Linea Sanguinis


Un chapitre long et difficile. Les noms des trois autres fils de Loth et Anna sont ceux d'une des nombreuses versions de la légende Arthurienne. Bonne lecture à tous !


Grâce à un somnifère puissant donné par son médecin, le Roi Loth avait pu se reposer et reprendre quelques couleurs. Il était assis dans son lit, toujours avec l'aide de coussins. Il n'était pas sûr d'être prêt pour cette épreuve, mais il le fallait.

Sa femme, Anne d'Orcanie était assise sur une chaise à ses côtés à une distance respectable de lui. Officiellement, parce que l'heure était grave et solennelle. Officieusement, pour prévenir un coup de couteau surprise. Loth avait d'ailleurs conservé sous ses draps la dague donnée par Galessin. Juste au cas où.

Les trois héritiers royaux qui pouvaient être présents au château, Agravain, Gatheris et Gareth, attendaient dans la salle à manger sous la surveillance de Galessin.

Après mûre réflexion, Loth n'avait pas souhaité voir « ses fils ». Il s'agissait de jeunes hommes intelligents. Ils auraient posé des questions, les discussions auraient été interminables, cela l'aurait fatigué. Loth avait d'ailleurs décidé de couper les ponts avec ceux qui ne seraient pas de son sang. Il était en colère et son humiliation avait suffisamment duré.

Devant le lit, Owen de Ceallach était fébrile. Ce n'était pas tous les jours qu'on pouvait clarifier une succession à l'aide de la potion Linea Sanguinis. Il ne semblait pas se rendre compte de la gravité de la situation.

« Vous allez voir ! C'est vraiment une potion formidable ! Elle désigne tous les enfants naturels de celui ou celle qui la boit. Je n'ai jamais vu cette potion à l'œuvre, mais il paraît que c'est spectaculaire. »

Owen fouilla dans sa besace pour en extraire une petite fiole de couleur dorée. Il devait y avoir tout au plus une ou deux gorgées de liquide. Loth tendit la main pour que le juriste lui remette, mais le juriste parut soudainement gêné par le geste du Roi. Anna d'Orcanie resta interdite.

Le jeune homme souriait d'un air gêné : « Sire, je me dois de vous dire qu'on fait traditionnellement boire la potion à la Reine. Vous comprenez, si vous avez des bâtards, cela pourrait… ajouter de la confusion à une situation que nous tentons de clarifier et… »

Loth l'interrompit avec un soupir d'exaspération.

« Billevesées. Je n'ai jamais trompé ma femme. Donnez-moi cette fiole, qu'on en finisse une bonne fois pour toutes ! »

Anna d'Orcanie s'était raidie. Le Roi saisit la fiole que lui tendait son juriste et but d'une traite le liquide.


Il éprouvait un mélange d'appréhension et de soulagement : il serait bientôt fixé sur l'un des questionnements majeurs de son existence. Il n'avait aucun doute sur la filiation de Gareth (le jeune homme lui ressemblait physiquement et possédait les mêmes dispositions magiques que lui), mais le doute était permis pour ses trois autres héritiers.

La potion avait un goût plutôt agréable. Quelques secondes après, une intense chaleur l'envahit. Avec stupéfaction, il constata un phénomène magique étrange : un fil doré de l'épaisseur d'un doigt sortait lentement de sa poitrine et flottait dans l'air.

Le processus n'était pas douloureux. Il tourna doucement la tête (le moindre mouvement brusque rouvrait sa blessure à la gorge) pour constater qu'un fil doré similaire sortait de la poitrine de sa femme et s'entremêlait à son propre fil. Le nouveau fil commun formé par l'alliance de ces deux fils quittait la pièce en flottant dans l'air par le mur orienté sud.

« Gauvain… ? », murmura Loth. Il leva les yeux pour regarder sa femme. Elle le fixait avec tristesse.

Ne sachant à quoi s'en tenir, le juriste était un peu dépassé par les événements. Équipé d'une plume et d'un parchemin, il tenta désespérément de suivre le fil d'or qui disparaissait dans le mur, à son plus grand désarroi. Comprenant soudainement qu'il devait se rendre sur la muraille du château pour déterminer la direction générale du fil, il quitta précipitamment la pièce.

