Mise au point, colères et vérités
Loth et Anna doivent composer avec leurs nouveaux "invités". Un chapitre où on apprend qu'il est vain de garder pour soi les vieilles rancœurs et les secrets. Anna révèle à son mari ce qui la tourmente et lui donne ainsi quelques clés pour la comprendre.
Il s'agit d'un chapitre charnière. Attention ! J'aborde ici des thèmes très sombres.
Merci à MadameClaude pour sa review qui fait très plaisir. :)
Loth avait repris connaissance le lendemain en milieu d'après-midi. Il avait été surpris de trouver sa femme à ses côtés, le regardant d'un air inquiet. Dès son réveil, Anna lui avait fait boire une gorgée d'un liquide rouge.
Avec circonspection, il avait vu ses blessures se refermer doucement. Loth se sentait apaisé, mais l'effet n'était pas spectaculaire : sa fatigue n'était pas résorbée et sa blessure au cou menaçait toujours de se rouvrir au moindre faux mouvement. Décidément, les soins magiques, c'était surfait.
Sa femme lui avait fait un rapide bilan de la situation. Assise sur une chaise à côté du lit, elle se montrait étrangement prévenante et n'avait pas prononcé ses phrases vexantes habituelles. Cette absence de « Je vous l'avais bien dit, imbécile ! », de « Taisez-vous ! » et de « Vous n'êtes qu'un bon à rien ! » lui faisait du bien.
Avant, Anna ne pouvait souffrir la présence de son mari plus de quelques minutes. Elle se souvenait notamment de voyages en carriole qui lui semblaient interminables. Quelque chose avait changé.
Anna constatait avec surprise qu'elle se sentait désormais bien en sa présence. Ils n'avaient rien dit de superflu et restaient en silence dans la même pièce sans s'insulter, à se regarder.
Après plusieurs minutes, Loth saisit doucement la main gauche d'Anna et entreprit de lui caresser les doigts, la main, le poignet, puis le bras. Il progressait lentement en la tirant progressivement à lui. Elle était penchée sur le lit et le laissait faire en admirant son application et en appréciant la douceur de ses gestes.
Apercevant par la fenêtre le soleil de l'après-midi, elle se releva brusquement : elle avait négligé ses obligations de maîtresse de maison.
« Je dois y aller ! », s'écria-t-elle soudainement d'une voix anxieuse.
Avant d'affronter sa mère et son demi-frère, elle avait apprécié cette parenthèse de calme et de douceur aux côtés de son mari. Loth lui baisa la paume de la main et la laissa partir avec regret.
De son côté, il devait aussi se préparer. Son suzerain, à qui il devait présenter ses excuses officielles, et sa belle-mère, à qui il ne devait rien du tout, étaient au château. Le protocole lui imposait de se présenter au dîner.
En se lavant et en s'habillant, Loth d'Orcanie accumulait toute la patience et la diplomatie dont il était capable. Il en aurait besoin. La soirée s'annonçait rude.
Arthur avait intercepté Loth et Anna dans le couloir juste avant qu'ils n'arrivent dans la salle du trône.
« Ah, Loth ! Je suis ravi de voir que vous allez un peu mieux. Vous nous avez flanqué une sacrée frousse, mon vieux ! » déclara le Roi Arthur d'un ton enjoué inhabituel.
Loth était décontenancé. Sa fatigue était telle qu'il ne parvenait pas à savoir si le Roi était réellement content de le voir ou non. Dans le doute, il décida de jouer le jeu et d'être le plus diplomate et lisse possible.
« Sire ! Je vous remercie pour la potion… et merci également de m'avoir ramassé en route. Quelle idée de voyager par ce temps ! », lui répondit-il en souriant.
Arthur répliqua avec un sourire énigmatique. Il regarda sa demi-sœur qui se tenait aux côtés de Loth, puis posa à nouveau les yeux sur le Roi d'Orcanie.
« Loth, j'aurais besoin qu'on se voit seul à seul pour avoir une discussion franche sur votre venue à Kaamelott. J'y tiens, vous savez. On voit ça demain ? L'heure n'est pas aux discussions sérieuses ! »
Loth acquiesça. Le couple royal et leurs invités s'installèrent pour le repas du soir dans la salle du trône, réaménagée pour l'occasion. Anna et Ygerne mangeaient en silence en s'échangeant des regards froids. Au milieu, Gauvain regardait les deux femmes d'un air inquiet.
