Une pièce de théâtre
Galessin était seul devant la porte du cachot. La mâchoire serrée, il prit la parole.
« Ma Dame. Je vais ouvrir votre cellule. Nous allons nous rendre dans vos quartiers pour que vous puissiez faire une toilette sommaire et vous changer. Nous nous rendrons ensuite dans la chambre de votre mari. Je ne sais pas ce qu'il vous veut. »
Il inspira profondément, puis reprit. Les yeux de Galessin contenaient une lueur de défi.
« Je ne vous quitterai pas d'une semelle. Je ne souhaite pas vous mettre d'entraves. J'ose espérer que vous saurez vous montrer raisonnable. »
Anna acquiesça silencieusement. Elle éprouvait un curieux mélange de honte (elle était sale et fatiguée), d'indignation (quelle humiliation d'être obligée de circuler sous bonne garde pour éviter qu'elle ne s'échappe comme une vulgaire paysanne) et de soulagement (que son mari soit en vie, qu'il souhaite la voir, qu'elle ne soit pas encore condamnée à mort).
La clé tourna dans la serrure. Galessin la laissa passer, puis la suivit de près jusqu'à ses appartements.
Loth avait pu se reposer une trentaine de minutes avant que le juriste de la couronne ne débarque dans sa chambre.
Le juriste de la couronne, Owen de Ceallach, était un jeune homme optimiste et énergique avec un physique d'intellectuel. Petit, mince et pâle, il se déplaçait toujours avec une besace pleine de parchemins. Rien de l'excitait plus qu'un nouveau texte de loi ou qu'un conflit d'héritage qui l'aurait amené à se plonger dans de vieux traités obscurs.
Loth avait ce genre de sujets en horreur. Il déléguait avec soulagement l'examen de ces questions à Owen de Ceallach, qui s'en délectait. Il en fallait pour tous les goûts dans ce monde. Les cauchemars des uns sont les passions des autres.
À l'aide de quelques coussins judicieusement placés, Loth tenait assis dans son lit. Il sentait la fatigue le gagner progressivement. La motivation et l'énergie du jeune homme allaient rapidement avoir raison de lui. Il allait devoir faire court.
« Qu'en est-il des démarches dont je vous ai parlé la semaine dernière ? »
« Sire, j'ai parcouru et fouillé les lois du Royaume d'Orcanie. C'est techniquement possible, cela s'est… ». Le juriste s'interrompit. Galessin et Anna d'Orcanie faisaient irruption dans la pièce.
Loth fixa sa femme alors qu'elle se présentait devant son lit. Il fut désespéré de la trouver toujours aussi belle. Deux coups de poignard ne lui avaient pas suffi. Il était fou à lier.
« Ma douce ! J'espère que vous vous êtes remise de vos émotions. J'ai convoqué le juriste de la couronne pour établir les différents documents pour… ce dont je vous ai parlé. La succession. »
La voix de Loth était douce, mais ses yeux étaient de glace. Anna d'Orcanie se contenta de plaquer un sourire figé sur son visage, mais Loth pouvait lire de la honte dans ses yeux.
Loth se rendit soudainement compte qu'il souhaitait que cette conversation reste le plus privée possible. À la porte de la mort et du déshonneur, il voulait conserver un soupçon de dignité. Il fit signe à son vassal Galessin de s'approcher.
« Galessin, avez-vous envoyé le message à Kaamelott dont je vous ai parlé ? »
L'homme plus jeune acquiesça.
« Bien. Pouvez-vous nous laisser, je vous prie ? »
« Sire, vous êtes sûr ?! ». Galessin était incrédule.
Loth ne répondit pas et se contenta de regarder fixement son vassal.
« Bien, Sire… » Galessin se pencha sur lui et glissa une dague sous les draps du roi. Il regarda Loth d'un air entendu, puis quitta la pièce.