Profitant de l'absence du juriste, Loth s'adressa à sa femme. Il respirait difficilement.

« Gauvain est mon fils, alors ? Mon digne héritier au trône d'Orcanie ? »

Il fulminait et ressentait du dégoût envers lui-même. Il aurait voulu avoir le droit d'être en colère contre cette femme, qu'il pensait volage, et contre ce fils qu'il s'était interdit d'aimer durant toutes ces années. Même cette colère-là lui était refusée.

Anna d'Orcanie se contenta de baisser les yeux.


Le juriste revint quelques minutes plus tard. Le fil doré venait de disparaître.

« Bon, il semble évident que la potion désigne le sud, en direction de Kaamelott. Je demanderai au Père Blaise de Kaamelott de confirmer, mais je pense qu'on peut raisonnablement noter pour le moment que Gauvain, chevalier au pancréas, est votre fils et héritier principal, Monseigneur. Ah ! Ça revient ! »

Anna ne put s'empêcher de lever les yeux au ciel en entendant le surnom ridicule que son fils s'était donné. Son exaspération fut coupée nette par l'action de la potion : un deuxième fil d'or sortait de sa poitrine pour s'entremêler avec le fil doré qui sortait du cœur de son mari. Le fil se dirigeait cette fois-ci vers la salle à manger.

Owen de Ceallach sortit de la pièce pour constater ce qu'il en était. La voix d'Agravain, leur deuxième fils se fit entendre.

« Que se passe-t-il ici ? Père, Mère… Laissez-moi passer, vous ! » Le jeune homme tentait de se mesurer à Galessin, qui gardait l'entrée de la pièce à la demande du Roi. Loth ne savait plus quoi faire. De dépit, il fit signe à Galessin de le laisser passer.

« Qu'est-ce qui se passe ? Qu'est-ce que c'est que ça ? » demanda-t-il en désignant le fil doré qui lui rentrait dans la poitrine et le reliait de manière indéniable au Roi et à la Reine. Le jeune homme leva les yeux vers ses parents. « Père ! Vous êtes blessé !? » s'exclama-t-il d'une voix inquiète.

Les yeux sombres, les cheveux noir de jais, la mâchoire carrée… Agravain était le portrait craché de sa mère au masculin. Mais, pour quelqu'un d'un peu physionomiste, il était flagrant que le jeune homme avait emprunté la bouche et le nez de Loth. Maintenant que Loth savait qu'Agravain était de son sang, tout cela lui sautait aux yeux. Que de temps perdu à douter… Il n'avait pas la force de répondre à toutes les questions du jeune homme.

« Prenez une chaise dans la salle à manger et joignez-vous à nous. Ne dites rien, par pitié. Votre mère vous expliquera… après. Je suis las de tout ça. »

Agravain s'exécuta. Anna plongea ses yeux dans ceux de Loth. Il ne parvint pas à soutenir le regard de sa femme.


L'action de la potion recommença. Loth et Anna virent avec effroi leur fils dorés s'unir, se diriger vers le sol, puis devenir soudainement noirs et disparaître.

Les dernières semaines avaient sans doute été les plus rudes de l'existence de Loth. Voilà qu'il recevait un troisième coup de poignard, dans l'âme cette fois-ci. Il n'avait pas besoin qu'on lui rappelle l'existence d'Enora, la jolie petite fille qu'ils avaient perdue quelques jours après sa naissance.

De son côté, Anna d'Orcanie était très pâle. Elle éprouva soudainement le besoin de saisir et de serrer la main de son mari. Ce dernier ne protesta pas. En cet instant, leurs deux âmes étaient unies par le chagrin.

Interdits, Agravain et Owen de Ceallach se turent.


La potion poursuivit son action. À l'instar d'Agravain, Gatheris fut autorisé à entrer dans la pièce. Grand, blond et bien bâti, Gatheris balayait de ses yeux bleus clairs la pièce à la recherche de réponses. Au centre de sa poitrine, un fil d'or le reliait à ses parents. Son frère aîné lui donna pour consigne de prendre une chaise et de s'installer en silence.

