J'espère que cette fanfiction vous plaît. Voici un gros chapitre. Les commentaires sont les bienvenus pour m'améliorer et connaître les points de vue des lecteurs. Je rappelle que cette fanfiction est classée M pour tout un tas de raisons (thèmes, traitement du sujet, insultes, etc.) Bonne lecture à toutes et tous ! ;)
Cela faisait plus d'un mois que Loth était rentré en Orcanie. Anna l'avait croisé quelques fois dans les couloirs, mais il arborait toujours un air absent et fatigué qui ne lui était pas coutumier. Si elle avait des doutes au début, il était à présent évident qu'il l'évitait activement.
Après plusieurs semaines sans aucune nouvelle (Que s'était-il passé à Kaamelott ? Qu'avait dit son demi-frère ? Où était Gauvain ?), elle avait pris l'initiative de questionner discrètement le Seigneur Galessin. Le Duc d'Orcanie était le vassal et l'âme damnée de son mari et il devait sans doute connaître tous ses faits et gestes.
Elle s'arrangea pour tomber sur lui « par hasard » au détour d'un couloir.
« Votre mari ne vous a rien dit ? », demanda Galessin en levant un sourcil interrogateur
« Disons que j'aimerais avoir votre point de vue sur les événements », dit-elle d'une voix à peine plus élevée qu'un murmure.
« Bah, évidemment le Roi Arthur n'était pas très content, mais ça s'est bien passé au final. Bon, par contre, on n'a plus le droit de sortir d'Orcanie. C'est pas très chic de la part du Roi Arthur, mais bon... on a tenté de le renverser, c'est le minimum, je pense. Il a quand même dit qu'il se réservait le droit de venir avec l'armée de Kaamelott » lui annonça Galessin de sa voix traînante habituelle. « Ensuite, il a été question de Gauvain. »
Anna encaissait ces nouvelles et fulminait intérieurement. Néanmoins, elle n'en laissa rien paraître.
« De Gauvain ? » demanda-t-elle en plissant les yeux.
« Oui. Le Roi Arthur l'a autorisé à créer son propre clan. Comme les détails ne nous concernaient pas Dagonet et moi, on a laissé votre mari et le Roi Arthur seuls à la Table ronde. Votre mari m'a dit qu'il a discuté plusieurs heures avec le Roi Arthur et qu'ils ont signé des tas de papiers. Je crois que votre mari a négocié le meilleur marché possible. »
« C'est tout ? » insista-t-elle.
« À Kaamelott ? C'est tout, je crois. Oh ! Dernièrement… on a reçu un message de Kaamelott, mais c'était pas pour votre mari en fait. »
Anna s'efforça de cacher son trouble et plaqua un sourire sur son visage.
« Seigneur Galessin, je vous remercie », dit-elle en prenant congé et en retournant dans ses quartiers.
Selon elle, Galessin se donnait des airs faussement idiots et avait reçu des instructions de la part de son mari de ne pas trop lui en dire. Malgré tout, les informations décousues qu'il lui avait fournies restaient précieuses.
Quelques jours après, Loth l'avait conviée à dîner avec lui le soir même. Surprise par son air grave et ses traits tirés, elle avait accepté l'invitation sans rechigner. Elle ne prenait habituellement pas ses repas avec lui. Pourquoi une simple assignation à résidence pour un crime aussi grave ? Pourquoi ces longues tractations avec son demi-frère à huis clos ? Si c'était le « meilleur marché possible », pourquoi ce silence de pratiquement un mois ? Ce dîner serait l'occasion idéale de s'expliquer avec son mari.
Loth avait invité sa femme à dîner avec lui le soir même pour « lui parler de sujets urgents de premier plan ». Il avait d'abord été surpris qu'elle accepte. Il avait ensuite été surpris qu'elle accepte sans poser de question et sans lancer de remarques cinglantes. L'heure du repas approchait. Il était assis dans son fauteuil habituel près de la cheminée de la salle à manger.
Pour être à Kaamelott dans les délais, il devait être parti dans maximum deux jours. Son départ était prévu pour le lendemain après-midi. Ses affaires étaient pratiquement prêtes : son armure était placée sur le présentoir dans sa chambre et son épée était en cours d'affûtage chez le forgeron.
Il allait tout expliquer à sa femme ce soir. Elle se mettrait en rogne, le frapperait et l'insulterait pendant quelques heures, puis, une fois l'orage passé, il partirait. Il avait pris diverses dispositions pour qu'elle se sente... bien ? En sécurité ? Le mot exact lui échappait.
Loth se sentait tellement vide.
