L'heure des comptes
Le même rituel se répéta durant les heures qui suivirent : le Roi Loth reprenait connaissance juste le temps de hurler de douleur, puis s'évanouissait à nouveau d'épuisement. L'homme de garde, qui s'avérait souvent être Galessin, avait pour consigne de tenter de le faire boire lors de ces rares moments d'éveil.
Deux jours après ce que Galessin et Adémar de Klanach nommaient pudiquement « l'accident », le Roi Loth se réveilla suant, perdu et hagard.
« Putain ! Qu'est-ce que… ahh », dit-il faiblement. Il avait mal à la gorge et à la jambe. Il avait froid, il tremblait, il était collant de sueur. La fatigue le clouait sur place, une impression de lourdeur dans tout le corps.
Ouvrir les yeux représentait un effort considérable. Bouger la tête lui était impossible. Il devina à sa gauche une silhouette qui lui semblait familière. Son vassal, le Duc d'Orcanie, était assoupi sur une chaise placée près du lit.
« Galessin ? ».
À son nom, le Duc d'Orcanie se réveilla brusquement.
« Sire ! Vous êtes réveillé ! » s'exclama ce dernier avec un grand sourire sur le visage.
« Qu'est-ce que… qu'est-ce qui… Combien de temps… ». Loth tentait de se rappeler ce qui avait bien pu se passer.
Galessin se leva pour aller chercher un garde.
« Allez chercher le médecin ! Vite ! »
En attendant le médecin de la cour, Galessin avait tenté de répondre le plus précisément possible aux questions décousues de son suzerain.
Non, il n'était pas mort.
Oui, sa femme allait bien. (Sur ce coup, Galessin avait menti par omission, mais c'était pour le bien du Roi).
Non, le Roi Arthur n'était pas là.
Oui, il était chez lui en Orcanie, dans son lit.
Non, encore une fois, il n'était pas mort.
Oui, cela faisait deux jours qu'il se reposait.
« Deux jours !? Non…non… Je devais faire quelque chose d'urgent… d'important. Le Roi Arthur… » Le roi Loth tentait de récupérer ses souvenirs. Il était en pleine crise d'angoisse et sa respiration s'accélérait.
Son regard se posa sur son armure, exposée sur son support. Une soudaine étincelle de compréhension.
« Je devais aller à Kaamelott ! Le message ! Le pigeon ! J'en ai parlé à ma femme ! »
Galessin fixait son suzerain d'un air inquiet.
« Sire ! Je ne pense pas que vous soyez en état d'entreprendre un quelconque… » objecta Galessin.
« Je me fous de votre avis ! Préparez mon cheval, aidez-moi à mettre mon armure… ahh ! »
Dans son agitation, sa blessure à la gorge s'était rouverte. Il plaqua sa main sur la blessure et tenta de reprendre sa respiration. Résigné, il reprit la parole.
« Envoyez un message à Kaamelott pour que je m'excuse de… ne pas venir. Cela nous permettra de gagner un peu de temps… Je ne me souviens plus pourquoi. Où est ma femme ? Je lui ai tout dit. Elle doit savoir, elle ! »
Galessin passa sa langue sur ses lèvres avant de prendre la parole.
« Sire… votre femme est au cachot depuis deux jours. »
« Quoi ?! »
Adémar de Klanach venait d'être mandé par un garde du château pour se rendre au chevet du Roi. En chemin, il croisa le Seigneur Galessin marchant d'un pas précipité dans les couloirs du château.
« Allez-y, il vous attend ! » déclara ce dernier en filant vers sa destination, sans même prendre le temps de s'arrêter pour lui parler.
Le médecin de la cour entra dans la chambre. Le Roi Loth l'attendait : les traits tirés et d'une pâleur à faire peur à un mort, il avait l'air de fort méchante humeur.
« Vous voilà ! Arrêtons ce cirque tout de suite. Donnez-le-moi ! » Il avait plaqué sa main droite sur sa blessure à la gorge et tendait sa main gauche en direction d'Adémar, comme si ce dernier devait lui remettre quelque chose. Adémar était sur le seuil de la porte et restait interdit devant la demande du roi.
« Ne faites pas semblant de ne pas comprendre. Donnez-moi votre onguent miracle. C'est un ordre ! » reprit Loth d'un ton exaspéré.
Le Roi Loth serrait les dents à cause de la douleur. Blanc comme un linge, il était au bord de la crise d'angoisse. Adémar songea qu'il était de son devoir de le rassurer et d'être de bon conseil. Le médecin s'avança dans la pièce et répondit le plus calmement possible.
« Monseigneur. C'est une très mauvaise idée. L'onguent va vous tuer à petit feu. Et… de toute façon, il n'en reste presque plus. »
Pour prouver ses dires, il lui présenta le pot contenant le remède : il restait assez d'onguent pour couvrir la paume de main d'un enfant, mais guère plus. Le Roi Loth était désemparé.
