Tous plus débiles les uns que les autres

La vieille de la ferme d'à côté avait bien évidemment un rôle à jouer dans mon histoire. Ci-dessous, un petit chapitre où l'incompréhension mutuelle de Loth et Anna est à son comble. Comme d'habitude, je vous souhaite une bonne lecture ! N'hésitez pas commenter pour m'encourager ou me permettre de m'améliorer.


Loth était rouge de colère. Depuis sa chambre, il vociférait à un volume sonore tel que tout le château profitait de la formidable engueulade dont Galessin était victime. Le Duc d'Orcanie se ratatinait dans son armure au fur et à mesure que les cris de son suzerain montaient en intensité.

« Le seul message ! Le SEUL putain de message qui doit impérativement parvenir à Kaamelott de l'ANNÉE… et vous mettez nos pigeons pourris habituels sur le coup ?! À quoi est-ce que vous avez pensé, Galessin ! Nos pigeons sont plus débiles les uns que les autres. Je vous l'ai déjà dit mille fois ! »

« Monseigneur, vous n'avez pas précisé qu'il fallait… », tenta de se justifier Galessin.

« J'étais occupé à ne pas mourir. J'avais deux trous dans le caisson. La précision n'était pas vraiment ma priorité ! »

Anna était dans la pièce et attendait que la juste colère de son mari se calme un peu pour intervenir. Elle était à la fois ravie de voir que son mari récupérait un peu de son tempérament habituel et déboussolée par l'urgence de la situation.

Le Seigneur Galessin avait débarqué au petit matin dans la chambre du Roi pour leur annoncer que le parchemin contenant les excuses officielles de Loth n'était pas parvenu à Kaamelott.

Si le Roi Arthur décidait de mettre sa menace à exécution, une armée trois fois plus nombreuse et préparée que l'armée de Loth se dirigeait en ce moment même vers l'Orcanie. La panique du Duc était telle qu'il ne semblait pas avoir remarqué la présence de la Reine Anna.

« C'était évident, bon sang ! Vous auriez dû envoyer un de ces trous-du-cul de messagers. Qu'on les paie à faire quelque chose, pour une fois ! », hurla Loth.

Loth préparait, autant que ses blessures le lui permettaient, quelques vêtements et affaires. Il poursuivit.

« Vous avez merdé en beauté ! Faites préparer mon cheval. Si je me mets en route tout de suite, j'ai peut-être une chance de rattraper vos conneries et d'éviter l'exécution sommaire. »

Galessin quitta la pièce d'un pas précipité. Anna d'Orcanie s'approcha de son mari.

« Ce n'est pas raisonnable. Vous le savez aussi bien que moi », lui dit-elle en plaçant une main sur son bras.

« Rien n'est raisonnable dans ce monde, ma chère. Non, ne me regardez pas comme ça… »

Il avait fait l'erreur de croiser le regard de sa femme qui reflétait un mélange d'inquiétude et de détermination. Il lui caressa doucement la joue. Elle se laissa faire. La résolution de Loth à partir pour Kaamelott fondait comme neige au soleil. Il arrêta son geste, puis détourna le regard.

« Je dois partir. Aidez-moi à mettre mon armure. »

« C'est ridicule. Vous pouvez à peine marcher », rétorqua-t-elle.

Buté, il commençait à se déshabiller pour tenter d'enfiler ses chausses et son haut de corps.

« Vous n'allez pas enfiler votre armure sur vos bandages de la veille. Si vous devez partir, faites au moins les choses proprement. Laissez-moi vous aider. »


Elle le fit s'asseoir sur le lit pour refaire ses bandages. Pour plus de commodité, Adémar de Klanach avait laissé les fournitures médicales dans la chambre. Tout était là.

En lui ôtant sa chemise, elle redécouvrit son corps meurtri et aminci. Les blessures récentes tout d'abord. Cette cuisse transpercée. Cette gorge tranchée qui ne semblait jamais vouloir vraiment se refermer, comme pour lui rappeler son crime.

Les vieilles blessures ensuite : des cicatrices sur tout le corps qui témoignaient d'anciennes brûlures, griffures, fêlures et cassures. C'est elle qui lui avait fait ça. Elle se sentit pâlir de honte et de dégoût envers elle-même.

Loth la regardait avec un mélange de reconnaissance et d'admiration. En cet instant, elle prit conscience de sa propre monstruosité. Pour la première fois, elle vit son mari et son mariage au-delà des apparences : Loth était un chiot fidèle qui revenait toujours vers elle, avec amour et confiance. Et elle le piétinait, le battait et le gardait attaché à un piquet.

Comme un brave cabot, il finirait par se laisser mourir sous les coups de sa maîtresse. Il avait déjà failli y passer. C'était à elle de mettre fin à cette spirale infernale.


Loth se laissait faire en silence. Il aurait tout donné pour pouvoir arrêter le temps. Là, tout de suite, maintenant. Pour que sa femme continue de le soigner et de l'aider à s'habiller, en le touchant de ses mains douces. Si c'était la seule chose qu'elle souhaitait lui offrir, il s'en contenterait.

Au grand désespoir de Loth, il ne s'était rien passé entre eux la nuit dernière. Sa femme était toujours aussi belle. Il l'aimait toujours autant. Mais la fatigue et la douleur avaient eu raison de lui et il s'était endormi presque instantanément, comme le butor qu'il était probablement. À son réveil, il avait eu la surprise de constater qu'elle était toujours à ses côtés.

En même temps, au grand soulagement de Loth, il ne s'était rien passé entre eux la nuit dernière. Avec sa jambe infectée à moitié paralysée, son haut du corps immobilisé de facto par sa blessure qui se rouvrait au moindre faux mouvement, il devait vraiment faire peur à voir.

Sa femme lui avait toujours signifié plus ou moins clairement son absence d'attirance pour lui. Ces derniers jours, il avait commencé à penser qu'il y avait un petit quelque chose dans l'air… peut-être… potentiellement… Le regard de dégoût qu'elle lui lançait en cet instant brisa ce mince espoir.

Quand bien même il y aurait eu quelqu'un chose, il devait désormais partir en catastrophe pour Kaamelott pour tenter de réparer les conneries de Galessin. Tout ce bonheur n'avait pas duré. Il avait l'impression d'être maudit.

Blessures nettoyées, bandages changés, chausses et chemise matelassée enfilées. Il était temps de passer à l'armure. Il constata qu'il glissait dans ses jambières et qu'il fallait resserrer les attaches. Rien d'étonnant à cela : cela faisait plus d'un mois qu'il ne mangeait pratiquement plus rien.

Le port des jambières était supportable. En revanche, même après plusieurs essais et avec l'aide de sa femme, il lui était impossible d'enfiler la cuirasse et de mettre ses épaulières : la douleur était simplement trop intense. Il regardait les pièces d'armure inutilisables d'un air abattu.

« Vous vous présenterez en moitié d'armure à Kaamelott. Cela ira », lui affirma-t-elle en plaçant un manteau sur ses épaules. « Je vous en supplie… Ne faites rien d'inconsidéré. Ne montez pas à cheval et prenez la carriole. Vous irez moins vite, mais vous pourrez vous reposer en route. »

Elle marqua une pause.

« Je vais écrire à mon demi-frère. Pour tout lui expliquer. »

Loth était abasourdi. Anna abhorrait son demi-frère et l'existence même d'Arthur semblait lui donner la nausée. Écrire à son demi-frère allait terriblement coûter à sa femme.