ! »
Loth avait laissé ses deux comparses dans la salle de réunion pour aller s'isoler dans la salle à manger, qu'il savait vide à cette heure de la journée. La salle à manger était une grande pièce lumineuse qui comportait en son milieu une longue table et six chaises en chêne massif. Au bout de la pièce, un feu brûlait dans une grande cheminée, devant laquelle étaient placés six fauteuils confortables. Loth exigeait des domestiques que la cheminée soit constamment allumée en journée pour que la pièce reste chaude. La chambre de Loth (à ce stade, on ne pouvait plus parler d'une chambre commune avec sa femme) était accessible par une porte située à côté de la cheminée. En hiver, la chaleur dégagée par la cheminée de la salle à manger était très appréciable.
Le nombre de chaises et de fauteuils était un reliquat de sa vision personnelle de la famille : à l'époque de l'aménagement de cette pièce (une ancienne salle de conseil de guerre), il avait naïvement pensé que ses proches partageraient ensemble les repas et les soirées. En vérité, ses fils étaient rarement présents au château (et l'installation de Gauvain à Kaamelott n'avait pas arrangé les choses) et sa femme faisait en sorte de ne plus prendre ses repas avec lui, sauf en de très rares occasions. Jadis, la vue de ces chaises et fauteuils vides l'attristait. Aujourd'hui, il était résigné : c'était comme ça. Depuis plusieurs années, la salle à manger lui permettait de s'isoler et de réfléchir devant les flammes de la cheminée. Cette pièce et le rempart de l'aile est du château, depuis lequel il passait des heures à contempler la mer, étaient ses lieux préférés. Ces dernières semaines, il avait passé la majorité de son temps à ces deux endroits.
Loth s'assit dans le fauteuil situé en face de la cheminée ronflante (qu'il faisait froid dans ce château !) pour relire le fameux message en provenance de Kaamelott.
Mon cher vassal,
Je vous invite à Kaamelott afin d'être officiellement adoubé en tant que chevalier de la Table ronde et de vous joindre à nous dans la quête du Graal. Je vous saurais gré de bien vouloir vous présenter en armure à Kaamelott avant le début du printemps. Nous vous attendons avec impatience.
Sans nouvelle de votre part à cette date, je profiterai d'une campagne militaire dans le nord du pays pour venir vous rendre visite et prendre de vos nouvelles.
Le Roi Arthur
Il roula le parchemin et le plaça dans une poche intérieure de son manteau. Laissant reposer son menton sur sa main droite, Loth prit un air songeur et plongea son regard dans les flammes de la cheminée. Certes, son nom n'était pas écrit une seule fois dans le message, mais il s'agissait d'une menace claire que le Roi Arthur lui adressait. Si le message se voulait cordial et diplomatique, le sous-texte était clair : « Loth, pointez-vous fissa à Kaamelott ou je débarque en Orcanie pour vous écarteler, brûler votre château et raser votre pays ». Loth pouvait même entendre la voix d'Arthur dans sa tête.
Le début du printemps, c'était dans moins de dix jours… Merde ! Voilà une « invitation » dont il se serait bien passé et qui rebattait considérablement les cartes. Après ses « excuses », Loth espérait se faire oublier du Roi Arthur pendant quelques années. Le salopard n'avait pas mis un mois pour décider de son sort. Et si Arthur était taillé dans le même bois que sa sœur (pardon, demi-sœur) Anna, la menace n'était pas à prendre à la légère. Loth d'Orcanie était un homme intelligent. Plus il réfléchissait aux différentes hypothèses, plus l'angoisse montait.
S'agissait-il d'une rétrogradation au rang de simple chevalier qui laissait présager une révocation partielle ou complète de ses titres ? Si Arthur décidait de révoquer ses titres, personne ne bougerait un orteil. Ses vassaux le détestaient et étaient trop lâches et faibles pour tenter quoi que ce soit. Il n'y avait rien à espérer non plus de ses alliés naturels (il pensa à ses cousins du Nord) : Loth avait rompu le contact avec eux et les Scandinaves n'allaient pas risquer la vie de leurs hommes dans une guerre d'héritage pour un cousin perdu de vue depuis plus de vingt ans. Sa femme protesterait sans doute en perdant son statut de reine, mais rien de plus. Loth, ex-roi d'Orcanie, serait vite oublié de tous dans une geôle de Kaamelott.
S'agissait-il de l'humilier publiquement ? Il était déjà la risée de tout le Royaume de Bretagne… Loth avait le cuir dur, mais il devait admettre que ces humiliations successives commençaient à lui peser. Ou alors… Un frisson glacé lui parcourut le dos. Le Roi Arthur avait-il pour objectif de l'assassiner ? En Orcanie, il était relativement protégé : il connaissait son château et pouvait vaguement compter sur ses gardes. Les assassinats étaient notoirement plus faciles « à domicile ». À Kaamelott, il n'aurait aucun allié sur qui compter. Le trucider au détour d'un couloir serait alors un jeu d'enfant. Ou s'agissait-il d'une tentative de meurtre indirecte ? Une fois sous les ordres d'Arthur, rien n'empêchait ce dernier de le mettre en première ligne de son armée. Une flèche perdue, un coup d'épée malencontreux… au cœur d'une bataille, tout arrivait très vite.
La seule conclusion sûre qu'il pouvait tirer, c'est que cette invitation ne présageait rien de bon pour lui. Qu'est-ce qu'il aurait aimé être aussi con et naïf que les gens qui l'entouraient ! Ne plus se poser de questions, marcher dans le piège à loups, le voir se refermer sur sa jambe et mourir. Loth poussa un long soupir. Il allait être absent pendant au moins six mois… voire indéfiniment si les projets d'Arthur étaient de se débarrasser de lui. Il ne pourrait pas y couper : il allait devoir prendre rapidement des dispositions… et parler à sa femme.
