Notre cher Loth est dans le coma, alors j'en profite pour introduire de nouveaux personnages. N'hésitez pas à commenter (en bien ou en mal). Bonne lecture à toutes et tous !


Adémar de Klanach, humble médecin de la cour d'Orcanie, avait été tiré du lit en plein milieu de la nuit par les gardes du château. C'était un homme d'une cinquantaine d'années aux tempes grisonnantes. Praticien sérieux, ouvert d'esprit et herboriste à ses heures, il rendait de fiers services au Roi Loth et à ses sujets.

Cette nuit-là, on lui avait juste laissé le temps d'enfiler un pantalon et une chemise, et de prendre sa besace contenant quelques outils et fournitures de première nécessité. Il avait été appelé au chevet du Roi Loth.

Loth d'Orcanie était un homme solide qui menait une vie exempte de vices majeurs qui auraient pu mettre en danger sa santé. Adémar, qui passait sa journée à conseiller aux chevaliers et aux soldats de freiner sur les tournois, la ripaille et les visites au bordel, en savait quelque chose.

Tout en traversant le château, il se demandait bien quel pépin de santé le Roi avait pu avoir pour qu'on vienne le mander au milieu de la nuit. Les gardes l'emmenèrent dans la chambre du Roi. Pour s'y rendre, ils traversèrent la salle à manger où Adémar constata avec effroi que le sol était constellé de taches de sang.

Quel choc en pénétrant dans la chambre du Roi ! Une véritable scène de crime l'attendait. Le tapis au sol était humide, d'une couleur écarlate. Le Roi Loth gisait dans son propre sang au milieu de son lit. L'homme était pâle et suant. Il respirait difficilement.

Adémar se précipita à son chevet. Le Seigneur Galessin se tenait de l'autre côté du lit, le visage pâle et les traits tirés.

« Vous savez ce qui s'est passé ?! » s'exclama le médecin.

« Il a reçu deux coups de couteau : là… et là. » répondit le Duc d'Orcanie d'un air sombre en montrant les deux blessures.

« Une tentative d'assassinat ? J'ose espérer que le coupable a été appréhendé… »

Galessin acquiesça en silence. Le médecin procéda à un premier examen. Le Roi Loth vivait et ses blessures étaient pansées avec des bandages sommaires (des lambeaux d'une chemise ?), mais posés soigneusement. Le médecin huma l'air et, derrière l'odeur écœurante du sang, il reconnut l'onguent cicatrisant qu'il avait donné au Roi Loth après « l'attaque de la soupière » : le pauvre homme, les jambes et l'entrejambe brûlés, souffrait le martyre et ne pouvait plus marcher.

Cet onguent légèrement magique était un produit très cher et rare qui avait fait ses preuves, mais dont l'utilisation devait être strictement encadrée. En effet, Adémar avait déjà vu des grosseurs anormales se développer à l'endroit de l'utilisation chez les utilisateurs réguliers. Il coupait l'excroissance, elle revenait, elle s'étendait, il recoupait, elle re-revenait et elle s'étendait encore davantage, jusqu'à tuer le patient d'épuisement. Une horreur !* Il valait mieux réserver cet onguent pour les urgences absolues.

Il examina la blessure à la gorge en écartant les bandages. La blessure était toujours ouverte et la peau n'avait pas repoussé. Adémar prit une pince dans son sac. À l'aide de l'outil, il écartait les chairs pour confirmer ce qu'il soupçonnait : l'artère avait été abîmée mais, réparée par l'action de l'onguent, elle pulsait désormais faiblement. La survie du Roi Loth s'était jouée à quelques dizaines de secondes tout au plus : la blessure l'avait saigné à blanc.

Le médecin retira son instrument, replaça le bandage, puis procéda à l'examen de la seconde blessure. Le muscle de la cuisse gauche avait été touché, mais la blessure avait été partiellement refermée par l'action de l'onguent. Le Roi pourrait-il à nouveau marcher ? Question sans intérêt pour le moment : il fallait déjà qu'il passe la semaine. Sans qu'il sache expliquer pourquoi, Adémar songea que cette blessure avait l'air moins nette que la précédente. Les chairs semblaient déjà enflammées.

« L'arme du crime était-elle enduite de quelque chose ? Du poison ou autre ? » demanda le médecin en fronçant les sourcils.

Le Seigneur Galessin parut décontenancé par la question.

« Euh… oui. De… sauce aux baies et aux champignons », annonça-t-il un peu penaud.

« De sauce… aux baies et aux champignons ? » répéta Adémar d'un ton étonné.

« Il a été poignardé avec le couteau du dîner qui se trouvait sur la table. »

Silence gêné.

« Qui a procédé aux premiers soins ? »

« La Reine Anna. Sa femme... »

Nouveau silence gêné. Adémar était bien placé pour savoir qu'Anna d'Orcanie n'était pas un modèle de douceur : quand le Roi Loth faisait appel à lui, c'était très souvent pour soigner une blessure infligée par la mauvaise humeur de sa femme. Ce n'était pas le moment de poser LA question qui fâchait.

« C'est du bon travail. Elle lui a sauvé la vie », affirma Adémar.

Galessin lui sourit tristement. « Le Seigneur Loth… est-ce qu'il va survivre ? » demanda-t-il en fixant le médecin de ses yeux de chien battu.

« Je ne sais pas. Le pire est passé, mais il a perdu beaucoup de sang. L'onguent lui a sauvé la vie, mais son utilisation a une contrepartie. Je ne sais pas non plus dans quelle mesure ses blessures peuvent s'infecter ou se rouvrir. Et il y a aussi la douleur et le choc qui surviendront après son réveil… »

Adémar marqua une pause, puis s'éclaircit la gorge avant de reprendre.

« La blessure à la cuisse m'inquiète. Les chairs sont déjà partiellement enflammées. Le Roi risque d'avoir beaucoup de fièvre dans les jours qui viennent… D'ailleurs, ça a déjà commencé… »

Il plaça la paume de sa main sur le front de l'homme inconscient.

« Je retourne à mon laboratoire pour trouver de quoi prévenir l'infection et garder la douleur supportable. Je reviens dans quelques heures. Faites-en sorte que quelqu'un le veille en permanence. Si les blessures se rouvrent ou s'il se réveille, prévenez-moi immédiatement » conclut Adémar d'un ton grave en se dirigeant vers la porte.

« Maître médecin ! » l'appela Galessin.

Adémar se figea.

« Je vous remercie infiniment. Et… je vous en prie… je vous demanderai de garder pour vous ce que vous avez vu. »


*Avec les connaissances en médecine actuelles, on parlerait de produit cancérogène et de cancer. À l'époque, Adémar de Klanach se contente de constater que l'onguent doit être utilisé avec précaution… parce que sinon, ça craint.