Une vie de famille parfaite
Un chapitre tendre où Loth apprend que sa famille ne le déteste pas tant que ça et nous la joue « Duc d'Aquitaine » (comprendra qui peut).
Comme d'habitude, bonne lecture ! N'hésitez pas à faire des commentaires pour m'encourager ou me permettre de m'améliorer.
Le lendemain de la prise de la potion Linea Sanguinis, l'ambiance était étrangement calme au château.
Dans la matinée, Loth avait reçu la visite du juriste de la couronne pour qu'il signe les différents papiers (en gros, statu quo, rien ne bougeait).
Vers midi, il reçut la visite d'Adémar de Klanach, son médecin de la cour. Après les soins habituels, son médecin fit le bilan :
« Vous n'êtes pas encore sur pied, mais rien ne s'oppose à ce que vous puissiez vous lever pour faire quelques pas et déjeuner avec votre famille », lui annonça le médecin.
« Déjeuner… avec ma famille ? », le questionna Loth, interloqué.
« Oui, votre femme et vos fils vous attendent. On ne vous a rien dit ? ». Adémar fronça les sourcils.
« Si… je suppose. J'ai des absences, ces temps-ci. C'est possible qu'on m'en ait parlé. »
Loth tenta de se lever, mais la manœuvre était plus difficile que prévu. Sa jambe gauche était douloureuse et raide. La blessure restait enflammée et l'absence de mouvements pendant plusieurs jours n'avait pas arrangé les choses.
Le médecin lui apporta des vêtements. Le Roi s'habilla lentement. Le pantalon était une épreuve. Le passage de la chemise, qui nécessitait de lever les bras, fut très douloureux.
Après quelques contorsions et grimaces de douleur, le Roi Loth était à peu près présentable.
La famille du Roi d'Orcanie (à l'exception de Gauvain, resté à Kaamelott) était réunie à table.
Arrivé en boitant doucement et soutenu à sa gauche par un garde, le Roi Loth avait pris place sur une chaise. En face, sa femme. À sa droite, Agravain et la chaise vide de Gauvain. À sa gauche, Gatheris et Gareth.
Agravain expliqua à son père qu'il ne pouvait pas retourner en mer pour le moment : il s'était durement cogné la tête en retournant dans sa chambre hier et il avait de terribles vertiges depuis. Il était obligé de rester quelques jours au château pour se reposer, sur les conseils d'Adémar. Comme par hasard. Son deuxième fils le regardait de ses grands yeux noirs inquiets.
Gatheris, quant à lui, s'était bêtement blessé à la cheville en marchant dans les couloirs : il ne pouvait pas accompagner son instructeur militaire et devait se reposer au château quelques jours, encore sur les conseils d'Adémar. Décidément, le hasard faisait bien les choses. Son troisième fils le regardait avec un grand sourire.
Le percepteur de Gareth était tombé malade d'une grippe foudroyante. Le pauvre homme était cloué au lit et consigné dans ses appartements, toujours sur les conseils d'Adémar : Gareth était donc dans le giron de ses parents pendant quelques jours. Quel coquin, ce hasard ! Gareth, son dernier fils, s'agitait sur sa chaise et jouait avec la nourriture. Il avait l'air content d'être là, entouré de ses frères et de ses parents.
Loth soupçonnait Agravain d'être à la manœuvre et Gatheris d'avoir suivi le mouvement sans trop faire de résistance. Adémar de Klanach était bien évidemment complice. Sa femme avait-elle quelque chose à voir dans tout ça ? Loth sourit intérieurement. Il aurait aimé que ce genre de complots contre lui soit plus fréquent.
Agravain leur raconta ses différentes rencontres avec des voyageurs de tout horizon : pirates, envahisseurs, naufragés, esclavagistes, marchands perses qui tentaient de lui vendre à prix d'or des tapis, etc. Les anecdotes piquantes ne manquaient pas.
Gatheris leur exposa sa passion pour les différentes armes que son instructeur militaire lui faisait découvrir (« La hache, ça manque un peu de classe, mais c'est super efficace ! »). Anna d'Orcanie semblait s'inquiéter de cet amour soudain pour la violence.