Loth, visiblement rassuré que les questions qui fâchent ne soient pas abordées ce soir, alimentait la conversation. Arthur était d'humeur plutôt joviale et racontait diverses anecdotes de son quotidien à Kaamelott : les colères de Léodagan, les bouffonneries de Perceval et Karadoc, les doutes théologiques du Père Blaise ou encore les gaffes de Merlin.
En matière de réception, Anna avait mis les petits plats dans les grands : la nourriture était savoureuse et le vin était exquis, ce qui participait à la bonne humeur d'Arthur. Un spectateur non averti débarquant dans la pièce aurait pu croire qu'il s'agissait d'un repas de famille classique : les deux hommes discutant cordialement, la mère et la fille en guerre larvée, le jeune homme pas tellement à sa place, mais forcé de faire acte de présence.
« Disons, que… pour être tout à fait franc, Loth… j'étais un peu vexé par votre absence de réponse », expliqua Arthur en dégustant une cuisse de poulet.
« Je commençais à cogiter, à me dire que vous me l'aviez encore faite à l'envers. Je préparais mes troupes pour monter jusqu'ici. Et puis… Gauvain s'est pointé complètement paniqué avec un fil d'or visiblement magique qui lui traversait la poitrine. Au milieu du conseil de guerre, ça faisait un peu tache. On a suivi la direction du fil et on a vu qu'il se dirigeait vers l'Orcanie. »
Arthur but une gorgée de vin, puis reprit.
« Je me suis dit qu'on allait vous rendre une petite visite pour faire un peu le point. Je suis ravi de voir que ma visite n'est pas inutile. On va pouvoir parler. Le gros de l'armée repartira demain. Mes gars ont marché pour rien, mais ils ont vu du pays et ça leur évite de s'empâter à Kaamelott. On parlera tranquillement du reste demain », conclut Arthur d'un ton qui se voulait rassurant.
« Effectivement, cette visite est très utile. Je peux me rendre compte de mes propres yeux de l'état de délabrement de ce royaume et du mariage de ma fille… »
Ygerne avait pris la parole de son ton sec et froid habituel. Loth se retint de lever les yeux au ciel. Anna se crispa sur sa chaise. Arthur fronça les sourcils.
« Qu'est-ce qui m'a pris de marier ma fille unique à un bon à rien pareil ? », ajouta-t-elle en fixant Loth de ses yeux perçants. L'intéressé serrait les dents. La colère montait progressivement.
« Mère ! Inutile de mettre cela sur le tapis ce soir », intervint Arthur d'un ton agacé.
« Arthur ! Vous êtes aussi concerné. La potion de Linea Sanguinis… quel affront pour notre famille ! Sachez, mon cher gendre, qu'il s'agit là d'un incident diplomatique entre nos deux royaumes. Rien de ce que vous pourrez dire ne pourra réparer cet affront », affirma-t-elle d'un ton péremptoire.
La vieille femme se tourna vers Anna. La bouche cruelle s'ouvrit à nouveau.
« Et vous, ma pauvre fille, vous n'avez rien dit ?! Vous laissez votre mari remettre en cause votre honneur, comme une vulgaire catin ? Je ne vous reconnais plus… »
« TAISEZ-VOUS ! »
La voix de Loth avait fait trembler la pièce, ainsi que tous ses occupants. L'homme frémissait de rage et faisait un effort surhumain pour tenter de se calmer. Il reprit d'une voix un peu plus égale et basse.
« Je ne vous laisserai pas insulter ma femme dans mon propre château et dans mon propre royaume. Votre fille… c'est… c'est… Vous… vous vous êtes débarrassée d'elle. Tout comme vous vous êtes débarrassé de votre fils chez les Romains, d'ailleurs ! Il a bon dos, Uther Pendragon ! »
Loth se tenait la tête dans les mains. Devant ce qu'elle considérait comme un affront supplémentaire, le visage d'Ygerne de Tintagel se teintait progressivement de rouge.