À l'heure dite, Anna d'Orcanie arriva dans la pièce et s'assit à l'une des chaises de la table à manger. Loth se leva de son fauteuil, puis choisit de s'asseoir sur la chaise en face de celle de sa femme. Les serviteurs, une servante d'une trentaine d'années et un jeune domestique, commencèrent à servir un repas relativement élaboré pour la saison : venaison en sauce, pain, fromage, vin.
D'une indication de la main, Loth arrêta le geste de la servante, qui s'apprêtait à lui servir de la viande, et la renvoya vers sa femme. Il fit un signe de tête au jeune homme qui tenait le pichet de vin pour qui laisse l'objet sur la table.
Quand sa femme fut servie, Loth renvoya les serviteurs. Anna d'Orcanie commença à manger. Loth d'Orcanie, la tête baissée, grignota un bout de pain et but un premier verre de vin. La tension était si palpable qu'Anna se sentit obligée de briser le silence avec une banalité.
« Vous ne mangez rien ? La viande est pourtant excellente », dit-elle d'une voix qu'elle espérait naturelle en coupant sa viande de cerf.
Loth leva les yeux de son verre, interloqué. Était-ce une pointe d'inquiétude qu'il croyait déceler dans la voix de sa femme ?
« Non. J'ai… l'estomac noué. »
« Si vous ne mangez rien, profitez-en pour parler de ces sujets urgents de premier plan. Ce sont vos propres mots. »
Loth acquiesça silencieusement. Il se leva de sa chaise pour aller parler aux gardes qui se tenaient comme à leur habitude devant la porte de la salle à manger. Une fois les gardes partis dans un cliquetis de pièces d'armure et de lances, Loth ferma la porte.
Anna avait suivi des yeux les déplacements de son mari. Jusqu'à présent, elle avait été curieuse et légèrement inquiète des annonces que son mari pouvait lui faire. Son inquiétude venait de monter d'un cran. Il se rassit à sa chaise, se servit un deuxième verre de vin et prit la parole d'un ton sérieux.
« Oui. Ce que j'ai à vous dire est d'une importance capitale. Je vous en prie… ne m'interrompez pas et écoutez-moi jusqu'au bout. »
Loth préparait son discours depuis qu'il avait annoncé à sa femme qu'il devait lui parler. Mais maintenant que les grands yeux noirs de sa femme le fixaient avec une étincelle d'inquiétude nouvelle, il avait perdu tous ses moyens.
Ces derniers jours, il avait pris quatre décisions majeures qui allaient façonner son destin personnel, celui de son couple et l'avenir de sa famille. Par où commencer ? Il devait rester le plus factuel possible. Pas d'hypothèse, pas d'émotion. Les faits, rien que les faits. Il se leva de sa chaise et prit son verre de vin dans la main pour se donner une contenance.
« J'ai quatre annonces à vous faire. Dans un premier temps, je vous informe que je pars dès demain pour Kaamelott sur invitation de votre… demi-frère. Il m'a en effet convié à la Table ronde pour devenir son chevalier et le rejoindre dans la quête du Graal. » Il marqua une pause. « J'ai décidé d'accepter son offre. »
De surprise, les yeux de sa femme s'agrandirent et sa bouche s'entrouvrit. Quelques secondes plus tard, elle reprit sa contenance habituelle et plissa les yeux alors qu'elle réfléchissait aux implications de cette nouvelle. Loth souriait intérieurement. Sa femme était très intelligente. Il l'aimait aussi pour cela. En quelques secondes, elle arrivait visiblement, s'il en croyait la pâleur qui s'emparait progressivement de son visage, aux mêmes conclusions qu'il avait mis lui-même plusieurs heures à tirer. Il décida de continuer avant qu'elle ne puisse protester.
« Cela m'amène logiquement à ma deuxième annonce. Dans son invitation, votre demi-frère le Roi a… laissé… plus au moins… entendre qu'il pourrait venir avec son armée ici en Orcanie. Je n'ose imaginer qu'il s'en prenne à vous et à nos fils. Cependant, dans l'éventualité où… vous ne vous sentiriez pas en sécurité au château, j'ai pris… pour votre sécurité… certaines dispositions pour que vous puissiez vous réfugier dans un pavillon de chasse connu de quelques amis fidèles uniquement. J'ai parlé au Seigneur Galessin : il vous y conduira si vous le lui demandez. »
Sa femme était désormais blanche comme un linge. Loth, qui n'osait plus croiser son regard, préféra se concentrer sur son verre de vin vide. Il décida de se resservir : un troisième verre pour une troisième annonce particulièrement difficile pour lui. Profitant du silence de sa femme, il poursuivit.