Avec sidération, Loth dévisageait ce fils qu'il semblait découvrir après quinze années d'existence. Si Loth avait pu faire un pari sur le degré d'illégitimité de ses fils, il aurait tout misé sur Gatheris. Mais en y réfléchissant mieux, la mère de Loth était d'ascendance scandinave et il n'était pas étonnant que certains de ses descendants ressemblent à des guerriers nordiques.

Gatheris était objectivement beau, fort (d'après ce qu'en disait son instructeur militaire) et intelligent (d'après ce qu'en disait son percepteur). Loth eut soudainement la sensation pesante d'être passé à côté de son rôle de père. Une profonde tristesse l'envahit.

Anna tenait toujours la main de son mari. Elle le sentit se crisper alors qu'il étudiait le jeune homme devant lui, qu'il savait être son fils. Elle posait sa seconde main sur la sienne, comme pour le protéger.


Gareth d'Orcanie fut le dernier à rentrer dans la pièce. Énergique et spontané, le jeune garçon d'une dizaine d'années ressentait la tristesse qui emplissait la pièce. Suivant le fil doré qui partait de sa poitrine jusqu'à celle de ses parents, il s'approcha pour étreindre sa mère près du lit. À ce contact, le fil doré disparut soudainement.

Gareth ressemblait à son père de manière frappante. Il avait la même silhouette trapue, le même air décidé, les mêmes yeux bleus gris, les mêmes cheveux châtain foncé. Il était également doté des mêmes pouvoirs magiques, contrairement à ses autres frères qui semblaient en être dépourvus.

Inconscient des enjeux, le jeune garçon s'assit sur les genoux de sa mère et se blottit contre elle. Loth avait longtemps pensé que seul Gareth était son fils légitime. Il s'était lourdement trompé.

Anna d'Orcanie se crispa sur sa chaise. Gareth était blotti contre elle et reposait sa tête contre sa poitrine. La main gauche toujours dans celle de son mari, elle utilisa sa main droite pour caresser les cheveux de son petit garçon, dans un rare moment de tendresse.

Si elle avait su avant que l'action de la potion allait être aussi invasive, elle aurait refusé de s'y soumettre. Pour cette dernière épreuve, elle aurait voulu hurler, pleurer, ordonner à tout le monde de sortir pour rester seule avec son mari. Elle se tut. Sa tentative d'assassinat lui avait ôté le droit de décider de son destin.


Un dernier fil sortit de sa propre poitrine et rejoignit le fil brillant de son mari. Comme pour Enora, le fil commun retourna à la terre, vira soudainement au noir, puis disparut.

Loth fixait sa femme d'un regard empli de tristesse et de surprise. Gareth suçait son pouce, une mauvaise habitude qu'il n'avait pas complètement perdue et qui revenait quand il était angoissé. Personne ne prononça un mot.


Loth poussa un long soupir. Rien n'avait changé : ses fils restaient ses fils, Gauvain était son héritier principal, il aimait toujours sa femme et sa femme le détestait toujours.

Et, en même temps, tout avait changé : ses fils savaient qu'il avait douté d'eux et de leur mère, il craignait sa femme et sa femme le craignait. Le doute, qui circulait désormais dans les têtes et les cœurs, était un poison plus insidieux que le venin d'un serpent.

Le Roi était assailli par un tourbillon d'émotions négatives. Colère envers lui-même. Tristesse infinie du deuil incomplet de sa petite fille et de… cet autre enfant dont il n'avait jamais connu l'existence. Impression de gâchis avec ses fils qu'il avait ignoré par peur de l'humiliation. Sentiment prégnant d'être passé à côté de sa vie. Honte d'avoir douté de sa femme et de lui-même. Doute sur le reste de son existence. Méfiance en l'avenir.


Quelques minutes s'écoulèrent sans que rien de nouveau ne se produise. Brisant le silence pesant de la pièce, Anna d'Orcanie prit la parole d'une voix très basse.