Anna s'était levée pour tenter de calmer son mari. Elle avait donné à Gauvain l'ordre de quitter la table. Le jeune homme s'était éclipsé sans faire de vague. Cela ne l'empêchait pas d'assister à la scène depuis l'extérieur en jetant un coup d'œil par l'interstice de la porte : c'était la première fois qu'il voyait son père dans une telle rage.
« À l'époque, je ne sais pas ce qui m'a empêché de raser Tintagel, cette baronnie merdique ! Ça vous aurait appris à vous occuper correctement de vos enfants ! Aujourd'hui, vous avez de la chance que votre fils soit roi ! », cria-t-il en pointant Arthur du doigt.
L'intéressé assistait à la scène d'un air détaché tout en buvant son verre de vin. Il semblait amusé par le retour de flammes qu'Ygerne se prenait en pleine face avec pratiquement trente ans de décalage.
« Vous n'avez pas rempli votre rôle de mère. Vous ne l'avez jamais comprise. Vous l'avez laissée s'emmurer dans son chagrin après l'assassinat de son père ! Vous avez été jusqu'à épouser son assassin ! Et vous avez profité de mon amour pour votre fille pour vous en débarrasser. »
Loth marqua une pause. Visiblement bouleversé par ce qu'il disait, il avait besoin de reprendre son souffle.
« Vous m'avez marié à un… un chat sauvage blessé. Vous le saviez ! Vous m'avez laissé me faire lacérer pendant toutes ces années. Et maintenant, vous osez vous pointer la bouche en cœur pour me casser les noix avec ce qui ne vous concerne pas ?! »
Anna et Arthur constataient avec stupeur, et une pointe de satisfaction, que leur mère se ratatinait sur sa chaise. Face au déferlement de rage et de rancœur de son gendre, la vieille femme avait perdu de sa combativité et n'en menait pas large.
« Je tiens ce mariage à bout de bras depuis des décennies. J'ai failli y laisser ma peau… Je vais y laisser ma peau… »
Sa voix s'était brisée sur cette dernière phrase, dans laquelle le désespoir, la douleur et la colère transparaissaient. Arthur et Ygerne restaient interdits. Anna se cramponnait au bras de son mari, sans savoir quoi faire.
« Vous ne savez rien. Vous avez fait assez de mal comme ça. Foutez la paix à votre fille. FOUTEZ-NOUS LA PAIX ! »
Pour ponctuer cette injonction finale, Loth frappait un grand coup sur la table. Des étincelles jaillirent de ses mains et la table se fendit sous la violence de l'impact. Une partie de la vaisselle se brisa.
« Ah ! Merde ! », s'exclama-t-il de douleur.
Ça y est. Tout était sorti. Loth avait tout déballé à sa belle-mère sèche et acariâtre. Il s'en foutait des conséquences. C'était trop tard de toute façon.
Le Roi Arthur le regardait d'un air semi-amusé. Ygerne de Tintagel était pâle comme la mort. Elle fermait bien sa gueule maintenant. Sa femme s'accrochait d'une main crispée à son avant-bras droit.
Après une dizaine de secondes de silence total, Anna donna l'ordre aux domestiques de nettoyer la table et la pièce. Elle regarda son mari dans les yeux, puis baissa le regard vers son col. Dans sa colère, il avait rouvert sa blessure. D'un air incrédule, il regardait sa chemise et son pourpoint devenir progressivement rouges.
Loth jeta un dernier regard courroucé à sa belle-mère, puis quitta la pièce. Anna l'accompagna jusqu'à sa chambre.
Le couple royal était parti. Ygerne de Tintagel frémissait de colère (et un peu de peur, même si elle ne l'admettrait jamais) sur sa chaise. Arthur recommença à mâcher son bout de poulet. Alors qu'elle s'apprêtait à prendre la parole pour se plaindre, il la coupa :
« Il a raison, vous savez. »
Il termina sa cuisse de poulet et son verre de vin, puis quitta la table.
« N'y retournez pas. On s'en fout. Tous des cons. Et je tiens à dire que votre mère est une ignoble connasse. »
« Et mon demi-frère qui pourrait vous faire exécuter d'un simple geste ? » lui demanda-t-elle.