« Sire, je vous recommande du repos naturel. Vous ne pourrez pas vous déplacer pendant plusieurs semaines, mais c'est la seule façon de vous garantir une guérison durable. D'ailleurs, votre blessure s'est rouverte. Laissez-moi jeter un œil. »
Visiblement mécontent de cette nouvelle, le Roi Loth fit la moue. S'il en avait eu la possibilité physique (mais il avait mal partout), il aurait croisé les bras et tourné la tête pour ne pas voir le médecin qui s'approchait de lui.
Le médecin ôtait les bandages tachés de sang pour nettoyer la plaie. Le Roi respirait rapidement.
« Vulnerant omnes, ultima necat*… Adémar… Parlons peu, mais parlons bien… Est-ce que je suis tiré d'affaire ? » lui demanda Loth en grimaçant sous la douleur provoquée par les différentes manipulations.
« Vous l'avez échappé belle. Une chance que votre femme ait été là… » Adémar n'avait pu s'empêcher de glisser une pointe d'ironie dans ses propos.
Piqué au vif, Loth se redressa brusquement. Le médecin fut surpris par la violence de sa réaction.
« Sire. Je vous ai déjà fait part de mon avis sur… tout ça… » Le médecin fit un geste pour désigner de manière générale le corps du Roi. « C'est moi qui vous soigne à chaque saute d'humeur de votre femme. Il est de mon devoir de vous avertir. »
Le Roi fulminait : ses yeux brillaient d'un éclat mauvais.
« Répétez après moi : la Reine Anna m'a sauvé la vie », dit Loth d'une voix rauque et menaçante.
Adémar de Klanach déglutit.
« La Reine Anna vous a sauvé la vie. Bien sûr... » répéta le médecin d'une voix où perçait l'appréhension.
Pendant pratiquement une minute, la pièce était parfaitement silencieuse. Adémar poursuivait les soins. Loth prit la parole.
« Et votre prono… aïe… pronostic pour les semaines à venir ? »
« Vos blessures ne sont pas encore refermées et votre cuisse est infectée. Je recommande du repos, du repos et encore du repos. Sans cela, je ne présume de rien. »
En silence, Adémar termina de panser la plaie à la gorge et vérifia l'état de la plaie à la cuisse. Loth respirait difficilement : les soins et la conversation l'avaient épuisé.
« Parfait… En sortant, vous demanderez au garde qui se trouve devant la porte d'aller chercher le juriste de la couronne… Ce sera tout. »
Adémar acquiesça et prit congé du Roi. Il transmit les ordres au garde devant la porte, puis se rendit dans son laboratoire. Cela faisait 18 ans qu'il rendait de bons et loyaux services à la cour d'Orcanie. Pour la première fois, le Roi Loth l'avait terrifié au plus profond de son âme.
Au cachot, Anna d'Orcanie réfléchissait. Elle relisait le message qu'elle avait trouvé sur la commode de la chambre de son mari avant son emprisonnement.
Mon cher vassal,
Je vous invite à Kaamelott afin d'être officiellement adoubé en tant que chevalier de la Table ronde et de vous joindre à nous dans la quête du Graal. Je vous saurais gré de bien vouloir vous présenter en armure à Kaamelott avant le début du printemps. Nous vous attendons avec impatience.
Sans nouvelle de votre part à cette date, je profiterai d'une campagne militaire dans le nord du pays pour venir vous rendre visite et prendre de vos nouvelles.
Le Roi Arthur
Loth était un cérébral qui suranalysait absolument tout. Ce type de menaces le désarçonnait complètement. Elle était bien placée pour le savoir : elle utilisait sans vergogne la technique du chaud-froid avec lui. Même après plusieurs décennies de mariage, le pauvre homme était toujours autant désemparé par l'attitude de sa femme.
Elle relut le message. Pas étonnant que Loth se soit mis martel en tête et qu'il ait fait n'importe quoi. Si seulement il lui avait montré ce message avant… Elle se serait sans doute contrôlée… Ils auraient trouvé une solution ensemble et on aurait évité… tout ça.
Elle repensait au sang, à la violence dont elle avait fait preuve et à la souffrance de son mari. Un frisson lui parcourut le corps. Elle s'assit sur la paillasse de fortune de sa cellule et enveloppa ses bras autour d'elle-même, dans une tentative de se réchauffer et de se rassurer.
Soudainement, des bruits de pas. Quelqu'un venait. Le Seigneur Galessin se présenta devant les barreaux. Il avait un air grave qui ne lui était pas coutumier. Anna fut parcourue d'un frisson. Était-ce déjà l'heure de son exécution ?
« Comment va mon mari ? » demanda-t-elle d'une voix blanche.
« Il est en vie. Il vous fait mander ».
* « Chaque heure nous meurtrit, la dernière tue ». Une citation latine parfaitement exacte et bien placée… pour une fois. :)
