Quelque chose de pourri au Royaume d'Orcanie
Pendant ce temps-là, Arthur et Cie tirent leur propre conclusion de tous ces événements. Bonne lecture à toutes et tous ! Les commentaires sont appréciés.
Cela faisait une journée et demie que le Roi Arthur cheminait en carriole vers l'Orcanie. Le chemin était long et il faisait froid. Arthur était vexé que le Roi Loth, son vassal, n'ait pas daigné répondre à son message. Loth l'avait habitué à plus de subtilité et d'audace.
Sa dernière rencontre avec Loth d'Orcanie avait laissé Arthur perplexe. Après quelques semaines de réflexion, Arthur avait opté pour un nouveau coup de pression en « invitant » Loth à le joindre dans la quête du Graal. Le but était de garder un œil sur son remuant vassal en l'empêchant de trop cogiter à domicile sur de futurs coups d'État.
Arthur avait envoyé ce message sans trop savoir ce qui allait retomber. L'arrivée à Kaamelott d'un chevalier Loth zélé, désireux de faire oublier ses trahisons passées ? Ou d'un chevalier Loth râleur, faisant uniquement acte de présence à la Table ronde ? Ou, plus probable, d'un chevalier Loth fourbe et fomentant, qui aurait forcé Arthur à prendre des mesures drastiques ?
Arthur avait aussi envisagé la possibilité d'un refus diplomatique mielleux ou même d'une déclaration de guerre ouverte entre leurs deux royaumes. Décidément, cette absence totale de réaction le surprenait. S'agissait-il d'un énième coup fourré dont Loth avait le secret ? Arthur était prêt à toute éventualité.
Déjà, il était accompagné de Gauvain, son neveu. Le jeune homme était pratiquement muet depuis l'incident du « fil d'or » qui avait eu lieu en pleine séance de la Table ronde. Et, pour ne rien arranger, il était effectivement très malade en carriole (pour une fois, Loth n'avait pas menti).
Ensuite, il était accompagné d'Ygerne de Tintagel, sa mère. Les yeux noirs remplis d'une colère froide, la mâchoire serrée, la mégère était assise en face d'Arthur. Droite comme un piquet, elle tremblait d'une indignation tout juste contenue.
Pour finir, il était accompagné d'un demi-millier de soldats. Il avait proféré une menace, il se devait de la mettre à exécution. Il en allait de sa crédibilité en tant que chef d'État.
Cela faisait trop longtemps que Loth d'Orcanie avait la bride sur le cou. Il était temps de sévir. Arthur devait aussi tirer au clair cette histoire de fil doré magique.
Il allait revoir Loth, ce baratineur hypocrite et fourbe. Il allait aussi revoir sa « chère et tendre » demi-sœur, Anna. Arthur n'avait pas tellement hâte, mais il n'avait pas le choix.
Dans la carriole, Ygerne de Tintagel se plaignait avec vigueur depuis déjà plusieurs minutes.
« Vous devez répondre avec fermeté ! C'est une honte ! Si Merlin a raison… et j'avoue qu'il lui arrive souvent de se tromper, mais… s'il a raison et qu'il s'agit d'une utilisation de la Linea Sanguinis, il ne s'agit ni plus ni moins que d'une insulte envers… »
Elle avait laissé sa phrase en suspens. Le convoi venait de s'arrêter brusquement.
Arthur frappa plusieurs fois contre la paroi de la carriole pour héler le conducteur.
« Que se passe-t-il ? » demanda Arthur.
« Monseigneur, nous allons croiser une carriole orcanienne. Elle est escortée par quelques cavaliers », lui répondit le conducteur.
Arthur réfléchissait aux différentes possibilités. Un émissaire ? Une embuscade ? Quoi qu'il en était, il conclut qu'il n'avait pas grand-chose à craindre d'une carriole et de quelques soldats : il était littéralement accompagné d'une partie de son armée.