Anna ne parvenait pas à déterminer si elle devait être catastrophée ou amusée. D'un côté, Loth venait de rabrouer durement sa mère et, connaissant la pugnacité de la vieille femme, cela se paierait un jour d'une manière ou d'une autre. D'un autre côté, la nouvelle désinvolture de son mari était contagieuse.
« Bof. Il avait l'air d'être content que je déballe ses quatre vérités à votre mère. Tenez. Passez-moi le reste de la potion. »
« Non ! Vous devez attendre encore quelques heures ! » lui rétorqua-t-elle d'une voix inquiète.
« Ça aussi, on s'en fout », lui affirma-t-il avec un petit sourire.
Un peu désemparée, elle lui tendit la potion qu'il but avec empressement.
À défaut d'être efficace, la potion avait bon goût et lui conféra immédiatement une sensation d'apaisement. Il en avait bien besoin. Il s'allongea sur le lit après avoir retiré son pourpoint. Sa femme s'affairait à essayer de lui retirer sa chemise pour tenter de remplacer ses bandages et de sauver la literie.
Une fois la colère retombée, il ne savait plus quoi penser de l'incident, ni quoi dire. Il y avait peut-être été un peu fort ?
« Je… suis désolé. C'est sorti tout seul. Je crois que… j'ai merdé. J'irai m'excuser auprès de votre mère demain », annonça-t-il d'un ton penaud.
Elle finissait de changer ses bandages en silence. Une fois le matériel rangé, elle le regarda dans les yeux quelques secondes, puis s'allongea contre lui en posant sa tête sur son torse, la tête tournée vers leurs pieds.
Loth ne pouvait pas voir le visage d'Anna. Plus habitué aux coups de la part de sa femme, il était décontenancé par ce brusque élan d'affection. Il décida de ne rien dire et d'apprécier l'instant.
« Merci d'avoir pris ma défense », lui dit-elle d'une toute petite voix.
Il n'en croyait pas ses oreilles. Il allait prendre la parole, lui demander pourquoi, briser le silence en disant un truc bête qui lui passerait par la tête.
Une citation latine s'imposa soudainement à lui : Silentium est aureum. Le silence est d'or. Parfois, il fallait savoir la boucler.
Ils ne bougèrent pas pendant plusieurs minutes. Loth sentait son torse devenir humide. Il savait que ce n'était pas du sang. Il entreprit de caresser doucement le dos de sa femme pour la consoler.
Plusieurs minutes s'écoulèrent encore ainsi. L'autre vieille folle acariâtre devait ronger son frein dans la salle du trône. Rien à carrer. Ils étaient bien, là.
« Je peux vous confier un secret ? Je ne l'ai jamais dit à personne », reprit-elle d'une voix douce.
Loth accepta silencieusement en appuyant un peu plus ses caresses. Il n'était pas sûr d'être prêt à encaisser ce qu'elle avait à lui dire, mais elle avait besoin de parler.
« Vous savez pourquoi je déteste tant Arthur ? Parce qu'il ressemble à son père. »
La tête posée sur la poitrine de son mari, Anna raconta d'une voix blanche comment Uther Pendragon, ivre et violent, lui avait volé son innocence la nuit de ses onze ans parce qu'il la trouvait « bien mignonne dans sa jolie robe de princesse ».
Loth éprouvait un mélange d'effroi, de dégoût et de rage. Que dire et faire après cette révélation ? Pendragon était mort depuis plusieurs décennies. Il décida d'axer sa colère sur les vivants.
« Votre mère était au courant ? »
« Non. »
« Vous en êtes sûre ? »
« Oui », affirma-t-elle.
Ils marquèrent une longue pause de plusieurs minutes pendant laquelle ils resserrèrent leur étreinte mutuelle.
« Vous savez… vous n'avez qu'un mot à dire pour que je la zigouille. Avec mes éclairs, si cela peut vous faire plaisir. Et je tue votre demi-frère aussi, si vous voulez… »
« Non. Assez de colère et de sang. »
« Que puis-je faire pour vous aider… vous apaiser ? » demanda-t-il, désemparé.
Elle ne répondit pas. Elle le serra dans ses bras, puis s'endormit.