« La possibilité que vous soyez en danger m'amène logiquement à ma troisième annonce. Le constat est simple : vous avez besoin d'un garde du corps. J'ai préparé une liste de… gaillards dignes de confiance et pleins de ressources qui sauront vous défendre en cas de besoin. Vous pourrez les rencontrer après mon départ et en choisir un pour… »
Loth marqua une pause. Sa voix s'était brisée sur cette dernière phrase. Il déglutit bruyamment, puis reprit : « … qu'il assure votre sécurité. Sachez que si vous choisissez de… prendre cet homme… pour amant… cela ne portera pas à conséquence. »
Il était au bord de l'évanouissement. Prononcer cette phrase avait puisé dans ses ressources… et il n'avait pas encore annoncé le plus important ! Il termina son verre, puis se resservit. L'alcool… rien de tel pour se donner du courage. « Je préfère vous savoir bien entourée plutôt que seule. De manière générale, si vous avez besoin d'un entourage… une dame de compagnie, un poète, un ménestrel… dites-le-moi. J'aviserai… », ajouta-t-il.
Il s'était attendu à un rire cruel, à une remarque cinglante du style « Comme si j'avais entendu votre autorisation pour le faire ». Rien.
Il se risqua à regarder le visage de sa femme. Anna d'Orcanie n'était plus blanche. Une rougeur lui barrait les joues et le nez et elle se mordait la lèvre inférieure. Elle bouillait intérieurement de rage. C'était l'heure de sa dernière annonce. Maintenant qu'on avait empoigné la flèche, autant l'arracher d'un coup sec.
Loth poussa un long soupir avant de se lancer.
« Pour finir… j'ai fait les démarches nécessaires pour que Gareth soit mon héritier principal au trône d'Orcanie s'il devait m'arriver quelque chose. Gauvain, Agravain et Gatheris n'hériteront que de titres mineurs. Vous comprendrez que… c'est ce qu'il y a de mieux à faire pour le trône d'Orcanie. »
Voilà. Il venait de lancer le dernier pavé dans la mare. Loth termina son verre de vin et le posa sur la table. Incapable de regarder sa femme en face, il se retourna pour contempler les flammes qui léchaient l'âtre de la cheminée.
En état de sidération intense, Anna d'Orcanie encaissait ces annonces successives.
Elle accusait le coup et ne parvenait plus à réfléchir, au point de ne pas savoir ce qui lui faisait le plus mal : l'accord secret passé entre son mari et son demi-frère, l'injonction à se cacher « pour sa sécurité » dans un obscur pavillon de chasse, la proposition de « garde du corps-amant-chaperon » ou le fait que Loth décide de déshériter leurs trois fils aînés pour favoriser Gareth, leur fils le plus jeune.
Tout d'abord, son mari lui annonçait qu'il s'en allait à l'aventure sur l'invitation de son demi-frère, avec qui il s'était visiblement réconcilié entre temps. Ils s'étaient entendus pour la garder coincée dans son rôle de bonne épouse obéissante pendant que son mari prendrait du bon temps à Kaamelott. C'est pour cela que Loth était revenu comme une fleur, sans subir le moindre châtiment pour sa trahison. Arthur avait profité de l'occasion d'humilier sa sœur à distance.
La proposition de s'abriter dans un pavillon de chasse était sans doute la plus ridicule. Elle était chez elle dans ce château et en Orcanie. À quoi rimait tout cela ? Était-ce une menace déguisée ?
Et voilà que son… salopard de mari (elle n'avait plus d'autres mots pour le désigner) lui proposait un amant pour faire passer la pilule. Un amant ! Tu parles ! Un espion, un chaperon, une taupe chargée de rapporter ses moindres faits et gestes à Kaamelott.
« Vous comprendrez que… c'est ce qu'il y a de mieux pour la lignée d'Orcanie »… mais quelle sombre ordure ! Qu'est-ce qu'il insinuait !? Ce n'est pas parce que Gareth était le seul de la fratrie doté des mêmes pouvoirs magiques que Loth que Gauvain, Agravain et Gatheris n'étaient pas de son sang. Elle n'avait jamais été infidèle…
Furieuse, désespérée, blessée dans son amour propre, trahie, Anna d'Orcanie fixait des yeux le couteau posé sur la table.
Loth sentait l'alcool lui monter à la tête, ce qui était normal avec quatre verres de vin, le ventre vide et le manque d'habitude. Après plusieurs secondes de silence, il sortit de sa torpeur.
Il s'était attendu à un déluge de coups et de protestations. Il se retourna pour voir si sa femme n'avait pas quitté la pièce.
« Salaud ! »
Loth eut soudainement très mal à la jambe. Il lâcha un cri de douleur et baissa le regard pour tenter de voir ce qui avait pu le blesser.
Sa femme venait de lui planter un couteau dans la cuisse gauche. Les yeux brillants d'une folie meurtrière, elle extirpa le couteau de la plaie et recula de quelques pas, comme pour contempler son œuvre.