Arthur descendit de la carriole pour constater de lui-même la situation. Une neige épaisse recouvrait le chemin. Gauvain descendit à son tour, l'air très inquiet. À une centaine de mètres, une silhouette descendait de la carriole aux couleurs de l'Orcanie.
« Halte ! Qui va là ? », hurla Arthur en plissant les yeux. Il fit discrètement signe à l'un de ses archers d'encocher une flèche et de se tenir prêt.
« Sire, je viens… à votre rencontre. Je souhaite… m'excuser… platement… de mon retard », cria la silhouette.
Arthur reconnut la voix et le phrasé si particulier de Loth. À cette distance et avec la faible luminosité, il ne distinguait pas bien les traits de son vassal.
« Loth, c'est bien vous ? Vous êtes… ivre ?», demanda Arthur en se rapprochant progressivement.
La question pouvait se poser. L'homme n'était pas très stable sur ses appuis et semblait zigzaguer dans la neige. Son élocution semblait également altérée.
« Non, Sire… je… », répondit faiblement l'intéressé.
Loth d'Orcanie tomba à genoux. Il semblait éprouver des difficultés à respirer.
« Père ! », s'exclama Gauvain en courant vers lui.
Loth s'évanouit dans la neige.
Anna d'Orcanie regardait le messager s'éloigner sur son destrier. Elle venait de lui confier son message à l'intention du Roi Arthur. Le fiasco des pigeons leur avait suffi. Si le messager s'y prenait bien, il doublerait la carriole pour arriver une demi-journée avant à Kaamelott.
Loth était parti le matin même. Anna était inquiète : son mari, en plus d'être exténué et gravement blessé, était dans une situation diplomatique très précaire.
Dans une première version de son message, elle en avait trop écrit : trop brut, trop émotif. C'était le genre de messages qu'on envoyait à un ami cher, au courant de nos doutes et états d'âme. Son demi-frère qu'elle haïssait, qu'elle n'avait pas vu depuis presque quinze ans et qui était, de surcroit, suzerain de son mari, ne pouvait être le destinataire d'un tel message. Gênée par ses propres écrits, elle avait détruit le parchemin par le feu.
Dans une deuxième version, elle avait écrit un message édulcoré, bourré de demi-vérités et de mensonges : Loth avait été victime d'un « attentat contre sa personne » et le message destiné à Kaamelott avait été intercepté par « des rebelles ». En se relisant, Anna ne croyait même pas à ses propres mensonges. Arthur était tout sauf idiot : il ne lui faudra que quelques jours pour découvrir la vérité avec son réseau d'espions. Ce message avait aussi alimenté le feu de la cheminée.
Anna avait finalement opté pour la vérité en essayant de rester le plus factuelle possible. Le message final était insolite tant dans la forme (Arthur ne s'attendait certainement pas à recevoir quoi que ce soit d'elle) que dans le fond (l'honnêteté brute des informations). Anna espérait que cette improbabilité retiendrait l'attention d'Arthur et permettrait d'accorder un peu de répit à son mari.
Elle avait tout dit ou presque : comment elle avait perdu ses nerfs et blessé son mari, quel était l'état actuel de ses blessures, le choix d'utiliser la potion Linea Sanguinis et son résultat, comment son mari lui avait pardonné, etc. Elle avait choisi de passer sous silence deux choses : la brusque réalisation qu'elle était une tortionnaire et les sentiments nouveaux que son mari lui inspirait.
Entre les mains de personnes malintentionnées, ce message était un formidable moyen de pression contre elle. Elle préférait ne pas trop y penser.
Deux jours après le départ de Loth, Anna et Galessin reçurent d'inquiétantes nouvelles en provenance des avant-postes.
Une importante armée aux couleurs de Kaamelott se dirigeait vers le château. Au rythme où elle se déplaçait, elle arriverait en fin de journée. La carriole de Loth était au milieu du convoi et rentrait en Orcanie. Un cavalier s'était détaché du convoi et galopait en direction du château.