Loth resta silencieux une bonne partie du repas. Anna d'Orcanie était pâle, mais elle participait à la conversation et tentait tant bien que mal de censurer les passages graveleux ou violents pour protéger les oreilles innocentes du petit Gareth qui raffolait bien évidemment des anecdotes de ses frères.
Le déjeuner se déroula parfaitement bien. Pour la première fois depuis bien longtemps, Loth d'Orcanie, malgré la fatigue et la douleur, avait le cœur léger.
Deux jours passèrent ainsi, dans l'harmonie, le calme et la bonne intelligence. Ses fils étaient toujours présents. Même si rien n'était gagné, Loth se remettait doucement de ses blessures.
Il n'avait reçu aucune réponse de Kaamelott à son message. Cela ne l'inquiétait pas outre mesure. Entre l'Orcanie et Kaamelott, il y avait pratiquement trois jours de voyage, donc six jours en comptant l'aller-retour. Le messager n'allait sans doute plus tarder.
Entouré de sa famille, Loth se laissait doucement apprivoiser par les rires et les moments partagés. Il se demandait comment il avait pu passer à côté de tout cela.
Une pensée étrange s'insinua en lui. C'était trop beau pour être vrai. Est-ce qu'il était mort ? Les chrétiens croyaient en un truc appelé le «Paradis», une sorte de lieu où les morts jouissaient de la béatitude éternelle. Comme le Valhalla de ses cousins scandinaves… les banquets et les beuveries en moins.
Loth se rappela subitement qu'il était techniquement chrétien. La quête du Graal, tout ça. Quand il aurait un peu de temps, il se pencherait sur leurs livres, histoire de ne pas passer pour un pignouf inculte.
Sa femme se montrait étrangement prévenante. Il ne parvenait pas à croiser son regard. Loth ne savait pas ce qu'elle avait pu raconter à leurs enfants, mais l'attitude de ses fils avait changé aussi. Ils étaient plus tendres avec lui.
Merde, alors ! S'il avait su qu'il aurait été obligé d'être à deux doigts de la mort pour que sa famille reste auprès de lui et lui montre un peu d'affection, il aurait pris un mauvais coup lors d'une bataille plus tôt. Ou alors il aurait laissé sa femme le poignarder avant.
Il décida d'arrêter de se poser trop de questions et de profiter de l'instant.
C'était officiellement le dernier soir où ses fils étaient présents. En effet, leurs excuses n'étaient plus d'actualité.
Loth ne savait pas trop quoi penser, ni comment procéder. Devait-il les retenir plus longtemps ? Devait-il les laisser partir ? Il avait terriblement besoin de leur présence, mais il décida de laisser les choses suivre leur cours.
La soirée se terminait. Ses fils allèrent se coucher après avoir donné une accolade à leur père. Loth se leva en grimaçant de sa chaise pour s'installer devant le fauteuil près de la cheminée. Depuis plusieurs années, il avait pris l'habitude d'y rester une trentaine de minutes avant d'aller se coucher.
Sa femme s'approcha de lui. Elle portait une longue robe noire et avait remplacé son chignon habituel par une longue tresse.
« Mon ami. Je pense qu'il faut que nous parlions », dit-elle d'une voix posée.
Merde. Il avait espéré un peu plus de répit. C'était trop beau pour durer. Voilà que les ennuis recommençaient.
« Parler de quoi ? », répondit-il d'une voix blanche.
« De… notre situation. Je sais que vous attendez que nos fils partent pour m'annoncer votre décision, mais… j'ai besoin de savoir. »
« Je vous coupe tout de suite. Je ne sais pas de quoi vous parler », affirma-t-il d'un ton péremptoire.
Il savait bien évidemment de quoi elle parlait : sa punition. Une tentative d'assassinat sur un roi n'était pas un sujet de plaisanterie. Serait-elle simplement répudiée ? Serait-elle emprisonnée à vie ou pour une dizaine d'années ? Serait-elle exécutée pour haute trahison ? Si c'était le cas, quelle serait la méthode employée ? Allait-elle être torturée ?