« Je ne suis plus toute jeune… Je pense pouvoir dire que c'est terminé. »

Elle accomplissait un effort surhumain et cela se voyait sur ses traits.

Professionnel jusqu'au bout des ongles, le juriste nota ces informations, s'inclina devant le Roi et la Reine, puis quitta la pièce. Tout le monde avait désormais les yeux rivés sur Loth d'Orcanie.

Le Roi Loth avait toujours été beau parleur. Sa volubilité et son aisance orale étaient sa marque de fabrique qui lui valait sa réputation de baratineur hors pair. Il utilisait les discours, les phrases à rallonge, les citations latines et le vocabulaire pompeux pour meubler, charmer, s'imposer et même se sortir du guêpier. En général, moins il parlait, plus c'était mauvais signe.

En cet instant, pour la première fois de sa vie, il était à court de mots. Après quelques minutes, conscient qu'il était le centre de l'attention, Loth s'adressa à sa femme.

« J'ai besoin d'être seul. Je vous laisse expliquer à nos fils… tout ça. » Loth désigna la pièce de manière indéterminée d'un geste circulaire de la main. Le fait de lever le bras le fatiguait visiblement. Il respirait fort et il semblait avoir du mal à garder les yeux ouverts.

Anna était désemparée. Leur parler de quoi ? De la tentative de meurtre qu'elle avait perpétré contre lui ? De ses blessures et du fait qu'il avait failli mourir ? Des doutes sur leur filiation et du fait qu'ils avaient failli être déshérités sans sommation ? De l'action de la potion ? De ces deux enfants qui n'avaient jamais vraiment vécu et qu'ils ne connaîtraient donc jamais ? Du fait qu'elle serait bientôt exécutée pour haute trahison ?

Conscients que l'heure n'était pas à la discussion, tous les membres de la famille obtempèrent. Agravain jeta un regard interrogateur à ses parents, puis se leva de sa chaise et sortit. Gatheris prit la main de Gareth pour l'accompagner dans le couloir. Le petit garçon commençait déjà à assaillir ses frères aînés de questions.

« Pourquoi Père est dans son lit ? Pourquoi il est tout blanc ? Pourquoi il voulait pas me voir ? Pourquoi Mère et Père sont tristes ? C'était quoi ce fil ? C'était bizarre, c'était chaud. Pourquoi y'avait un autre fil qui était tout noir ? Pourquoi… » La petite voix devenait de plus en plus faible au fur et à mesure que la troupe s'éloignait.

Anna était sur le seuil de la porte et s'apprêtait à quitter la pièce.

« Attendez ! » s'exclama Loth. Elle se figea sur le seuil.

Il n'avait pas eu toutes les réponses. Le cœur de Loth n'était plus qu'une masse de souffrance et de tristesse. Autant boire le calice jusqu'à la lie.

« Ce deuxième… fil noir… qu'est-ce que… »

Pour se donner une contenance, elle posa sa main sur le chambranle de la porte. Elle continua de lui tourner le dos.

« Une grossesse que je n'ai pas… pu mener à terme. Vous reveniez d'un long voyage. Je n'avais pas eu l'occasion de vous l'annoncer. C'était le jour de la soupière, vous vous en souvenez sans doute », elle esquissa un début de sourire triste que Loth ne vit pas.

« J'avais perdu l'enfant dans la nuit. J'avais mal, j'étais en colère, j'étais triste, j'avais honte aussi. Mon ventre était désespérément vide. Vous reveniez de voyage, vous aviez l'air heureux. Je me suis dit que j'allais vous punir… »

Anna d'Orcanie quitta la pièce, les yeux brillants de larmes.

Loth était resté immobile tout du long. Au départ de sa femme, il se laissa glisser dans son lit, puis contempla en silence le plafond de sa chambre. Il y a encore quelques semaines, ce niveau de haine, de violence et de gratuité l'aurait touché. Il sentait qu'il venait de franchir un point de non-retour. Plus rien ne l'atteignait.

Tout cela n'avait plus d'importance.