Cela ne pouvait signifier qu'une chose : Arthur n'avait pas accepté les excuses de Loth et s'apprêtait à faire une démonstration de force militaire. Le cavalier parti en avant était sans doute un émissaire chargé de lui annoncer l'arrivée d'Arthur. Dans le meilleur des cas, Loth était son prisonnier. Dans le pire des cas, il était déjà mort. Anna ne put s'empêcher de tressaillir à cette pensée.
Devait-elle commander les troupes d'Orcanie ? Devait-elle se battre jusqu'à son dernier souffle ? Devait-elle se constituer prisonnière pour apaiser la colère de son demi-frère ?
Anna d'Orcanie repensa brusquement au pavillon de chasse secret que son mari avait fait préparer à son attention. Galessin était à ses côtés et attendait visiblement ses instructions. Ce n'était pas son genre de se cacher et de plier. La fuite n'était pas une option.
Anna d'Orcanie attendait avec dignité l'émissaire dans la cour du château. Suivant ce qu'il lui annoncerait, elle aviserait et affronterait son destin. Le cavalier vêtu de noir et de fourrures s'avança dans la cour et descendit de cheval.
« Mère ! », s'écria-t-il d'une voix familière.
C'était Gauvain, son fils aîné. Il serra la silhouette de sa mère, plus petite et plus frêle, dans ses bras.
Gauvain lui avait tout expliqué. Comment Arthur avait préparé son armée pour « punir ce traitre de Loth ». Comment un gros fil doré lui était rentré dans la poitrine en plein milieu du conseil de guerre. Comment ils avaient pris la route vers l'Orcanie en catastrophe avec Arthur et Ygerne. Comment ils avaient croisé la carriole de Loth qui se dirigeait vers Kaamelott…
Malgré la situation critique dans laquelle Anna se trouvait, l'enthousiasme du jeune homme lui apportait un souffle d'espoir et de normalité. Gauvain usait et abusait de ses phrases à rallonge pompeuses habituelles pour décrire les événements. Il était bien le fils de son père.
« Comment va votre père ? », lui demanda Anna.
« Il est tombé inconscient dans la neige lorsqu'il nous a croisés. Il était salement blessé. Il y avait du sang partout. Les soldats de son escorte ont eu l'air aussi surpris que nous quand nous avons demandé des explications. Il se repose dans la carriole. Que s'est-il passé… ? »
Le jeune homme vit le visage de sa mère se fermer instantanément. Il savait qu'il n'obtiendrait aucune réponse aujourd'hui. Il n'insista pas.
« Et votre oncle ? »
« Il… est impatient de vous voir, Mère. Mais, si cela peut vous rassurer, il semble d'humeur beaucoup moins belliqueuse qu'à notre départ. Il a pensé qu'il serait sage de m'envoyer en éclaireur pour que je vous rassure. »
« Et votre grand-mère ? »
« Euh… Elle est comme d'habitude. Je ne vous cache pas qu'elle est très en colère. J'ignore cependant la raison de son ire. Il est question d'une potion. Je vous avoue que je n'ai pas tout compris. »
Un sentiment d'angoisse étreignit le cœur d'Anna. Évidemment que sa mère n'était pas contente de l'utilisation de la potion Linea Sanguinis, car cela supposait la remise en question d'un certain nombre de choses : légitimité des héritiers, fidélité de la Reine, droits de succession, etc.
Ygerne de Tintagel était aussi féroce, pugnace et retorse qu'Anna. Il allait falloir jouer serré.
Quelques heures plus tard, pratiquement à la tombée de la nuit, le convoi principal arriva. Anna vit son demi-frère et sa mère descendre d'une carriole aux couleurs de Kaamelott. La carriole de Loth était juste derrière.
Arthur arborait une expression neutre et regardait autour de lui en découvrant le château et ses alentours. Ygerne de Tintagel avait la mâchoire serrée et l'œil noir. Sous le regard maternel, Anna se sentait régresser en la petite fille effacée qu'elle aurait voulu cesser d'être.