En vérité, il avait pris sa décision à la seconde où il l'avait revue à sa sortie du cachot. Dès qu'il s'agissait de sa femme, Loth d'Orcanie cessait tout simplement de réfléchir normalement : elle court-circuitait son cerveau. S'il avait été seul, il se serait cogné la tête contre un mur du château jusqu'à l'inconscience.
Elle s'agenouilla près de lui et plaça sa main dans la sienne. Un geste affectueux terriblement inhabituel qui signifiait « Je m'en remets à vous ». Ce geste le désarçonna. Il baissa les yeux pour regarder la main douce posée dans la sienne.
« Pour commencer, je crois que des excuses sont de mise », dit-elle d'une voix à peine plus élevée qu'un murmure.
« Effectivement. Des excuses sont de mise, ma chère. Je vous prie d'accepter mes excuses. Je n'aurais pas dû douter de votre honneur et de votre fidélité », déclara-t-il en continuant de regarder leurs mains.
C'était fascinant : la main de sa femme était tellement fine, blanche et petite en comparaison de la sienne, qui ressemblait davantage à une grosse patte d'ours.
Anna écarquilla les yeux de surprise. Elle allait répliquer, mais Loth ne lui laissa pas le temps de prendre la parole.
« Et je vous remercie de votre prompte réaction et de la qualité de vos premiers soins. Sans vous, j'y serai passé », ajouta-t-il d'une voix douce.
Il esquissa un mouvement. « Aïe ! Aidez-moi… » gémit-il. Loth tentait, sans succès, de lui baiser la main. Il avait commencé à pencher la tête, mais le mouvement tirait trop sur sa blessure au cou.
Elle se leva et accompagna sa main jusqu'aux lèvres de son mari. Il y déposa un chaste et doux baiser.
Anna d'Orcanie avait toujours été une femme d'action et de confrontation. D'un courage et d'une détermination qui confinaient parfois au suicide, elle ne lâchait jamais face à un défi. Ses proches (sa mère, sa tante et parfois même Loth) comparaient souvent son attitude à celle d'une chatte sauvage : féroce, terrible, pugnace, hargneuse.
Pourtant, pour la première fois de sa vie, elle avait choisi la fuite. La réaction de son mari, son pardon, sa tendresse et son amour l'avaient bouleversée.
Elle arriva devant sa chambre. Le chemin dans les couloirs lui avait permis de mettre un peu d'ordre dans ses émotions. Son envie de tendresse était bien plus forte que sa peur.
Elle rebroussa chemin. Autant battre le fer quand il était chaud.
Loth soupira longuement.
Avait-il pris la bonne décision ? Ou, au contraire, venait-il de commettre la plus grosse erreur de sa vie ? Il avait suivi son instinct. Cela ne lui avait pas toujours porté chance, mais au point où il en était, autant faire ce dont il avait envie.
Sa femme était partie précipitamment et sans dire un mot après son baiser. Il avait l'impression qu'elle avait eu peur. Cela faisait des années qu'elle ne le laissa plus s'approcher d'elle. À quelle autre réaction aurait-il dû s'attendre, en vérité ? Au diable le romantisme.
L'heure étant tardive, il décida d'aller se coucher. Il parvint à se relever de son fauteuil sans trop de mal. Le plus dur était fait. Il ne lui restait plus qu'à boiter avec prudence jusqu'à sa chambre.
Il sentit soudainement une présence à sa gauche. La silhouette, plus petite et plus mince, plaça un bras autour de sa taille. Loth se laissa soutenir jusqu'à son lit sans dire un mot.
Pour la première fois depuis plusieurs jours, Loth croisa le regard de sa femme. Une lueur nouvelle y brillait.
Pendant ce temps-là, à quelques kilomètres du château
La vieille de la ferme d'à côté en avait plus qu'assez des gens du château, de leurs saletés de papiers tueurs de poules et de leurs pigeons voleurs de graines.
Encore une poule étouffée avec un bout de « parmachin » et un pigeon voyageur qui en profitait pour se bâfrer avec les graines de son poulailler !
C'était la dernière fois qu'elle leur rapportait leur volatile et leur bout de papier. Elle essayerait d'échanger tout ça contre un repas chaud.