Le juriste de la couronne allait reprendre la parole, visiblement non perturbé par cette interruption. S'il savait lire de vieux parchemins, il était incapable de décrypter ce qui se passait autour de lui : il n'avait pas remarqué que le Roi Loth était blessé, il n'avait pas perçu la gêne entre les différents protagonistes, il n'avait pas senti l'inquiétude de Galessin au moment de son départ de la pièce, au point que ce dernier avait fourni une arme à son suzerain.
Owen de Ceallach était un aveugle qui s'ignorait au milieu des prophètes.
Lorsqu'elle arriva dans la chambre de son mari, Anna d'Orcanie eut l'impression étrange de débarquer dans une pièce de théâtre. Loth, pâle et blessé, mais assis avec dignité au milieu de son lit. Le juriste de la couronne, personnage passionné au milieu de la pièce. Galessin sur ses talons, fidèle vassal de son mari, prêt à la transpercer de son épée au moindre faux pas. Tout était en place.
Loth la fixait d'un regard dur alors qu'elle entrait dans la pièce. Le juriste était là pour aborder la douloureuse question de la succession. À la demande de Loth, Galessin quitta la pièce, non sans avoir auparavant fourni une dague à son mari. Elle ne pouvait pas lui en vouloir de se montrer prudent.
« Je disais donc… Oui, c'est techniquement possible. Cela s'est déjà fait par le passé, mais de manière un peu moins drastique. Une sombre histoire de fils aîné boiteux, Emerys, déshérité au profit de son frère cadet, Lothian. L'arrière, arrière… », Owen fit un moulinet de la main pour indiquer un certain nombre « d'arrière » manquants. « arrière, arrière-grand-père de votre Majesté. » conclut-il.
Loth soupira longuement. Il allait prendre la parole, mais fut coupé par le juriste.
« Le problème, dans le cas qui nous occupe, est que la cause de l'exclusion de la succession doit être documentée. Dans le cas présent, il s'agirait d'établir… une éventuelle absence de lien de sang entre… »
Loth se prit la tête dans les mains. Il commençait à fatiguer. Owen de Ceallach comprit le message.
« Bref. J'ai trouvé une solution. La potion Linea Sanguinis », affirma le juriste.
Loth ricana. Le latin allait lui servir, pour une fois.
« Ligne de sang ? » demanda Loth.
« Oui. Une potion magique très rare que j'ai pu me procurer après votre demande. Elle détermine de manière fiable les enfants naturels de la personne qui la boit. Vous serez ainsi fixé sur l'ascendance réelle de vos héritiers ! »
Owen tourna la tête vers la Reine avec un sourire gêné. Anna d'Orcanie le fusilla du regard en retour. Loth respirait bruyamment et rapidement. Exsangue et drainé de toute énergie, il prit néanmoins la parole :
« Nous ferons cela demain. » Il marqua une pause. « Owen, je compte sur vous pour convoquer mes fils demain matin. À l'exception bien sûr de Gauvain. Il se trouve à Kaamelott. Je ne requiers pas sa présence. »
Il tourna la tête avec difficulté vers sa femme.
« Bonne nuit, ma chère. Et à demain », dit-il avec un sourire glacé.
Il congédia le juriste et sa femme.
Anna d'Orcanie avait été escortée jusqu'à ses quartiers par deux gardes. Elle réfléchissait à la scène qui venait de se dérouler. Il s'agissait d'une mise en scène dans laquelle le message envoyé par Loth était clair.
Gardons les apparences intactes. Je vous ai à l'œil. Je ne vous pardonne rien. Dès demain, je prouverai votre infamie. Je vous répudierai et je vous laisserai pourrir au cachot.
Anna était profondément blessée. Son mari ne l'avait jamais regardé ainsi : avec froideur et défiance. Mais elle n'avait que ce qu'elle méritait. Un autre homme que Loth aurait ordonné son exécution sommaire dès son réveil. Le sursis qu'elle avait obtenu était déjà surprenant. Elle avait été étrangement soulagée de voir son mari en vie et en relative bonne santé.
Demain était un autre jour.