La tache de sang grandissait à vue d'œil sur le pantalon du roi. Par réflexe, il plaqua sa main gauche sur la plaie pour tenter d'arrêter l'hémorragie. Loth sentait son énergie le quitter progressivement. Il commençait à perdre l'équilibre.
Anna regardait fixement le couteau ensanglanté d'un air sidéré, comme si elle venait de trouver l'arme par terre.
« Qu'est-ce que… Vous êtes folle ! » hurla-t-il.
Sa femme leva la tête et sembla redécouvrir qu'il était dans la pièce. Yeux brûlants de rage, teint blême, mâchoire serrée, elle s'approcha à nouveau de lui avec l'intention manifeste de « finir le travail ».
La seule chance de survie de Loth était de s'isoler dans sa chambre pour s'appliquer un onguent de cicatrisation rapide vaguement magique que le médecin de la cour lui avait donné. Sa jambe le faisait atrocement souffrir et il se déplaçait lentement et maladroitement.
« N'approchez pas ! » cria-t-il. Le souffle court, Loth leva difficilement la main droite pour menacer sa femme de ses éclairs magiques. Un coup de bluff, il le savait.
Elle hésita. Cette manœuvre lui fit gagner de précieuses secondes qui lui permirent d'entrer dans sa chambre et d'ouvrir le tiroir où se trouvait l'onguent cicatrisant.
Il n'eut pas le temps de fermer la porte. Elle était sur ses talons, fulminante et toujours armée. Il se retourna, les doigts de la main droite crépitant de magie.
« Vous n'oserez pas », murmura-t-elle en s'approchant de lui.
Elle lui porta un coup à la gorge. Le sang gicla sur elle. Elle laissa tomber le couteau par terre.
Loth tenta vainement d'utiliser sa main droite pour couvrir la blessure et juguler l'hémorragie. Il s'écroula.
Loth n'avait pas osé faire griller sa femme sur place par amour pour elle. Sa dernière pensée fut qu'il avait ce qu'il méritait : mourir de la main de sa femme, à quelques centimètres d'un onguent qui aurait pu lui sauver la vie. Une mort atroce teintée d'ironie.
Anna d'Orcanie sortit de sa torpeur. Elle était couverte de sang. Son mari gargouillait à ses pieds, face contre terre, une blessure béante à la gorge. Il respirait encore, mais difficilement.
Qu'est-ce qu'elle avait fait ?! Qu'est-ce qu'elle pouvait faire ?!
Elle défit le foulard que Loth portait autour du cou pour en faire un point de compression sommaire.
Le tiroir ouvert… Loth avait voulu prendre quelque chose à l'intérieur du meuble. Elle fouilla rapidement le meuble et trouva un petit pot contenant une pâte brune. Anna reconnut instantanément l'odeur fleurie de l'onguent cicatrisant que son mari s'appliquait sur certaines blessures pour en accélérer la guérison.
Anna se pencha sur lui. La respiration sifflante se faisait de plus en plus faible. Elle le bascula sur le côté pour qu'il puisse mieux respirer.
Loth, livide, ouvrit les yeux et avisa le pot d'onguent que sa femme tenait dans la main. Une lueur d'espoir brilla dans ses yeux.
Anna appliqua une couche généreuse d'onguent sur sa blessure à la gorge, dont les chairs se refermaient doucement. Elle découpa la jambe de son pantalon au niveau de la cuisse blessée, puis appliqua à nouveau le remède.
Elle fouilla ensuite la garde-robe de son mari pour y trouver une chemise qu'elle déchira en lambeaux en vue d'en faire des bandages de fortune. Loth la regardait faire, l'air perdu, la respiration saccadée, le teint livide.
Quand elle tenta de bander sa blessure au cou, Loth s'évanouit à cause de la douleur. Elle vérifia sa respiration, continua à bander sa gorge (malgré l'effet de l'onguent, la blessure restait à vif et saignait toujours), puis procéda de même avec la jambe blessée.
Le pire était passé. Elle s'assit à côté de lui et posa une main sur la poitrine qui se souleva et s'abaissa à un rythme presque habituel. Elle resta ainsi, à l'observer quelques minutes.
Mue par une pulsion étrange, elle posa ses lèvres sur les siennes quelques secondes, puis se releva.
Elle n'était pas assez forte pour le porter sur le lit, mais elle ne pouvait pas non plus le laisser sur le sol dur et froid de la chambre dans son état. Elle se rappela subitement que son mari avait horreur de dormir sans coussin et plaça donc un oreiller sous sa nuque pour surélever sa tête.
Il était temps d'appeler le médecin de la cour pour qu'il lui prodigue des soins plus sérieux.
Et il était temps d'appeler le Seigneur Galessin, en charge de la Garde royale, pour qu'elle reçoive sa juste punition.