L'armée qui suivait le convoi était composée d'un demi-millier d'hommes d'armes : pour opposer une force comparable, l'Orcanie aurait eu besoin d'un mois entier pour mobiliser autant d'hommes formés au combat. Anna d'Orcanie serrait les dents et tentait de réprimer son tremblement intérieur : toute résistance militaire était vouée à l'échec.
Arthur et Ygerne se présentèrent devant la maîtresse du château. Gauvain se tenait derrière Anna. La tension de ces retrouvailles familiales était physiquement palpable.
« Arthur, mon suzerain. Mère. Je vous souhaite la bienvenue. J'espère que vous avez fait bon voyage. »
Anna exécuta une gracieuse révérence. L'heure n'était pas à la discorde. Elle n'en avait ni l'envie, ni le temps, ni les moyens. Arthur avait gardé son air neutre : il attendait de voir comment la situation évoluait. Sa mère la fixa de ses yeux noirs. Des vagues de colère froide émanaient de sa personne. Anna ne se laissa pas démonter.
« Où se trouve Loth ? » demanda-t-elle avec plus d'inquiétude qu'elle ne l'aurait souhaité.
Arthur se retourna pour désigner une civière que l'on faisait descendre de la seconde carriole.
« Votre mari s'est littéralement évanoui en me voyant. La joie de me revoir sans doute », lui dit-il d'un ton légèrement cynique.
Elle s'approchait de la civière. Loth était anormalement pâle, mais il respirait de manière régulière. Sa chemise était trempée de sang et de sueur. Anna demanda à Gauvain d'accompagner les soldats qui portaient la civière jusqu'à la chambre de Loth et de faire mander Adémar à son chevet. Le jeune homme s'exécuta.
Des pas craquèrent dans la neige de la cour. Arthur s'approchait d'elle et la regardait dans les yeux. Anna fut surprise par l'absence de défiance dans son regard. Elle sembla même y déceler de la compréhension et de l'empathie.
« On n'est pas des barbares, hein. Il est en vie et il a reçu quelques soins. Ouf… Ça gèle ici ! » Comme pour appuyer ses propos, il se frotta les mains l'une comme l'autre pour se réchauffer.
« Bon… Je pense que vous n'avez pas prévu un banquet pour 500 et quelques soldats ? Je me trompe ? Mes gars ont pour consigne de monter le camp à l'extérieur. J'ai bien reçu votre message. Votre messager me la remit en main propre. »
Anna sentit toute couleur quitter son visage. Ses jambes tremblaient et sa respiration s'accélérait. Elle ne put réprimer une crispation de ses mains.
« On est tous très fatigués. Vous m'expliquerez tout ça demain ? Je vais lire votre message au calme dans ma chambre. J'ai cru comprendre que c'était confidentiel. Où est-ce qu'on peut crécher par ici ? »
Anna fit un geste pour ordonner aux serviteurs de prendre les bagages et de montrer leurs quartiers aux invités. Elle était physiquement incapable de prononcer le moindre mot.
« Une dernière chose ! Quand il reprendra connaissance, vous lui donnerez ça. » Il lui tendit une fiole contenant un liquide de couleur rouge. « Une première gorgée lorsqu'il reprendra connaissance et une autre douze heures après. »
Anna saisit l'objet. Il s'agissait de toute évidence d'une potion de soin. Elle releva les yeux pour regarder son demi-frère. Il lui tournait déjà le dos pour rentrer au chaud.
Sa mère était là et la fixait toujours de ses yeux de serpent. Anna soutint son regard quelques instants, puis rentra au château.
Dans une chambre confortable et chaude, Arthur prenait connaissance du message. Il dut le relire à plusieurs reprises tellement cela lui paraissait incroyable.
Merde, alors ! Le couple formé par Anna et Loth en était désormais aux coups de poignard et aux doutes sur la filiation de leurs enfants ! Lui qui pensait que son mariage allait à vau-l'eau… il avait trouvé ses maîtres en la matière.
